Marianne Magazine

Tribune Matzneff. Produit d’un système

- Par Francesca Gee

Alors qu’elle n’avait que 15 ans, Francesca Gee a été l’une des maîtresses mineures de Gabriel Matzneff dans les années 1970. Après un article du “New York Times” qui lui était consacré, elle nous parle du prédateur sexuel et de ceux qui l’ont propulsé ou couvert.

Il y a quelques années, autant dire des siècles, Matzneff prédisait qu’il finirait en habit vert et que, « vingt ans après [sa] mort », son oeuvre complète ressortira­it dans La Pléiade. Quant à mon indigne personne, « dans mille ans », elle survivrait dans les mémoires… en tant que personnage de roman. De roman de Matzneff, cela va sans dire.

A l’heure où ses éditeurs se dépêchent de le rayer de leurs catalogues, ces propos font sourire. Mais sa mégalomani­e ne reposait pas sur du vent. Matzneff ne s’est pas fait tout seul : c’est le produit d’un système. Propulsé sous les projecteur­s par Henri Smadja (patron de presse) et Henry de Montherlan­t, il a toujours eu des soutiens. L’un des principaux peut être nommé, maintenant qu’il est mort : c’était Pierre Bergé.

Ceux qui, après avoir aidé ou au moins flatté Matzneff, le fuient à présent comme la peste ont la même excuse : « C’était l’époque. » Mais qui a fait cette « époque », sinon les politiques, les éditeurs, les médias ? Ce n’est quand même pas la majorité silencieus­e qui porte au pinacle les abuseurs d’enfants !

Matzneff aimait s’entourer d’avocats. Thierry Lévy d’abord, grande âme de gauche désireuse de fermer les prisons, de son propre aveu « autoritair­e au service de la liberté ». Or Matzneff, qui à ma connaissan­ce n’a fait préfacer par personne sa cinquantai­ne de livres publiés, a demandé à Me Lévy un avant-propos pour la Passion Francesca.

Tête de gondole d’une entreprise de perversion

Volume qui avait déjà donné du fil à retordre aux juristes de Gallimard, avec des dizaines et des dizaines de pages caviardées. Tant de précaution­s pour clamer son amour ! Citons aussi Emmanuel Pierrat, secrétaire général du musée Yves Saint Laurent Paris, très discret aujourd’hui mais qui expliquait, sur France Culture, qu’attenter à l’oeuvre de Matzneff aurait été une grave atteinte à la liberté d’expression.

Avant d’être le dernier de cordée qu’on lâche dans une passe difficile, Matzneff servait de tête de gondole à une entreprise de perversion. Il a dû coûter assez cher à Gallimard qui, en sus des avances et des frais d’avocat, lui a longtemps versé une mensualité.

Matzneff était protégé, et il savait se protéger. N’hésitant pas à compromett­re ceux qui lui rendaient service ; Christophe Girard et le docteur Michèle Barzach en ont fait les frais. Il s’est prévalu de ses liens avec François Mitterrand alors même que celui-ci tâchait de prendre ses distances avec cet encombrant « ami ». Qu’est-ce qui a décidé le président à consacrer, pendant son premier mandat, un article élogieux à l’auteur des

Moins de seize ans dans l’obscur

Matulu ?

L’une des plus étonnantes révélation­s de Matzneff se lit dans

Ivre du vin perdu, roman de 1981 rempli d’insultes à mon égard, et dont Gallimard ne cesse de promettre qu’il sera retiré de la vente. L’écrivain-personnage, déterminé à conserver son emprise sur ses anciennes compagnes, va voir

« un puissant personnage – un des principaux de l’Etat », dans son bureau au Palais-Royal. Cet ancien ministre de l’Intérieur organise une « planque » policière pour localiser l’ex-femme de Matzneff, laquelle, on la comprend, faisait tout pour lui échapper. « Que tout devient simple quand on se trouve de ce côté-ci de la barricade », commente notre auteur. Plus tard, dans son

Journal, il répétera l’anecdote en nommant le haut personnage : Roger Frey. Dieu merci, Matzneff a suivi la recommanda­tion qu’il prête à l’alors président du Conseil constituti­onnel : il s’est contenté d’espionner la fugitive, sans en profiter pour l’assassiner. n

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“était protégé et savait se protéger. N’hésitant pas à compromett­re ceux qui lui rendaient service…”
L’ÉCRIVAIN “était protégé et savait se protéger. N’hésitant pas à compromett­re ceux qui lui rendaient service…”

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