Marianne Magazine

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- PAR CÉLIA CUORDIFEDE

Chaque semaine depuis le 17 mars, Guillaume et Aurélie* ont le même rituel. Une fois leur porte fermée à clé, les écouteurs branchés au téléphone et leur corps étendu sur le lit, ils s’excitent. Confinés à 500 km l’un de l’autre, ils font régulièrem­ent l’amour à distance, par téléphone et parfois même en vidéo, via Skype ou

Messenger. Leur scénario fétiche ? Imaginer leurs retrouvail­les physiques post-confinemen­t. « Je crois que le fait d’être loin sans pouvoir se rejoindre dans l’immédiat exacerbe l’envie de l’autre », confie Aurélie, 28 ans, confinée sur la Côte d’Azur chez ses parents, loin de Guillaume, lui aussi dans sa famille mais dans l’autre Sud, à Toulouse. Les mots, la vue… Certains jours, toute cette mise en scène ne suffit plus à combler leur désir. Pour plus de sensations, ils utilisent des sex-toys connectés. Chacun a le sien et, surtout, chacun a une applicatio­n pour contrôler celui de l’autre à distance. « La vitesse, la puissance, le genre de stimulatio­n… et le bouton d’arrêt. Tout est possible, détaille Guillaume. C’est plaisant, mais pas non plus sans frustratio­ns. Le toucher de l’autre, qui apporte à la fois plaisir, réconfort et attention, est irremplaça­ble ». ›

› Des frustrés, il en a généré plus d’un, ce confinemen­t. Et de toutes sortes. En témoignent les regards insistants que certaines femmes assurent avoir eu à affronter les quelques fois où elles ont mis le nez dehors… « Trop frustrée pour attendre », Victoria*, la vingtaine bien entamée, elle, a fait fi des consignes d’isolement au bout de six semaines pour aller voir une « connaissan­ce » retrouvée sur l’applicatio­n de rencontre Tinder. Sa réinscript­ion sur la plate-forme

de modèles qui veulent y travailler. « Pour certaines personnes, c’est une façon de pouvoir accéder à un travail rémunérate­ur, en ces temps difficiles. » Dans les rangs de ces nouvelles « webcameuse­s », il y aurait une part de travailleu­ses du sexe, dont l’activité ancestrale est mise à mal par le coronaviru­s, selon Anaïs de Lenclos, porte-parole du Syndicat du travail sexuel en France (Strass). « La plupart d’entre nous avons arrêté toute activité par souci sanitaire. Moi, je n’ai accepté qu’un seul client depuis le début. Il est davantage venu par détresse émotionnel­le que sexuelle », souligne la jeune femme, qui a vu ses demandes chuter. Ce ne serait pas le cas de toutes ses collègues, à en croire ce chauffeur de VTC à Paris qui assure multiplier les courses en fin de journée pour des hommes adeptes de relations tarifées… « Je crois que les gens ont quand même pris la mesure de la dangerosit­é du virus », poursuit Anaïs, inquiète pour l’après-11 mai. Car comment échapper au virus et ne pas le transmettr­e à ses clients ?

D’après la psychologu­e et sexologue Joëlle Mignot, la modificati­on du rapport à l’autre est inévitable, en tout cas à court terme : « On commence à nous dire qu’il va falloir vivre avec le virus, et donc intégrer les gestes barrières. Une règle qui pourrait valoir pour les rapports sexuels. Or, si on applique les mesures à la lettre, on ne fait rien sexuelleme­nt. » Pour l’heure, aucune précaution ni directive n’a été énoncée en la matière.

Ne rien faire afin de ne pas mettre en danger ses proches… Voilà une question qui taraude l’esprit de Sonia, la célibatair­e parisienne, depuis quelque temps. « La période suivant le confinemen­t va être très étrange, estime la jeune femme. Il va y avoir la même peur que dans les années sida, sauf que la capote n’y changera rien. Et avec cette histoire de porteur asymptomat­ique, c’est encore plus stressant », poursuit celle qui compte bien assouvir ses désirs, mais avec un ami proche, dont elle sait qu’il a bien respecté le confinemen­t, et chez qui elle ne soupçonne aucun risque. « Le virus pourrait ainsi avoir un impact sur la liberté sexuelle des Français », commente la psychologu­e et sexologue. Le Covid, meilleur allié des puritains ? n

* Les prénoms ont été modifiés.

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POUR ANAÏS DE LENCLOS, escort à Paris, porteparol­e du Syndicat du travail sexuel en France (Strass) : “La plupart d’entre nous avons arrêté toute activité par souci sanitaire.”
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LES VENTES de jouets coquins ont explosé.

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