Le peuple trinque, le ré­gime tient

Pays le plus tou­ché au Moyen-Orient par le Covid-19, l’Iran émerge de la crise sa­ni­taire sans au­cun es­poir de voir tom­ber le pou­voir, mal­gré les sanc­tions amé­ri­caines qui as­phyxient la po­pu­la­tion.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Martine Goz­lan

Pays le plus tou­ché au Moyen-Orient par le Covid, l’Iran émerge de la crise sa­ni­taire sans au­cun es­poir de voir tom­ber le pou­voir.

Mais pour­quoi a-ton si peur de l’Iran, alors que les forces ar­mées de la Ré­pu­blique is­la­mique ne savent plus se ser­vir de leur ar­se­nal ? Le 11 mai, un tir de mis­sile ac­ci­den­tel a fait 19 morts et 15 bles­sés dans le golfe d’Oman en plein exer­cice de la ma­rine ira­nienne. Le 8 jan­vier, la dé­fense an­ti­aé­rienne avait abat­tu par er­reur un Boeing d’Ukraine In­ter­na­tio­nal Air­lines : 176 vic­times ci­viles ca­na­diennes et ira­niennes. Les étu­diants qui ont osé ma­ni­fes­ter leur co­lère après cette ba­vure mor­telle sont tou­jours em­bas­tillés. L’opi­nion – mé­de­cins en tête – re­proche au­jourd’hui au ré­gime d’avoir ca­ché les vé­ri­tables chiffres de l’épi­dé­mie de Covid-19 (110 000 cas, 7 000 dé­cès of­fi­ciels, le double au moins se­lon des en­quêtes in­dé­pen­dantes) et le foyer de dé­part de la conta­gion : la ville de Qom, où les ins­ti­tuts abri­taient des étu­diants en théo­lo­gie chi­nois. Ce mé­con­ten­te­ment peut-il dé­bou­cher sur de nou­velles émeutes ?

Sur le front des opé­ra­tions ex­té­rieures, Do­nald Trump, le 3 jan­vier, avait frap­pé un grand coup en or­don­nant la li­qui­da­tion à Bag­dad du gé­né­ral Qas­sem So­lei­ma­ni, le flam­boyant com­man­dant des gar­diens de la ré­vo­lu­tion, ar­ti­san de la spec­ta­cu­laire per­cée ira­nienne au Le­vant. Les vel­léi­tés im­pé­riales de la Ré­pu­blique is­la­mique on­telles été frei­nées pour au­tant ? Trump, tou­jours mar­tial, met son veto, le 6 mai, à une ré­so­lu­tion du Con­grès en­ca­drant stric­te­ment toute in­ter­ven­tion mi­li­taire. Mais quelques jours plus tard, il dé­cide le re­trait de quatre bat­te­ries de mis­siles Pa­triot d’Ara­bie saou­dite, es­ti­mant que les in­té­rêts amé­ri­cains dans la ré­gion ne sont plus me­na­cés. Pour­tant, en vi­site à Jé­ru­sa­lem, le 13 mai, Mike Pom­peo, le chef de la di­plo­ma­tie amé­ri­caine, ré­itère ses aver­tis­se­ments à Té­hé­ran « qui fo­mente la ter­reur à tra­vers le monde ». Alors, l’Iran reste-t-il une me­nace ? Ou bien Wa­shing­ton per­siste-t-il dans sa « fa­bri­ca­tion de l’en­ne­mi », comme l’en ac­cuse Pierre Co­ne­sa, an­cien haut fonc­tion­naire au mi­nis­tère de la Dé­fense qui a beau­coup tra­vaillé sur le lob­by des Saoud, en­ne­mis de Té­hé­ran ?

Avec le re­trait uni­la­té­ral des Etats-Unis du trai­té sur le nu­cléaire ira­nien conclu le 14 juillet 2015 à Vienne, Do­nald Trump mi­sait sur la chute à court terme des ayatollahs. Un peuple affamé par les consé­quences des sanc­tions amé­ri­caines renversera­it bien­tôt le ré­gime, clamait-il. C’était mal connaître la so­cié­té ira­nienne, trau­ma­ti­sée par la ré­pres­sion de la « vague verte » qui, en juin 2009, a la­mi­né la jeu­nesse des classes moyennes. Hé­las, les orien­ta­listes éclai­rés ne sont pas plus consul­tés à la Mai­son-Blanche qu’en 2003, lors du gey­ser de men­songes qui a pré­cé­dé la guerre d’Irak.

Toute ré­vo­lu­tion est le fruit d’une si­tua­tion in­sur­rec­tion­nelle éten­due à des camps qui bas­culent brus­que­ment aux cô­tés des in­sur­gés. Rien de tel pour le mo­ment en Ré­pu­blique is­la­mique. Lors des der­nières ›

TRUMP MI­SAIT SUR LA CHUTE À COURT TERME DES AYATOLLAHS. UN PEUPLE AFFAMÉ PAR LES CONSÉ­QUENCES DES SANC­TIONS AMÉ­RI­CAINES RENVERSERA­IT BIEN­TÔT LE RÉ­GIME, CLAMAIT-IL.

› ré­voltes, la jonc­tion entre les dif­fé­rentes strates de la po­pu­la­tion ne s’est pas pro­duite. Le sys­tème du Ve­layat-e-fa­qih (l’au­to­ri­té su­prême confé­rée à un « Guide » re­pré­sen­tant l’imam ca­ché) conti­nue de blo­quer toute as­pi­ra­tion dé­mo­cra­tique en choi­sis­sant les can­di­dats aux élec­tions. Le concept, créé de toutes pièces par Kho­mei­ny, a of­fi­cia­li­sé la liai­son per­verse entre le po­li­tique et le spi­ri­tuel. Il consti­tue une vé­ri­table tra­hi­son du chiisme, cette sa­ga éla­bo­rée par des mi­no­ri­taires, tra­ver­sée d’étin­celles phi­lo­so­phiques, bien plus fé­conde que le sun­nisme, ba­sé, lui, sur l’obéis­sance aveugle. Du coeur de l’Iran, des re­li­gieux sin­cères ne se sont pas pri­vés de dé­non­cer ce dé­tour­ne­ment de­puis qua­rante ans. Ils sont tous morts, usés par l’âge, li­qui­dés ou en ré­si­dence sur­veillée. « Le ren­ver­se­ment des astres se­rait la dis­pa­ri­tion du Ve­layat-e fa­qih, cette mons­truo­si­té de notre Consti­tu­tion, confie un po­li­to­logue ira­nien. Mais il n’en se­ra ques­tion qu’au der­nier souffle du ré­gime, et ce­lui-ci a en­core une longue vie de­vant lui… »

Pour­tant, les choix mi­li­taires des ayatollahs sont contes­tés par leur peuple. « Ni Ga­za ni Li­ban, je donne ma vie pour l’Iran ! », cla­maient à maintes re­prises les ma­ni­fes­tants à tra­vers tout le pays. Les frappes is­raé­liennes contre les po­si­tions des mi­lices ira­niennes et de leurs al­liés au­tour de Da­mas et d’Alep (lire en­ca­dré p. 35) pour­raient-elles contraindr­e Té­hé­ran à li­mi­ter son ex­pan­sion en Sy­rie et à res­treindre son sou­tien au Hez­bol­lah ? De son bun­ker li­ba­nais, le chef du Par­ti de Dieu, Has­san Nas­ral­lah, fan­fa­ronne : « Is­raël est ter­ri­fié et mène une guerre ima­gi­naire en croyant pou­voir ex­pul­ser l’Iran de Sy­rie ! » En réa­li­té, le Hez­bol­lah n’en mène pas large de­puis que ses propres par­ti­sans l’ont conspué pour sa cor­rup­tion no­toire à l’au­tomne 2019. En Eu­rope, ses ac­ti­vi­tés viennent d’être in­ter­dites sur le sol al­le­mand. Mais pour Aza­deh Kian, so­cio­logue et es­sayiste fran­co-ira­nienne « les at­taques is­raé­liennes ne sont pas dis­sua­sives, Ba­char al-As­sad in­siste pour que l’Iran puisse res­ter. Té­hé­ran a ré­duit un peu sa pré­sence mais il n’est pas ques­tion d’un re­trait. Perdre la Sy­rie, ce se­rait perdre le contact avec le Hez­bol­lah et le Ha­mas ». Les gar­diens de la ré­vo­lu­tion (les pas­da­rans) jouent les pre­miers rôles sur la scène du vaste théâtre ré­gio­nal. Le gé­né­ral So­lei­ma­ni, tué lors d’une at­taque amé­ri­caine, était leur dieu après ou avant Al­lah. De la gloire à la­quelle les voue l’am­bi­tion na­tio­nale, les pas­da­rans tirent des avan­tages en or. Ils do­minent tou­jours l’éco­no­mie et sont pour le mo­ment en­core exemp­tés de l’im­pôt, alors que la po­pu­la­tion souffre. Le Guide les pro­tège.

La ques­tion nu­cléaire

De­puis la mort, en 2017, d’Ali Ak­bar Raf­sand­ja­ni, fi­gure his­to­rique du com­pro­mis à la per­sane, tor­tueux mais prag­ma­tique, les mo­dé­rés ne se font donc plus au­cune illu­sion (lire en­ca­dré ci­contre). L’Iran dé­tient le pal­ma­rès mon­dial du nombre d’exé­cu­tions capitales par ha­bi­tant (en

l’ab­sence de don­nées chif­frées chi­noises). Dé­lé­gi­ti­mé par le har­cè­le­ment de Trump, le pré­sident Has­san Ro­ha­ni a lais­sé la bride sur le cou aux bour­reaux. Son se­cond et der­nier man­dat s’achève au prin­temps 2021. Il est pro­bable qu’un ul­tra­con­ser­va­teur lui suc­cé­de­ra.

De la réus­site des ac­cords sur le nu­cléaire dé­pen­dait un nou­veau souffle pour la so­cié­té. On a ou­blié l’eu­pho­rie que la si­gna­ture du trai­té dé­clen­cha alors dans les coeurs et les es­prits. Certes, au même mo­ment, les ex­tré­mistes, Guide en tête, en­ne­mis de toute né­go­cia­tion, mul­ti­pliaient les ini­tia­tives des­ti­nées à prou­ver que la Ré­pu­blique is­la­mique se­rait tou­jours elle-même : fé­roce, bel­li­queuse et an­ti­sé­mite. Une ex­po­si­tion de des­sins sa­ti­riques sur la Shoah s’est te­nue en dé­cembre 2015, quatre mois après l’ac­cord ! Pour­tant, en 2017, un an après l’élec­tion de Do­nald Trump, le géo­po­li­to­logue Fré­dé­ric En­cel conve­nait que « l’ac­cord avait ra­len­ti le pro­gramme ira­nien et conduit à ce que la ten­ta­tion de fran­chir le seuil nu­cléaire soit moins forte ». Mais au fur et à me­sure que le nou­veau lo­ca­taire du Bu­reau ovale montre ses muscles, Té­hé­ran an­nonce de nou­veaux tests de mis­siles ba­lis­tiques. A par­tir du 8 mai 2018, date à la­quelle Trump an­nonce

son re­trait uni­la­té­ral du trai­té, les me­naces d’en­ri­chis­se­ment de l’ura­nium pleuvent. L’Ara­bie saou­dite tente d’ins­tru­men­ta­li­ser Is­raël pour une in­ter­ven­tion. L’Etat hé­breu re­fuse.

Le temps sus­pen­du

Aux termes de l’ac­cord de Vienne, et se­lon la ré­so­lu­tion 2231 du Conseil de sé­cu­ri­té de l’ONU qui l’a en­té­ri­né, l’em­bar­go sur les ventes d’armes de­vait être le­vé à par­tir d’oc­tobre 2020. Do­nald

Trump est dé­ci­dé à tout faire pour blo­quer le pro­ces­sus et mul­ti­plie les pres­sions sur les autres si­gna­taires du trai­té, dont la France. Em­ma­nuel Ma­cron n’avait-il pas in­vi­té Mo­ham­mad Ja­vad Za­rif, chef de la di­plo­ma­tie ira­nienne, au G7 de Biar­ritz, en août 2019 ? De­puis, le gou­ver­ne­ment fran­çais, af­fai­bli par la crise sa­ni­taire, est plus dis­tant. Alors, en at­ten­dant la pré­si­den­tielle amé­ri­caine de no­vembre 2020, les Ira­niens re­tiennent leur souffle. n

TÉ­HÉ­RAN DÉ­SERT, le 3 avril, en rai­son de la crise sa­ni­taire.

LE GÉ­NÉ­RAL QAS­SEM SO­LEI­MA­NI a été tué le 3 jan­vier lors d’une at­taque amé­ri­caine près de l’aé­ro­port de Bag­dad. Il était l’ar­ti­san de la spec­ta­cu­laire per­cée ira­nienne au Le­vant.

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