Face à l’ogre chi­nois, quelle ri­poste ?

Marianne Magazine - - Le Dossier - DOS­SIER CO­OR­DON­NÉ PAR BEN­JA­MIN MASSE-STAM­BER­GER PAR ALAIN LÉAU­THIER

“La crise du co­ro­na­vi­rus n’a fait qu’ac­cé­lé­rer la prise de conscience de nos mul­tiples dé­pen­dances, comme de l’ur­gence d’or­ga­ni­ser la ri­poste.” Un haut fonc­tion­naire du Quai d’Or­say

A la fa­veur de la dif­fu­sion du vi­rus, l’Oc­ci­dent dé­couvre une Chine dif­fé­rente de ce qu’il avait long­temps ima­gi­né, à la fois plus me­na­çante et plus sûre de son fait. Com­ment Pa­ris pour­rait-il ré­pondre à Pé­kin, ten­té par l’im­pé­ria­lisme ? “Ma­rianne” trace quelques pistes à l’at­ten­tion des po­li­tiques, mais aus­si des en­tre­prises et des consom­ma­teurs.

Ex­hor­ter ». Du la­tin ex­hor­ta­ri. C’est un terme fré­quem­ment em­ployé dans un contexte de com­bat ou de guerre. Quand, le 12 mai der­nier, par la voix de son mi­nis­tère des Af­faires étran­gères, Pé­kin « ex­horte la France […] à an­nu­ler son pro­jet de vente d’armes à Taï­wan », il ap­pa­raît a mi­ni­ma que la re­la­tion entre les deux pays s’est sen­si­ble­ment ra­fraî­chie de­puis le der­nier voyage d’Em­ma­nuel Ma­cron en Chine à l’au­tomne 2019. Il était alors ques­tion d’une « nou­velle étape dans la re­la­tion bi­la­té­rale », et d’une vi­site à la­quelle le pré­sident Xi Jin­ping « at­tach[ait] une at­ten­tion par­ti­cu­lière. » Entre-temps, outre quelques cen­taines de mil­liers de morts sur la pla­nète, la pan­dé­mie par­tie de Wu­han a du­ra­ble­ment fra­gi­li­sé les éco­no­mies de nom­breux pays, la France n’étant pas, tant s’en faut, le moins tou­ché.

“Ri­val sys­té­mique”

Si Do­nald Trump pointe au­jourd’hui un doigt ac­cu­sa­teur en di­rec­tion de l’em­pire du Mi­lieu, pen­dant plu­sieurs se­maines les of­fi­ciels fran­çais ont, eux, veillé à ne pas heur­ter les très sus­cep­tibles par­te­naires chi­nois, no­tam­ment pour ne pas mettre en pé­ril des com­mandes mas­sives de masques. Pas suf­fi­sant ce­pen­dant pour em­pê­cher les tweets bel­li­queux ou in­sul­tants de Lu Shaye, l’am­bas­sa­deur de Chine à Pa­ris, cri­ti­quant au lance-flammes la ma­nière dont s’or­ga­nise en France la lutte contre l’épi­dé­mie. Lu Shaye est un « dur », pro­mu à son poste l’an der­nier et très re­pré­sen­ta­tif, avec quelques autres ho­mo­logues, de la nou­velle di­plo­ma­tie chi­noise : agres­sive, me­na­çante et to­ta­le­ment dé­com­plexée quant aux moyens à em­ployer pour im­po­ser sa vi­sion des évé­ne­ments. Convo­qué par Jean-Yves Le Drian pour un « sa­von »

ren­du pu­blic, Lu Shaye ne s’est pas vrai­ment amen­dé, et le contrat de mo­der­ni­sa­tion des six fré­gates fran­çaises ac­quises par Taï­wan au dé­but des an­nées 1990 a pro­vo­qué une nou­velle passe d’armes. « Ex­hor­ta­tion » de Pé­kin. Ré­ponse sèche du Quai d’Or­say : « Que la Chine se fo­ca­lise plu­tôt sur la lutte col­lec­tive contre le Covid-19. »

Mais aus­si, d’après plu­sieurs sources concor­dantes, confir­ma­tion que le contrat se­ra bel et bien ho­no­ré. « Il ne faut pas sur­in­ter­pré­ter ce genre de ten­sion, sur­tout quand il s’agit du cas très par­ti­cu­lier de Taï­wan, es­time un haut fonc­tion­naire du Quai d’Or­say. Mais évi­dem­ment, la crise du co­ro­na­vi­rus n’a fait qu’ac­cé­lé­rer la prise de conscience de nos mul­tiples dé­pen­dances à l’égard de la Chine, comme de l’ur­gence d’or­ga­ni­ser la ri­poste. Ce­pen­dant, af­fir­mer que nous ve­nons tout juste de nous réveiller, après des an­nées de naï­ve­té, comme nombre de com­men­ta­teurs l’ont beau­coup écrit ces der­niers temps, ne re­flète pas la réa­li­té. »

Beau­coup de mul­ti­na­tio­nales et d’en­tre­prises du conti­nent, as­sure-t-il, ont ain­si dé­jà re­vu à la baisse leurs in­ves­tis­se­ments vers l’em­pire du Mi­lieu et ré­orientent leur stra­té­gie. Du cô­té des ins­ti­tu­tions, ce vi­rage en cours s’écrit en toutes lettres dans un do­cu­ment de mars 2019 dans le­quel les ins­tances de l’Union eu­ro­péenne iden­ti­fient la Chine comme « un par­te­naire, un concur­rent et un ri­val sys­té­mique. » Un par­te­naire dont l’éco­no­miste An­toine Bru­net* rap­pelle qu’il est de­ve­nu en quelques dé­cen­nies tout à la fois le pre­mier four­nis­seur au monde en ma­tière de pro­duits ma­nu­fac­tu­rés, mais aus­si le pre­mier créan­cier, éten­dant ain­si inexo­ra­ble­ment son em­prise, fi­nan­cière et di­plo­ma­tique, sur de nom­breux pays, en Afrique, en Asie cen­trale, dans l’an­cien bloc de l’Eu­rope de l’Est, et, au­jourd’hui, en Grèce, au Por­tu­gal, en Es­pagne ou en Ita­lie. « En réa­li­té, la mon­tée en puis­sance de la Chine en Eu­rope date de la crise de 2008. A l’époque, Pé­kin cher­chait des al­liés au ni­veau in­ter­na­tio­nal et avait pro­po­sé aux pays eu­ro­péens son aide », rap­pelle Ré­gis Sou­brouillard, co­au­teur de la France made in Chi­na.

Au­jourd’hui, au plus fort de la pan­dé­mie dans son pays, l’am­bas­sa­deur ita­lien à Bruxelles peste contre la faible ré­ac­ti­vi­té de l’UE et re­mer­cie la Chine pour sa so­li­da­ri­té. Quand le pré­sident serbe, Alek­san­dar Vu­cic, af­firme car­ré­ment qu’elle a « sau­vé [son] sys­tème de san­té. »

De quoi, a prio­ri, ali­men­ter les doutes sur les ca­pa­ci­tés de l’Eu­rope à re­bon­dir et à trou­ver sa place dans la bi­po­la­ri­sa­tion ren­for­cée entre Pé­kin et Wa­shing­ton. ›

› « Quand l’UE en­vi­sage de condam­ner la ré­pres­sion que le Par­ti com­mu­niste chi­nois exerce au Sin­kiang, 16 des 27 membres re­fusent de le faire ! », in­siste An­toine Bru­net. Et d’en ap­pe­ler à un sur­saut des états dé­mo­cra­tiques contre cette « vas­sa­li­sa­tion » à marche for­cée du reste du monde. D’autres se montrent plus com­pré­hen­sifs, in­sis­tant sur le fait que le « nou­veau rêve chi­nois », se­lon l’ex­pres­sion du pré­sident Xi Jin­ping, est da­van­tage un pro­jet et une vi­sion du monde qu’une vo­lon­té d’hé­gé­mo­nie. « L’am­bi­tion chi­noise s’ap­puie sur de nou­veaux le­viers, ex­plique ain­si un ex­pert ins­tal­lé en Chine, te­nu à l’ano­ny­mat. Lors de son plan de re­lance de 2010, Pé­kin met­tait l’ac­cent sur le dé­ve­lop­pe­ment des in­fra­struc­tures. Dé­sor­mais, [la Chine] mise sur la tech­no­lo­gie et, dans ce do­maine, elle a dé­sor­mais de sé­rieux atouts à faire va­loir. Sur la G5, les da­ta cen­ters et bien d’autres sec­teurs. Par ailleurs, même s’il au­ra moins d’ar­gent à y in­ves­tir, Xi Jin­ping n’est pas près d’aban­don­ner son pro­jet de “nou­velles routes de la soie”. C’est son mo­dèle al­ter­na­tif de mon­dia­li­sa­tion. » Mais, par ailleurs, ajoute ce même ex­pert, la Chine agace, les Etats mais aus­si les opi­nions pu­bliques in­for­mées de sa ges­tion opaque de la pan­dé­mie, de son in­fluence né­faste sur l’OMS et de son ac­ti­visme dans les or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales. Et de conclure en forme d’aver­tis­se­ment : « La com­pé­ti­tion va s’in­ten­si­fier, c’est cer­tain. Mais at­ten­tion au vieux ré­flexe consis­tant à consi­dé­rer que le pro­blème, ce sont tou­jours les autres. » n A.L.

* La Vi­sée hé­gé­mo­nique de la Chine. L’im­pé­ria­lisme éco­no­mique d’An­toine Bru­net et Jean-Paul Gui­chard, L’Har­mat­tan, 2011.

LA RE­LA­TION ENTRE PA­RIS ET PÉ­KIN s’est ra­fraî­chie de­puis de la der­nière vi­site d’Em­ma­nuel Ma­cron en Chine (ici, avec Xi Jin­ping, le 6 no­vembre 2019).

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