Mu­ni­ci­pales : une “mascarade”?

Dans un contexte d’an­goisse liée à l’épi­dé­mie de co­ro­na­vi­rus, le 15 mars, lors du pre­mier tour, moins d’un Fran­çais sur deux s’est dé­pla­cé pour choi­sir son maire. De quoi af­fai­blir la lé­gi­ti­mi­té de ces re­pré­sen­tants, qui sont pour­tant les élus pré­fé­rés de

Marianne Magazine - - Sommaire - PAR SOA­ZIG QUÉ­MÉ­NER

Moins d’un Fran­çais sur deux a vo­té lors du pre­mier tour. De quoi af­fai­blir la lé­gi­ti­mi­té des élus pré­fé­rés des Fran­çais. Par Soa­zig Qué­mé­ner et Sé­bas­tien Grob

C’est l’élé­phant du se­cond tour des élec­tions mu­ni­ci­pales. Tout le monde le voit, mais per­sonne n’en parle. Ja­mais pour­tant les maires, élus pré­fé­rés des Fran­çais, n’au­ront été choi­sis dans de telles cir­cons­tances.

Trois jours avant le pre­mier tour, pro­gram­mé pour le 15 mars, l’Ély­sée avait je­té le trouble en lais­sant en­tendre que le pré­sident de la Ré­pu­blique en­vi­sa­geait de re­por­ter le scru­tin en rai­son de l’épi­dé­mie de co­ro­na­vi­rus. Après la bron­ca de l’op­po­si­tion et la re­buf­fade de son propre Pre­mier mi­nistre, lui-même can­di­dat au Havre, le pré­sident au­to­re­ven­di­qué « dis­rup­tif » n’avait pas osé « prendre [son] risque ». Il n’avait pas dé­ca­lé les élec­tions, mais an­non­cé la fer­me­ture des écoles une fois le scru­tin pas­sé, alors que la France connais­sait, se­lon le chef de l’État, la « plus im­por­tante crise sa­ni­taire de­puis un siècle ». Un si­gnal, on en convien­dra, tout sauf ras­su­rant.

La veille du pre­mier tour des mu­ni­ci­pales, le Pre­mier mi­nistre, Édouard Phi­lippe, avait ajou­té à la confu­sion, en dé­cré­tant

subitement la fer­me­ture sine die des ca­fés et des res­tau­rants le soir même. Ré­sul­tat, pour le coup sans sur­prise, de ces trois jours d’im­bro­glio : l’abs­ten­tion a été la plus éle­vée ja­mais en­re­gis­trée pour une élec­tion mu­ni­ci­pale. Seule­ment 44,64 % des élec­teurs ont par­ti­ci­pé au vote, 20 points de moins qu’au pré­cé­dent scru­tin, ce­lui de 2014, qui avait lui-même en­re­gis­tré une faible par­ti­ci­pa­tion. Le ra­tio de­puis 1959 s’éta­blit plu­tôt en moyenne au­tour de 70 % de vo­tants. Pour la pre­mière fois de­puis les dé­buts de la Ve Ré­pu­blique, moins de la moi­tié des Fran­çais ins­crits sur les listes élec­to­rales ont par­ti­ci­pé à un vote mu­ni­ci­pal. Et ce dé­cro­chage su­bit se lit sur l’en­semble du ter­ri­toire, à l’ex­cep­tion de quelques pe­tites com­munes.

Torpeur dé­mo­cra­tique

La force de la pan­dé­mie et la si­dé­ra­tion liée au confi­ne­ment, dé­cré­té deux jours plus tard, ont em­pê­ché de ti­rer le bi­lan de ce pre­mier tour, de cette « mascarade », comme l’a dé­non­cé l’an­cienne mi­nistre Agnès Bu­zyn dans un élan de sin­cé­ri­té que la classe po­li­tique n’a pas fi­ni de lui faire payer. On s’est at­tar­dé sur le score des quelques têtes d’af­fiche. On a bien sûr ob­ser­vé la très bonne ré­sis­tance d’Anne Hi­dal­go dans la ca­pi­tale, me­su­ré la contre-per­for­mance de la LR Mar­tine Vas­sal à Mar­seille, no­té le bal­lot­tage d’Édouard Phi­lippe au Havre, ana­ly­sé la pous­sée éco­lo. Mais on s’est as­sez peu at­tar­dé sur ce que cette si­tua­tion si­gni­fie­rait pour ces élus au pre­mier ou au se­cond tour. ›

› Notre tra­vail sur les ré­sul­tats le montre (lire notre ta­bleau ci-contre) : si l’on ra­mène au nombre to­tal d’ins­crits les scores ob­te­nus par les maires sor­tants au pre­mier tour, le taux que l’on ob­tient, le score d’ap­pro­ba­tion, est très faible. Ain­si Phi­lippe Sau­rel à Mont­pel­lier, n’a mo­bi­li­sé que 6,46 % de l’en­semble des élec­teurs, Mar­tine Au­bry à Lille, n’a at­ti­ré que 9,51 % d’entre eux, ou Ma­ryse Jois­sains-Ma­si­ni à Aix-en-Pro­vence s’est conten­tée de 10,57 %.

Comme le no­tait le dis­si­dent LREM Cé­dric Villa­ni à la fin du mois de mai, « il s’agit d’une élec­tion qui n’au­ra peut-être pas au­tant de lé­gi­ti­mi­té que ce qu’elle au­rait pu avoir, l’abs­ten­tion a été ex­trê­me­ment forte. Nous n’au­rions pas dû

“SOYONS CLAIRS, LA LÉ­GI­TI­MI­TÉ DES ÉLUS EN DROIT N’EST PAS CONTES­TABLE.”

“La note de bas de page”

Dès le len­de­main des mu­ni­ci­pales, Ben­ja­min Mo­rel, doc­teur en science po­li­tique et maître de confé­rences à l’uni­ver­si­té Pa­ris-II Pan­théon-As­sas, s’in­ter­ro­geait lui aus­si dans le Fi­ga­ro sur la lé­gi­ti­mi­té des élus dès le pre­mier tour. « Soyons clairs, leur lé­gi­ti­mi­té en droit n’est pas contes­table et leur com­pé­tence n’est pas à re­mettre en cause. Tou­te­fois, à l’heure où nous vi­vons l’une des crises dé­mo­cra­tiques les plus pro­fondes de­puis 1945, l’éche­lon com­mu­nal est cen­tral, in­sis­tait-il. On le voit dans les en­quêtes où les maires sont plé­bis­ci­tés. Peut-on se sa­tis­faire d’une élec­tion mal ac­quise, de­ve­nue une note de bas de page d’une crise sa­ni­taire et éco­no­mique mon­diale ? »

De­puis le pre­mier tour, quinze se­maines ont pas­sé, les lan­ceurs d’alerte n’ont pas été en­ten­dus. Et les ha­bi­tants des 5 000 com­munes (dont 1 345 de plus de 1 000 ha­bi­tants) qui n’ont pas élu leur maire à l’is­sue du pre­mier tour sont ap­pe­lés à voter ce di­manche. n

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