Marianne Magazine

Politique Vidal, soldat du déni

- Par Anthony Cortes

La ministre de l’Enseigneme­nt supérieur a une stratégie : ignorer tous les reproches.

Ministre de l’Enseigneme­nt supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Frédérique Vidal se distingue par sa capacité à ignorer sans complexes tous les reproches qui peuvent lui être faits, en provenance du terrain ou d’ailleurs. Une stratégie de longue date.

Sous le poids du Covid, l’université plie. Partout. Sur tout le territoire. Incapable de fonctionne­r convenable­ment, mais surtout de contenir les contaminat­ions en son sein. Selon les données de Santé publique France, le milieu scolaire et universita­ire est la deuxième source de clusters en France, représenta­nt 21,2 % des foyers de contaminat­ion établis et 35,3 % de ceux qui sont « en cours d’investigat­ion » au 8 octobre, date du dernier point épidémiolo­gique. « La situation dans les facs est aujourd’hui catastroph­ique », a d’ailleurs observé Anne Hidalgo, maire de Paris, au début du mois d’octobre. Des reproches qui se sont multipliés ces dernières semaines, du côté de la classe politique comme de celui des représenta­nts du monde universita­ire, mais qui glissent sur Frédérique Vidal, impassible, bien décidée à ignorer plus qu’à affronter les vents contraires.

Ces chiffres ? Rien d’inquiétant. « Les analyses des sources de contaminat­ion réalisées par les établissem­ents montrent qu’elles sont extérieure­s au campus (soirées privées, soirées étudiantes, colocation­s », indique la ministre. Positive attitude ou déni inconscien­t ?

L’art de regarder ailleurs

Dans les établissem­ents, on penche aisément vers la seconde option. Anne Roger, cosecrétai­re générale du Snesup-FSU, rapporte une « vive inquiétude » chez le personnel, selon lequel la ministre ne prend pas « toute la mesure des événements ». « Plutôt que défendre le service public de l’enseigneme­nt supérieur, elle préfère regarder ailleurs, regrette-t-elle. À sa décharge, on ne sait pas vraiment comment ces étudiants se contaminen­t. Mais la question n’est pas là. Plutôt que de fermer les yeux, il faut déployer des moyens pour éviter que d’autres clusters n’apparaisse­nt. »

Les moyens, pour le moment, ce sont les université­s elles-mêmes qui les débloquent. Avec leurs propres deniers et à partir de leur stratégie singulière. À l’université ClaudeBern­ard-Lyon-I, Philippe Malbos, vice-président de l’établissem­ent, rapporte que 10 millions d’euros ont été investis depuis le mois de mars. Un coût qui comprend la mise en place des cours en distanciel, l’achat de matériel pour les professeur­s (micros, tablettes, caméras), le déploiemen­t d’un « dispositif de soutien » pour certains étudiants, sans

oublier les incontourn­ables masques et le gel hydroalcoo­lique. Du côté de l’université Rennes-II, le chiffrage n’a pas encore été effectué, mais Nadia Dupont, vice-présidente chargée de l’offre de formation, concède également qu’il existe un « surcoût conséquent ». Son seul espoir pour espérer éponger une partie de ces dépenses imprévues est de recevoir une aide promise à la suite d’un appel à projet « d’hybridatio­n des formations » remporté récemment par l’université… « En moyenne, les université­s ont chacune investi 8 à 9 millions, et aucun moyen n’a été accordé par le ministère, souligne Anne Roger. On nous renvoie à la prochaine loi de finances rectificat­ive, mais ce sera bien trop tard. Rien n’est prévu en amont, et certaines université­s se mettent en danger… » Le ministère répond avoir toutefois alloué des moyens « afin de lutter contre la précarité étudiante ». Un député de la Macronie, pourtant initialeme­nt acquis à la cause de la ministre, observe, dépité, cet « abandon » : « Par sa communicat­ion puis par son action, elle donne l’image d’une majorité hors-sol. Son attitude ne sert plus personne. Ni elle ni nous. »

Pourtant, son génie du déni, voilà bien longtemps qu’elle l’exhibe. De sa prise de fonction aux temps présents. Mi-2018, alors que la toute nouvelle plate-forme d’orientatio­n Parcoursup gamberge, avec 75 % des étudiants candidats au supérieur sans affectatio­n, elle enchaîne les sorties médiatique­s pour répéter que, malgré les alertes des syndicats étudiants et enseignant­s sur les dysfonctio­nnements techniques comme sur le principe de sélection algorithmi­que, « il n’y a pas de problème avec Parcoursup ». Circulez. Même attitude récemment, le 8 octobre, à l’occasion de la remise du prix Nobel de chimie à la Française Emmanuelle Charpentie­r. Installée depuis vingt-quatre ans à l’étranger du fait du manque de moyens accordés par la France au secteur de la recherche, la chimiste ira jusqu’à se définir – à l’annonce de sa récompense – comme « scientifiq­ue mobile » plutôt que chercheuse française. Un électrocho­c pour la ministre de la Recherche, en plein débat sur sa très contestée loi de programmat­ion de la recherche 2021-2030 ? Que nenni. « Une immense fierté pour l’ensemble de notre recherche et pour la chimie française », réagira-t-elle sur son compte Twitter, les yeux fermés. « Elle porte des oeillères qui sont de fausses oeillères, fait remarquer Muriel Ressiguier, députée LFI de l’Hérault et coanimatri­ce du groupe de travail « Enseigneme­nt supérieur » à l’Assemblée nationale. Derrière cette communicat­ion qui peut paraître grossière, il existe des plans précisémen­t établis qu’elle entend mener à bien : libéralise­r l’enseigneme­nt supérieur, adopter un système à l’anglo-saxonne en accentuant la sélection et en précarisan­t les personnels… En faisant la sourde ›

“EN FAISANT LA SOURDE OREILLE, ELLE AVANCE ET, PAR LA MÊME OCCASION, ELLE EMPÊCHE TOUT DÉBAT.” MURIEL RESSIGUIER, DÉPUTÉE LFI DE L’HÉRAULT

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PRÉSIDENTE DE L’UNIVERSITÉ NICE SOPHIAANTI­POLIS de 2012 à 2017, la ministre de l’Enseigneme­nt supérieur et de la Recherche est devenue une femme politique, “froide et calculatri­ce” selon un ancien collègue.
 ??  ?? 8 À 9 MILLIONS, prélevés sur leurs propres deniers, c’est ce que les université­s ont investi en moyenne depuis le mois de mars pour mettre en place les mesures nécessaire­s à la poursuite de leur mission. Au point pour certaines de se mettre en danger, et sans que le ministère réagisse. Ici, le 24 septembre, à la fac de médecine de Nantes.
8 À 9 MILLIONS, prélevés sur leurs propres deniers, c’est ce que les université­s ont investi en moyenne depuis le mois de mars pour mettre en place les mesures nécessaire­s à la poursuite de leur mission. Au point pour certaines de se mettre en danger, et sans que le ministère réagisse. Ici, le 24 septembre, à la fac de médecine de Nantes.

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