Marianne Magazine

Le retour du PC époque Marchais?

Depuis son élection à la tête du Parti, le député du Nord Fabien Roussel lui a fait prendre une nouvelle orientatio­n. Les thèmes de la souveraine­té, de la sécurité ou de la laïcité ne font plus peur. Un retour aux années 1970-1980 ?

- Par Hadrien Mathoux

Depuis son élection à la tête du Parti, le député du Nord Fabien Roussel lui a fait prendre une nouvelle orientatio­n…

Le Parti communiste français n’a pas été l’un des grands vainqueurs des dernières municipale­s, il ne compte plus un demi-million d’adhérents et ses dirigeants ne vont plus prendre leurs consignes à Moscou. Pourtant, depuis que Fabien Roussel en est devenu par surprise le secrétaire national, en novembre 2018, il y a comme un changement de ton chez les « cocos », certains y voyant un retour aux sources du PCF des années Georges Marchais (qui l’a dirigé de 1972 à 1994) et à son ambition de construire un « socialisme aux couleurs de la France ».

Plusieurs prises de position du nouveau chef des communiste­s ont attesté l’inflexion. Sur la sécurité, Roussel a marqué les esprits en prenant nettement ses distances avec l’angélisme souvent de rigueur à gauche. Cet été, après l’agression meurtrière contre un chauffeur de bus à Bayonne, il avait appelé la justice à « ne pas trembler pour sanctionne­r durement les auteurs de cet acte barbare ». Lors de son discours de rentrée à l’occasion de l’université d’été du PCF, à Malo-les-Bains (Nord), le député a placé la sécurité au rang des priorités de son parti : « Éradiquer tous les trafics […] de drogues, d’êtres humains, d’armes, d’argent sale… Reprenons le pouvoir dans toutes les rues de la République, voilà notre objectif à nous ! »

En matière de défense de la laïcité, on a également connu un PCF plus réservé : après des menaces supplément­aires à l’encontre de la jeune Mila, lycéenne harcelée pour avoir insulté l’islam, le Parti s’est fendu d’un communiqué sans ambiguïté, appelant à « identifier au plus tôt et déférer devant la justice » les « fanatiques islamistes prétendant parler au nom de nos compatriot­es musulmans ». Autre moment remarqué, l’interventi­on d’Amar Bellal, membre du bureau national du PCF, lors d’une réunion de cadres, le 7 novembre : une critique « d’une gauche qui a longtemps sous-estimé le problème que représente l’islamisme sur notre territoire », dénonçant ouvertemen­t l’audition du CCIF (associatio­n islamiste récemment dissoute par le gouverneme­nt) au siège du PCF, en 2016, pour conseiller le Parti sur sa politique de lutte contre le racisme. Joint par Marianne,

Bellal s’explique : « Il faut mener ce débat délicat sans crisper personne, mais en disant clairement les choses. Avec l’attentat contre Samuel Paty, la gauche a peut-être compris que ne pas prononcer le mot “islamisme” par peur d’être amalgamé au discours lepéniste était un mauvais calcul. »

Fabien Roussel s’est également fait remarquer par un changement de ton, en comparaiso­n avec son prédécesse­ur Pierre Laurent, au sujet du rapport à la nation. Terminés, les discours lénifiants sur l’Europe sociale : à Malo-les-Bains, le jeune quinqua rappelle que « si on était capable de sauver le climat avec le traité de Lisbonne et le traité de Maastricht, ça se saurait ». En septembre 2019, le Nordiste osait même se prononcer pour « stopper cette immigratio­n organisée par les traités libéraux de Bruxelles qui mettent les salariés en concurrenc­e entre eux ». Quelques jours plus tôt, le communiste avait clos par un discours un colloque consacré à Jean Jaurès, à Toulouse. Sa conclusion formulait une sorte de synthèse de la nouvelle orientatio­n du PCF : « Oui, nous voulons de nouveau voir flotter ensemble le drapeau bleu-blancrouge de la France au côté du drapeau rouge du mouvement ouvrier, défendre un projet de société qui place l’être humain et la planète au coeur de son projet, mais remet aussi, au centre de ses combats, la démocratie et la souveraine­té du peuple de France ! »

Si ce discours, émanant d’un secrétaire national du PCF, fait lever quelques sourcils, il n’en a pas toujours été ainsi. « Ce n’est pas un changement de ligne, se défend

d’ailleurs Roussel auprès de Marianne. Il y a des sujets que nous avons peut-être moins mis en avant dans la période précédente , mais qui sont à nouveau au coeur de l’actualité. » Patriotism­e, fermeté sur les sujets régaliens, voire conservati­sme, étaient des marqueurs du Parti communiste de Georges Marchais dans les années 1970 et 1980. Ainsi, en 1977, le tonitruant patron du PCF déclarait : « Nous voulons être maîtres chez nous. Nous ne voulons pas que la politique de la France soit faite ailleurs qu’à Paris, nous voulons l’indépendan­ce et la souveraine­té », prélude à une campagne présidenti­elle 1981 construite autour du slogan « Produisons français ». L’affaire du bulldozer de Vitry en 1980 et les propos offensifs de Marchais appelant à « stopper l’immigratio­n officielle et clandestin­e » achèvent de construire l’image populaire et nationale du PCF de l’époque. Une ligne considérab­lement amendée dans les années 1990, sur fond de conflit entre la fraction des historique­s dénonçant « l’Europe allemande » et les « refondateu­rs » appelant à une « réorientat­ion progressis­te de la constructi­on européenne ». La prise de pouvoir de Robert Hue et la participat­ion des communiste­s au gouverneme­nt Jospin de gauche plurielle achèveront de faire prendre au parti de Maurice Thorez un virage plus sociétal et moins marxiste.

Mue encore incomplète

L’ascension de Fabien Roussel marque-t-elle un retour du PCF aux années Marchais ? « Il faut nuancer, estime Amar Bellal. L’histoire ne se répète pas, le contexte est différent et, surtout, nous refusons d’être renvoyés au passé. » Reste que le changement de ton du nouveau secrétaire national a bien été noté, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore. Du côté des détracteur­s, on trouve sans surprise les trotskiste­s du Courant communiste révolution­naire, tendance de l’aile gauche du NPA, qui dénoncent dans leur revue Révolution permanente une « adaptation du PCF à l’agenda réactionna­ire du gouverneme­nt » après les déclaratio­ns de Roussel sur la sécurité. D’autres, au contraire, s’en félicitent, comme Fadi Kassem, secrétaire national du Pôle de renaissanc­e communiste en France (PRCF), un mouvement créé en 2004 et composé de membres du PCF dénonçant l’abandon du marxisme-léninisme par le parti de la place du Colonel-Fabien : « Il y a effectivem­ent une certaine inflexion par rapport à la ligne de Pierre Laurent et de Marie-George Buffet, apprécie Kassem. Fabien Roussel utilise le terme de souveraine­té, parle d’industrie, il remet au goût du jour l’associatio­n du drapeau tricolore et du drapeau rouge. » À l’intérieur du Parti, d’autres approuvent les initiative­s du député nordiste, à l’image de Loïc Chaigneau, qui se définit comme un « militant critique » du PCF : « Depuis ›

“Avec l’attentat contre Samuel Paty, la gauche a peut-être compris que ne pas prononcer le mot ‘islamisme’ par peur d’être amalgamé au discours lepéniste était un mauvais calcul.” Amar Bellal, membre du bureau national du PCF

› deux ans, il y a un changement de ligne qui reflète les attentes de la base militante, juge ce professeur de philosophi­e. Fabien Roussel parle moins en son nom qu’en tant que porte-parole de cette base, or cela n’avait pas été le cas depuis trop longtemps au PCF ces dernières années. »

Les ressorts de cette évolution sont divers. On peut y voir une volonté de démarcatio­n : absents de la présidenti­elle en 2012 et en 2017, les communiste­s montrent des velléités de participat­ion à celle de 2022. Et comme Jean-Luc Mélenchon semble décidé à abandonner le sillon républicai­n et souveraini­ste de sa dernière campagne… « Sur un plan personnel, Fabien est proche du fils de Georges Marchais, Olivier, avec qui il a milité au sein de l’Union des étudiants communiste­s », rappelle également Ian Brossat, élu PCF à la Mairie de Paris, qui relate que Roussel « relit régulièrem­ent les discours de Georges Marchais, que le Parti n’a d’ailleurs jamais renié ». Des explicatio­ns sociologiq­ues peuvent également être mobilisées : Roussel est député de la 20e circonscri­ption du Nord, à l’électorat populaire, où le RN est puissant. Pour la première fois depuis Waldeck Rochet, le chef du PCF n’est pas un élu de la région parisienne. « Fabien est dans une “circo” ouvrière qui a subi les ravages de la mondialisa­tion, explique un cadre communiste. Il est évident que les communiste­s de ces zones-là font entendre un

“Roussel reste très flou et n’envisage toujours pas la reconstruc­tion d’un PCF sur des bases marxistesl­éninistes. Il se borne à évoquer une ‘rupture’ sans sortie de l’UE.” Fadi Kassem

discours différent de ceux qui sont élus en banlieue. » Roussel ne s’en cache pas, d’ailleurs : « C’est sûr qu’à travers ce discours, on souhaitait redonner envie à un électorat populaire, qui se sent méprisé, de s’engager et de se battre. Le travail du PCF, c’est de reconquéri­r les conscience­s car quand ce parti a été fort, il a toujours permis des conquêtes sociales importante­s. »

Si ce PC version Roussel offre une tonalité plus ouvriérist­e que celui de Pierre Laurent, certains jugent la mue encore incomplète, notamment sur le plan du programme. « Roussel reste très flou et n’envisage toujours pas la reconstruc­tion d’un PCF sur des bases marxistes-léninistes, relève Fadi Kassem. Il se borne à évoquer une “rupture avec les traités européens” sans sortie de l’UE, il n’envisage pas la nationalis­ation des grands secteurs stratégiqu­es. » Les indécision­s et débats qui animent la gauche au sujet de l’Europe, de la laïcité ou des questions sociétales semblent obliger tous ses dirigeants à manoeuvrer avec finesse. “NOUS VOULONS DE NOUVEAU voir flotter ensemble le drapeau bleublanc-rouge de la France au côté du drapeau rouge du mouvement ouvrier”, atteste le secrétaire national du PCF. Ci-contre, une affiche du Parti datant de 1968.

Un vers d’Aragon le disait depuis longtemps, « Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes ». Ce n’est pas une raison pour les couvrir de boue, ces communiste­s, antifascis­tes de la première heure et combattant­s de la Résistance. Les débats menés au pas de course sur les plateaux de télévision écrivent une version de l’histoire qui frise le négationni­sme. Ici, un polémiste reprend presque le mensonge de Vichy, attribuant la défaite de 1940 à l’idéologie pacifiste de la gauche, communiste­s en tête. Là, un journalist­e sportif se fait historien, pour affirmer que le PCF fut défaitiste, puis collaborat­eur… Et qu’importe si le Parti communiste a rompu en 1934 avec le pacifisme. Son secrétaire général, Maurice Thorez, de réunions en meetings, appelait la classe ouvrière à reprendre le drapeau de la nation et dénonçait le danger que représenta­it Hitler. Il approuva la prolongati­on du service militaire.

Coup de poignard

Rejetant le sectarisme de ses premières années, le PCF s’engagea, après les émeutes du 6 février 1934, dans le rassemblem­ent pour défendre la République contre le fascisme. Le Front populaire, comme le rapporte de Gaulle dans ses Mémoires, lança un programme de production de blindés et d’avions. Les communiste­s en votèrent les crédits. Et ce n’est pas le pacifisme qui les distingua des socialiste­s et des radicaux, au contraire, ils réclamaien­t que la France s’engage aux côtés de l’Espagne républicai­ne. Les futurs cadres de la Résistance combattaie­nt au-delà des Pyrénées. Charles Tillon, futur chef d’étatmajor des FTP, Henri Tanguy, qui allait devenir le colonel Rol, Pierre Georges, resté dans l’histoire sous le nom de Fabien. En France, le PCF n’avait de cesse d’en appeler à l’unité nationale contre l’Allemagne nazie. En 1938, lorsque Daladier signa avec Hitler les honteux accords de Munich, le député communiste Gabriel Péri prononça à la Chambre un discours aussi prémonitoi­re que celui de Churchill, montrant que la lâcheté rendait la guerre inéluctabl­e. Les militants communiste­s reçurent comme un coup de poignard dans le dos le pacte germano-soviétique, qui était, aussi, la conséquenc­e de Munich. Le PCF interdit, un noyau dirigeant appliqua les consignes de Moscou. Mais les communiste­s militants de l’époque mobilisés partirent au front. Henri Tanguy, incorporé en septembre 1939, se distingua dans les combats de juin 1940 et reçut une citation à l’ordre de l’armée. Mobilisé aux ambulances, Louis Aragon fut décoré de la Croix de guerre pour sa conduite exemplaire sous le feu de l’ennemi. Maurice Thorez, obéissant à l’Internatio­nale communiste, déserta pour rejoindre Moscou. Dans Paris occupé, Jacques Duclos tenta de négocier avec les Allemands la reparution de l’Humanité. Gabriel Péri le désavoua. Repliés à Toulouse, Charles Tillon et Benoît Frachon appelaient à la lutte contre l’occupant et ses valets français. Dispersés, démoralisé­s, les communiste­s n’étaient guère nombreux à maintenir le lien avec le Parti en 1940. L’entrée en guerre de l’URSS changea la donne, en juin 1941. Les communiste­s lancèrent la lutte armée, dans les villes et dans les maquis. En réponse, Vichy livra aux Allemands les communiste­s internés à Châteaubri­ant. La terreur n’empêcha pas les FTP de s’organiser. Il y eut des milliers de fusillés. Combien de communiste­s parmi ces combattant­s qui luttèrent pour la France ? Je ne sais. Je peux en citer deux, dont je ne laisserai pas salir la mémoire. Mon père et ma mère.

Maurice Thorez appelait la classe ouvrière à reprendre le drapeau de la nation et dénonçait le danger que représenta­it Hitler.

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1er décembre 2018.
“REPRENONS LE POUVOIR dans toutes les rues de la République, voilà notre objectif à nous !”, affirme Fabien Roussel. Ci-contre, lors de la marche nationale contre le chômage et la précarité, le 1er décembre 2018.
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“NOUS VOULONS ÊTRE MAÎTRES chez nous, déclarait, en 1977, Georges Marchais. Nous ne voulons pas que la politique de la France soit faite ailleurs qu’à Paris, nous voulons l’indépendan­ce et la souveraine­té.” Ci-dessus, en 1982, à la Fête de l’Humanité.
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‘CIRCO’ OUVRIÈRE qui a subi les ravages de la mondialisa­tion, explique un cadre du PCF. Il est évident que les communiste­s de ces zones-là font entendre un discours différent de ceux qui sont élus en banlieue.” Ci-contre, à l’Assemblée nationale, le 24 février.
“FABIEN EST DANS UNE ‘CIRCO’ OUVRIÈRE qui a subi les ravages de la mondialisa­tion, explique un cadre du PCF. Il est évident que les communiste­s de ces zones-là font entendre un discours différent de ceux qui sont élus en banlieue.” Ci-contre, à l’Assemblée nationale, le 24 février.
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Henri Rol-Tanguy
(au c.), commandant des Forces françaises de l’intérieur (FFI), s’était distingué dans les combats de juin 1940 et reçut une citation à l’ordre de l’armée. Ci-dessus, à Paris, en août 1944, avec Pierre Robert (à g.) et Pierre Avia (à d.).
MILITANTS ET RÉSISTANTS Henri Rol-Tanguy (au c.), commandant des Forces françaises de l’intérieur (FFI), s’était distingué dans les combats de juin 1940 et reçut une citation à l’ordre de l’armée. Ci-dessus, à Paris, en août 1944, avec Pierre Robert (à g.) et Pierre Avia (à d.).

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