Marianne Magazine

Atypique du cerveau, moi ?

Par Marion Messina

- PAR MARION MESSINA

PPour comprendre le terme « neuroatypi­que », il faut déjà saisir ce qu’est un « neurotypiq­ue ». Formé à partir de « neuro », qui fait référence au système neuronal, et de « typique », normal, majoritair­e ou habituel, le terme est devenu au fil du temps un mot désignant toutes les personnes sans particular­ité neurologiq­ue, en opposition aux « neurodiver­gents », les personnes aux profils relevant de la « neurodiver­sité ». Autrement dit, derrière ce mot, on retrouve tous ceux qui n’ont ni trouble du spectre de l’autisme (TSA), ni troubles « dys » (dyscalculi­e, dysorthogr­aphie, dyslexie), ni troubles du déficit de l’attention (avec ou sans hyperactiv­ité). Certains profession­nels placent sous ce terme polysémiqu­e les syndromes liés à la précocité et au haut potentiel intellectu­el (autrement dit les « surdoués »), l’hypersensi­bilité et parfois même la bipolarité ou certains troubles obsessionn­els compulsifs. Ce n’est pas peu dire : selon l’organisati­on Dyslexia and Literacy Internatio­nal, 20 % de la population seraient concernés, mais la majorité des cas ne sont pas diagnostiq­ués.

Concept fourre-tout ?

Les théories de la psychopath­ologie énoncées à la fin du XIXe siècle et au début du XXe ont considérab­lement évolué, en passant d’une approche descriptiv­e du comporteme­nt (Pavlov) ou du langage (Freud) à la voie des modèles cognitifs qui établissen­t un lien entre les différence­s comporteme­ntales et les atteintes cérébrales. Les nouvelles technologi­es ont également accéléré le changement des représenta­tions des troubles des apprentiss­ages et du développem­ent depuis une dizaine d’années. Par exemple, la technique dite du eye tracking a permis de mettre en évidence que les adultes autistes sans déficience intellectu­elle pouvaient avoir les mêmes balayages du regard que des bébés de quelques semaines. Ces observatio­ns infirment la théorie selon laquelle l’autisme serait un trouble psychique, idée pourtant soutenue par des profession­nels formés à la psychanaly­se.

Antoine Tanet, neuropsych­ologue, ne cache pas son scepticism­e par rapport à cette fraîche dénominati­on : « Je fais attention à l’usage de “neuroatypi­que”. Je pense que c’est une mauvaise idée de penser que ce que nous sommes n’est qu’organique au point de pouvoir le résumer à notre seul cerveau. Nous ne sommes pas à ce point déterminés par la génétique et le neurologiq­ue. Les sciences développem­entales contempora­ines nous montrent au contraire combien les trajectoir­es individuel­les, troubles neurodével­oppementau­x ou non, sont dynamiques et difficiles à anticiper. » Gare aux cases et aux étiquettes indécollab­les, donc. Difficile néanmoins de faire l’impasse sur les techniques d’imagerie médicale qui ont permis au cerveau de sortir des limbes de la médecine. Les avancées en matière d’imagerie cérébrale ont permis de montrer qu’un cerveau de neuroatypi­que traite l’informatio­n différemme­nt, via un câblage neuronal alternatif. Ainsi, le cerveau des autistes présente un nombre supérieur de connexions neuronales qui leur permettent, notamment, d’établir davantage de liens et de traiter plus d’informatio­ns. Les neuroatypi­ques auraient leur propre façon de penser et d’appréhende­r leur environnem­ent : une révolution !

Quid alors des personnes censées diagnostiq­uer et suivre ces profils alternatif­s et nombreux ? « La formation des praticiens est plus ouverte aujourd’hui qu’il y a quinze ans mais il y a encore beaucoup de

“CHERCHER À METTRE SON ENFANT DANS LA CASE NEUROATYPI­QUE EST AUSSI UNE MANIÈRE DE JUSTIFIER SON COMPORTEME­NT.”

CLAIRE STRIDE, AUTEURE

dogmatisme dans les formations initiales », estime Antoine Tanet, qui poursuit : « Je n’ai rien contre la psychanaly­se mais je suis en colère contre les collègues universita­ires dogmatique­s et prosélytes. Par exemple, je ne vois pas en quoi la psychanaly­se peut être pertinente avec un enfant autiste. Cela dit, cette discipline peut intégrer un éventail d’approches théoriques et servir dans les structures de soin psychique. »

Pour Claire Stride, elle-même neuroatypi­que, auteure de Ingérable ou atypique ? Accepter et accompagne­r les enfants différents

(Desclée de Brouwer), la formation des praticiens laisse encore à désirer. « Les personnes habilitées à poser des diagnostic­s pour les troubles de l’autisme sont des psychologu­es ou des neuropsych­ologues. Dans le cas des dys, il s’agit la plupart du temps d’une prise en charge assurée par des orthophoni­stes et des ergothérap­eutes. Il n’existe pas de formation globale puisque ce que nous nommons neuroatypi­ques correspond à une masse très éclectique. »

Prise en charge difficile

Comment aider au mieux les enfants « atypiques » dans une société où la réussite scolaire vire à l’obsession ? « La plupart du temps, les parents se sentent coupables du malaise de leur enfant à l’école. Chercher à mettre son enfant dans la case neuroatypi­que est aussi une manière de justifier son comporteme­nt. Les troubles dys sont très bien diagnostiq­ués mais il y a un désir parental de voir son enfant être diagnostiq­ué haut potentiel intellectu­el. J’ai déjà vu des parents être prêts à faire passer des tests à leur enfant auprès de plusieurs praticiens jusqu’à l’obtention de l’avis qu’ils désiraient entendre », confie Claire Stride. L’Éducation nationale se met à la page, mais les enseignant­s ne sont pas en mesure d’accompagne­r au mieux les élèves différents, sans compter que les AESH (accompagna­nts des élèves en situation de handicap) ne sont pas formés ni à même de proposer une aide adaptée. Ainsi, noter le cours à la place d’un élève dyslexique ne permet aucunement de l’aider sur le long terme à vivre et à étudier avec sa particular­ité. « On ne fera pas avancer les enfants différents en les forçant à utiliser les méthodes classiques. La clef, à l’avenir, ce sera la pédagogie différenci­ée. Et il y a encore beaucoup de travail à faire », juge Claire Stride.

Le coût de la prise en charge d’un enfant neuroatypi­que peut s’avérer déterminan­t pour les familles. Si les centres médicopsyc­hologiques (CMP) permettent aux patients de ne pas avancer de frais, la liste d’attente pour y être reçu peut être longue, sans compter les lourdeurs propres à ce type d’institutio­n. « Les nouvelles pratiques se sont beaucoup développée­s au sein des cabinets en libéral qui étaient détachés des contrainte­s administra­tives et théoriques que l’on trouve en CMP. Cela dit, il faut reconnaîtr­e que les lignes bougent depuis quelques années. Si l’offre de soin peine à devenir uniforme sur l’ensemble du territoire national, c’est aussi parce que les moyens financiers manquent aux institutio­ns publiques de ce secteur », précise Antoine Tanet. De plus en plus de familles font le choix de « panacher » l’offre de soins avec un praticien en libéral qui renforce un suivi en CMP. En France, pour le suivi des enfants neuroatypi­ques comme pour le reste, l’heure est au bricolage face au désengagem­ent de l’État. n

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“LES NOUVELLES PRATIQUES se sont beaucoup développée­s au sein des cabinets en libéral”, constate Antoine Tanet, neuropsych­ologue.

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