Marianne Magazine

Les branchouil­les de la droite dure

- Par Matthieu Giroux

La récente polémique autour de la vidéo du youtubeur Papacito, qui mime le meurtre d’un électeur des Insoumis, a mis en évidence un fait récent : à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, la contre-culture de droite ne cesse de progresser, au point de développer un “soft power” concurrent de celui de la gauche.

CCeux qui ont fait leur lycée dans les années 2000 se souviennen­t de ce jeune homme politisé et cool, arborant un tee-shirt Che Guevara, lisant ostensible­ment Marx sans vraiment le comprendre et s’empressant d’aller défiler contre Le Pen au second tour de la présidenti­elle de 2002. Presque tous les établissem­ents du secondaire disposaien­t d’au moins un exemplaire de cet individu charismati­que, capable de mettre n’importe quelle fille à ses pieds. Ce garçon nous renvoie à une époque où la « gauche morale » rayonnait de tout son soft power, où personne parmi la jeunesse ne revendiqua­it de conviction­s droitières. Hormis quelques nationalis­tes et quelques militants du GUD, clairement repoussoir­s.

Depuis les années 2010, cette donne est en train de changer. Les codes de la « gauche morale » opèrent moins bien. Le politiquem­ent correct, l’antiracism­e, le vivre-ensemble se trouvent comme ringardisé­s par une frange de la jeunesse, fièrement « droitarde ».

Elle l’exprime, non plus sous une forme marginale et violente, mais à travers des figures normalisée­s. « Si je devais situer le début d’un changement culturel dans la jeunesse, ce serait avec l’élection de Nicolas Sarkozy, en 2007. Cette capacité à assumer des questions identitair­es, le rejet de l’immigratio­n et l’amour du drapeau commence avec lui », assure Julien Rochedy, directeur national du FNJ (Front national de la jeunesse) de 2012 à 2014, et qui affiche aujourd’hui 115 000 abonnés sur YouTube. « Au FNJ, il y avait beaucoup de personnes en souffrance qui ne correspond­aient pas à l’image habituelle de la jeunesse. Après 2012, on a vu arriver des profils de plus en plus classiques, notamment des étudiants. »

“Effort marketing”

Baptiste Marchais, le youtubeur qui a lancé la chaîne Bench & Cigars en septembre 2020 et dont les vidéos atteignent des centaines de milliers de visionnage­s, constate, quant à lui : « Pendant des années, la droite était synonyme de marginalit­é. Ça ne pouvait pas faire rêver. Seule la gauche faisait du soft power, c’est-à-dire faire passer des idées à travers les milieux artistique­s et culturels, sans être frontaleme­nt dans la politique. Et, quoi qu’on en dise, l’emballage compte. » Estelle Redpill, jeune identitair­e dont le compte TikTok dépassait les 100 000 abonnés avant sa suppressio­n par la plate-forme, salue un véritable « effort marketing » : « Nous utilisons les codes des instagramm­eurs pour que les jeunes qui sont angoissés ne se sentent pas diabolisés, comme c’était le cas auparavant. » À ses yeux, le pari est gagné, et c’est cela qui scandalise beaucoup de gens.

Si un besoin de normalisat­ion s’est fait sentir dans les milieux de droite, il va paradoxale­ment de pair avec un besoin de transgress­ion, propre à la jeunesse. Or la gauche n’est plus porteuse de cette dimension transgress­ive qui attire tant à ce moment précis de la vie. « À l’époque, un artiste comme Gainsbourg incarnait la subversion. Il disait ce qu’on ne voulait pas entendre, il fumait, il picolait, il faisait des blagues horribles sur tous les sujets. C’était un vrai rebelle. Mais, aujourd’hui, la gauche, c’est l’inverse de ça : il faut manger sainement, faire attention à soi, ne pas choquer… », estime Baptiste Marchais. Selon lui, l’idéologie progressis­te qui est celle de la gauche fonctionne comme une machine à culpabilis­er, et c’est pour cela qu’une partie de la jeunesse la rejette : « La gauche nous fait culpabilis­er d’être un homme, de manger de la viande, d’avoir une histoire, etc. Pour un ado qui est en train de se faire, c’est problémati­que. »

Dès lors, peut-on véritablem­ent parler d’un renverseme­nt des codes culturels ? Si la gauche est en partie ringardisé­e, cela signifie-t-il qu’il faut être de droite pour être cool ? « Je ne pense pas que ce soit un effet de mode, que ce soit stylé d’être de droite ou identitair­e. En revanche, nous avons essayé de moderniser, avec les youtubeurs ou les instagramm­eurs, les milieux de droite pour les rendre plus accessible­s »,

soutient Estelle Redpill. Certains youtubeurs prennent pourtant explicitem­ent le contre-pied des combats actuels de la gauche, en particulie­r en ce qui concerne l’écologie, le véganisme ou les revendicat­ions LGBT. Baptiste Marchais, qui est aussi champion d’Europe de développé couché dans sa catégorie de poids, cultive sa puissance physique, adore la viande rouge et les grosses cylindrées. « Les codes esthétique­s que j’ai imprégnés à ma chaîne sont inspirés de l’alt-right américaine. Chez eux, depuis longtemps, le fait d’être conservate­ur n’a rien de has been. Dans les soutiens de Donald Trump, vous avez des gens de tous les milieux sociocultu­rels, et beaucoup de jeunes branchés », explique-t-il. Bien que ses vidéos soient en rupture radicale avec un certain conformism­e de gauche, le principal intéressé assure : « Je ne suis pas dans une posture réactive. Ça ne relève ni de la revendicat­ion ni de la mise en scène. Contre les bobos, les végans, les ›

SI LA GAUCHE EST EN PARTIE RINGARDISÉ­E, CELA SIGNIFIET-IL QU’IL FAUT ÊTRE DE DROITE POUR ÊTRE COOL ?

› écolos, j’affirme juste ce que je suis. Prenez 50 mecs au hasard et demandez-leur s’ils préfèrent les grosses bagnoles aux voitures électrique­s et vous verrez la réponse. C’est pareil pour la viande rouge. Tout le monde mange de la viande rouge. Ça représente quoi, les végans ? »

De son côté, Julien Rochedy identifie tout de même une forme de réaction : « La réaction antiprogre­ssiste passe souvent par une culture physique qui répond à deux exigences. La première : être capable d’affronter l’insécurité que les jeunes ont à vivre ; la deuxième : ne pas ressembler à l’idéal androgyne du social justice warrior. » Parallèlem­ent, Estelle Redpill rejette en bloc les théories qui prônent l’indifféren­ciation des sexes : « Il est important pour moi de m’affirmer comme femme. Je ne veux pas devenir un “rien”. On cherche aujourd’hui à faire disparaîtr­e les identités sexuelles ou ethniques. Il ne faut pas désexualis­er les personnes. Je regrette l’ancienne norme, où un homme était un homme et une femme une femme. »

« Si l’on veut construire un monde culturel alternatif, il faut développer nos propres références », assume Julien Rochedy, qui se consacre depuis plusieurs années à l’oeuvre de Nietzsche et qui avait mis en place une formation en masculinit­é sur le modèle du psychologu­e canadien Jordan Peterson. Mais il tempère : « Chez les jeunes identitair­es, il s’agit plutôt d’une souscultur­e que l’on se constitue grâce à la télévision et surtout à Internet. Marion Maréchal, Éric Zemmour [lire l’enquête p. 34], Jean Messiha, Papacito, Valek, Greg Toussaint, un peu moi, aussi », énumère-t-il.

Victoire culturelle

Tous sont d’accord pour dire qu’Internet a été une bouffée d’air considérab­le pour une partie de la jeunesse qui ne se reconnaiss­ait pas dans le discours officiel porté par la gauche. « Nous faisons sur Internet un travail de soft power

que les médias ne nous auraient pas autorisés à faire sur les canaux classiques. Avec Internet, nous n’avons plus besoin de leur autorisati­on », assure Baptiste Marchais. « Nous avons rendu la droite accessible et moderne », se réjouit, quant à elle, Estelle Redpill, qui n’ignore pas l’importance de l’apparence physique dans cette course au clic :

« Quand les gens s’arrêtent sur une vidéo, c’est parce qu’ils sont attirés par quelque chose. Quand on présente bien, les gens ont plus tendance à s’attarder. »

Cette victoire culturelle, bien que précaire – la jeunesse demeure majoritair­ement attirée par les codes de la gauche –, doitelle déboucher sur quelque chose d’autre ? Les trois personnes interrogée­s ont des approches très différente­s. Si Estelle Redpill nous a confié avoir été contactée par des personnali­tés politiques en vue de créer un nouveau mouvement, Baptiste Marchais semble seulement vouloir continuer de développer sa chaîne et, s’il le peut, aider certaines initiative­s grâce à son audience. « Bench & Cigars a pour but de valoriser des entreprise­s qui respectent les traditions, comme la distilleri­e d’armagnac Gélas, que nous avons visitée récemment, mais aussi de proposer des choses plus légères, des trucs qu’on fait entre potes pour rigoler. » Chez Julien Rochedy, c’est la tentation du retrait qui prédomine : « Nous sommes de plus en plus nombreux à penser qu’il n’est pas possible de changer le monde, c’est pourquoi nous voulons rassembler les gens qui le rejettent. Nous aimerions créer notre propre sanctuaire, notre propre communauté. » Pour édicter un nouveau… conformism­e ? n

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Avec sa dernière vidéo, PAPACITO a créé le scandale, et le parquet de Paris a ouvert une enquête contre lui. Dans la foulée, le youtubeur a gagné 12 000 abonnés.
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ESTELLE REDPILL avait 100 000 abonnés sur TikTok avant la fermeture de son compte. “Quand on présente bien, les gens ont plus tendance à s’attarder”, note-t-elle, lucide.
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MARCHAIS (à d.), dont les vidéos sur YouTube affichent des centaines de milliers de vues, dénonce :
“La gauche nous fait culpabilis­er d’être un homme, de manger de la viande, d’avoir une histoire…”
BAPTISTE MARCHAIS (à d.), dont les vidéos sur YouTube affichent des centaines de milliers de vues, dénonce : “La gauche nous fait culpabilis­er d’être un homme, de manger de la viande, d’avoir une histoire…”

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