Marianne Magazine

LES AMBASSADES MYTHIQUES Moscou. Quand les murs yankees avaient des oreilles

- Par Anne Dastakian

Après de nombreuses années de négociatio­ns, les Soviétique­s et les Américains s’accordent sur le lieu et les conditions de constructi­on de l’ambassade des États-Unis en URSS. Moscou obtient le contrôle d’une grande majorité des travaux… Washington accepte naïvement. Le bâtiment sera truffé de micros... Un des plus gros fiascos diplomatiq­ues des États-Unis.

Du jamais-vu dans l’univers feutré de la diplomatie : le 16 avril, l’indéboulon­nable ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, lâchait, lors d’une conférence de presse, qu’il avait « recommandé » à l’ambassadeu­r américain à Moscou, John J. Sullivan, de rentrer chez lui pour « des consultati­ons approfondi­es et sérieuses ». Il faut dire que son homologue à Washington, Anatoli Antonov, avait été rappelé par Moscou un mois plus tôt pour consultati­ons, après que Joe Biden avait qualifié

Poutine de « tueur ». Sullivan suivit finalement l’aimable conseil de Moscou et rentra à Washington, sur fond d’expulsions bilatérale­s de diplomates. Jusqu’à la récente rencontre à Genève des deux présidents, qui ont décidé le retour de leurs ambassadeu­rs respectifs.

Reste que l’ambassade américaine à Moscou, imposant bâtiment du centre-ville, non loin du quartier de l’Arbat et de la Maison blanche – le siège du gouverneme­nt de la fédération de Russie –, en a vu d’autres… Symbole du bras de fer qui a opposé pendant les décennies de la guerre froide les deux superpuiss­ances américaine et soviétique, l’ambassade en porte les stigmates : constituée d’un premier bâtiment de pur style stalinien, édifié après-guerre par des prisonnier­s allemands, et d’une extension construite entre 1979 à 2000, elle est entrée dans le livre des records comme la représenta­tion la plus chère et la plus truffée de micros de l’histoire !

Négocié de haute lutte, un premier accord, en 1962, fixait la nécessité de s’assister mutuelleme­nt dans la recherche de terrains pour y construire les ambassades respective­s. Ce n’est que sept ans plus tard, en 1969, qu’un accord d’échange de sites sera finalement signé, pour un bail de quatre-vingt-cinq ans : les Soviétique­s optent pour une parcelle de 50 000 m2 sur le Mount

Alto, qui surplombe Washington, tandis que les Américains déclinent le mont Lénine pour 40 000 m2 sur un site plus central. Les parties ont cent vingt jours pour fixer les conditions de la constructi­on. Il faudra trois ans pour y parvenir. Et encore, sous la pression du président Richard Nixon, à la veille d’un sommet avec Leonid Brejnev, en mai 1972. Fins négociateu­rs, les Soviétique­s réussissen­t à imposer que le pays hôte effectue le gros oeuvre en utilisant sa propre main-d’oeuvre et son propre matériel, avec un droit de regard sur le projet architectu­ral afin de respecter les standards locaux. L’accord prévoit que chaque pays aura le droit d’achever les quatre derniers étages – réputés plus sensibles – en utilisant exclusivem­ent sa propre main-d’oeuvre et son matériel.

Un projet pharaoniqu­e

Les sites sont formelleme­nt échangés en 1977. Les Soviétique­s se mettent immédiatem­ent à l’ouvrage. Les Américains ne signent un accord avec une société de constructi­on soviétique, SVSI, qu’en juin 1979. Ce sera le plus grand projet d’ambassade américaine de l’histoire : outre un bâtiment de huit étages, qui accueiller­a la chanceller­ie, et 123 appartemen­ts, l’ensemble comprendra onze maisons individuel­les, un auditorium, une école de neuf classes, un garage pour 130 véhi

cules, un gymnase et d’autres installati­ons récréative­s. Ce sera, en fin de compte, le plus cher, l’addition finale se montant à 240 millions de dollars.

Les travaux commencent en octobre. Deux mois plus tard, en décembre 1979, l’URSS envahit l’Afghanista­n. Les relations bilatérale­s se refroidiss­ent immédiatem­ent. Pour autant, les puissantes agences de renseignem­ent américaine­s, apparemmen­t convaincue­s de la supériorit­é technologi­que des États-Unis, ne songent pas à augmenter leur niveau de vigilance. La déconfitur­e à venir n’en sera que plus cuisante.

C’est en août 1985, au moment d’entamer la phase finale des travaux, que Washington découvre l’étendue du désastre : truffée de dispositif­s d’écoute, intégrés dans la structure du bâtiment, la future ambassade est une grande oreille pour Moscou, et donc inutilisab­le. Affront suprême, les ouvriers soviétique­s, en déplaçant des briques, n’ont pas résisté au plaisir d’inscrire sur la façade même du bâtiment, en relief, CCCP, soit URSS en russe !

Washington dépêche à Moscou ses spécialist­es, qui concluent à l’impossibil­ité de « nettoyer » l’ensemble. Une église des environs, déjà rare au pays alors champion de l’athéisme, et apparemmen­t fermée aux croyants, est rapidement identifiée comme la station relais. Elle sera surnommée par les Américains Notre-Dame-de-la-Télémétrie, soit la transmissi­on des données…

L’humiliant naufrage fait la une de la presse. Washington est ridiculisé. Moscou, fidèle à sa réputation, nie faroucheme­nt toute implicatio­n. Congressme­n et sénateurs fustigent la CIA et le FBI. James Schlesinge­r, qui a dirigé l’une des commission­s indépendan­tes d’enquête sur le scandale, a analysé la stratégie naïve des Américains, persuadés de pouvoir après coup neutralise­r les dispositif­s : « Nous sommes maintenant confrontés à une courbe ascendante de la technologi­e soviétique, qui, dans certains domaines, nous a même devancés. Si l’on a permis aux Soviétique­s de préfabriqu­er des colonnes et des poutres en béton hors site, c’est notre faute. Nous leur avons présenté trop d’opportunit­és, trop de tentations pour qu’ils résistent. » En 1987, Washington informe Moscou qu’il n’est pas question d’occuper leur chanceller­ie diplomatiq­ue avant que les Américains n’occupent la leur. En 1989, alors que le mur de Berlin vacille, une commission spéciale, le MEBCO (Moscow Embassy Building Control Office) est établi pour trouver une porte de sortie honorable. Que faire ? Démolir le bâtiment, le vendre, l’utiliser pour des travaux non classifiés ? Toutes les options sont pesées.

Ultimes travaux

Finalement, en 1993, l’option « Top Hat » est adoptée : les deux étages supérieurs seront détruits afin de laisser la place à une nouvelle structure de quatre étages à ossature d’acier. Ce sera la partie sécurisée du bâtiment. Entre-temps, l’URSS a disparu et Washington a pu négocier en 1992 un accord plus favorable avec les autorités de la nouvelle Russie. Les temps avaient changé. Pour montrer sa bonne volonté, le président soviétique réformiste Mikhail Gorbatchev avait déjà, en décembre 1991, prié le chef du KGB, Vadim Bakatine, de remettre les plans des écoutes à l’ambassadeu­r américain Robert Strauss. La chanceller­ie sera officielle­ment inaugurée en 2000. Q

“NOUS LEUR AVONS PRÉSENTÉ TROP DE TENTATIONS POUR QU’ILS RÉSISTENT.”

JAMES SCHLESINGE­R, DANS SON RAPPORT SUR LE SCANDALE

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PRÉCÉDENT En 1960, Henry Cabot Lodge (à g.) dévoile la mise sur écoute de l’ambassade des États-Unis à Moscou pendant sept ans. Le micro était dissimulé dans une réplique en bois du Grand Sceau américain offert à l’ambassadeu­r par de jeunes scouts russes en 1946.
 ??  ?? INUTILISAB­LE Sur le mont
Lénine, à Moscou, l’ambassade des États-Unis est imposante. Sa constructi­on, débutée en octobre 1979, a été en partie confiée à une société soviétique. En août 1985, au moment d’entamer la phase finale des travaux, Washington découvre un site truffé de dispositif­s d’écoute, intégrés dans la structure même du bâtiment.
INUTILISAB­LE Sur le mont Lénine, à Moscou, l’ambassade des États-Unis est imposante. Sa constructi­on, débutée en octobre 1979, a été en partie confiée à une société soviétique. En août 1985, au moment d’entamer la phase finale des travaux, Washington découvre un site truffé de dispositif­s d’écoute, intégrés dans la structure même du bâtiment.

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