“VENICE SIMPLON ORIENT-EX­PRESS” : QUAND L’ART DÉ­CO MÈNE GRAND TRAIN

PA­LACE SUR RAILS EMBARQUANT TOUS LES CODES ET APPARATS DE L’HÔ­TEL­LE­RIE DE LUXE, L’ORIENT-EX­PRESS EXISTE TOU­JOURS. IL A CHAN­GÉ DE NOM. RE­LAN­CÉ EN 1982, LE “VENICE SIMPLON ORIENT-EX­PRESS” – “VSOE” -, EST PLUS QUE JA­MAIS UN TRAIN DE RÊVE, MAIS PRI­VÉ. IL APP

Marie Claire Maison - - Abc Du Design - Par PIERRE LÉONFORTE

À table! Avec trois voi­tures-res­tau­rants et une voi­ture-bar, le “VSOE” couvre ses tables d’ar­gen­te­rie, de cris­tal­le­rie et de por­ce­laine de Li­moges vo­lon­tai­re­ment les­tés en leur base pour évi­ter la valse et la casse dans les courbes. C’est le dé­co­ra­teur Gé­rard Gal­let, dis­pa­ru en 1999, qui avait re­plan­té le dé­cor quand fut dé­ci­dée la re­mise en ser­vice du train, s’ins­pi­rant alors des des­sins ori­gi­naux et ex­clu­sifs pour la Com­pa­gnie des Wa­gonsLits, pro­prié­taire de l’“Orient-Ex­press”. Rien n’a chan­gé de­puis. Ou si peu...

Bel­mond En 1976, un an après avoir ra­che­té le Ci­pria­ni à Ve­nise, pierre an­gu­laire de son groupe hô­te­lier Orient-Ex­press, de­ve­nu de­puis Bel­mond, le mul­ti­mil­lion­naire an­glais James Sher­wood em­por­tait aux en­chères à Mo­na­co deux voi­tures 1re classe de l’“Orient-Ex­press” ayant ser­vi de dé­cor au film “Le crime de l’Orient-Ex­press”. Son idée: re­lier le Ci­pria­ni et Ve­nise à Pa­ris et Londres par un train ex­cep­tion­nel et mé­mo­riel. De­puis, entre ra­chats et res­tau­ra­tions, il a re­com­po­sé un convoi pres­ti­gieux à base de voi­tures pro­ve­nant de plu­sieurs trains his­to­riques comme le “Train Bleu”, “La Flèche d’Or”, le “Côte d’Azur Ex­press”, etc. 1. et 2. Le soir ve­nu, en robes du soir et smo­kings, les voya­geurs du “Ve­nise Simplon Orient-Ex­press” re­nouent, dans les trois wa­gons-res­tau­rants et dans le wa­gon-bar, avec les fastes d’an­tan de ce train my­thique.

Crime de l’Orient-Ex­press” (le) Sans doute le vec­teur de po­pu­la­ri­té uni­ver­sel de l’“Orient-Ex­press”, marque (re)connue à 97 % au ni­veau pla­né­taire. Pu­blié en An­gle­terre en 1934, le ro­man po­li­cier d’Aga­tha Ch­ris­tie où le dé­tec­tive belge Her­cule Poi­rot ré­sout sa neu­vième af­faire de­puis 1920 dans la chro­no­lo­gie aga­thienne, a été adap­té plu­sieurs fois au ci­né­ma, à la té­lé et à la ra­dio. La pre­mière re­monte en 1974, réa­li­sée par Sid­ney Lu­met, pro­duite par le gendre de Lord Mount­bat­ten, tour­née en France avec un cas­ting stel­laire – un Os­car pour In­grid Berg­man –, fit un triomphe et lan­ça la mode du­rable des “aga­tha­chris­te­ries” au ci­né­ma.

Ébé­nis­te­rie La clé de voûte des dé­cors de chaque voi­ture, réa­li­sée à l’ori­gine en France par Re­né Prou et en An­gle­terre par Mor­ri­son et Al­bert Dunn, dont les des­cen­dants sont de­ve­nus res­tau­ra­teurs de trains his­to­riques. Lam­bris, pan­neaux et mar­que­te­ries, quels qu’en soient les styles et mo­tifs, sont en orme, aca­jou, ze­bra­no, sy­co­more on­dé, ébène de Ma­cas­sar, bois de vio­lette, pla­tane, ma­ko­ré, noyer et bois de rose in­crus­té d’ivoire.

Grandes suites C’est la nou­veau­té de l’an­née: la trans­for­ma­tion du wa­gon-lit Léo­pold en trois suites bap­ti­sées Londres, Pa­ris, Is­tan­bul, avec salle de bains et dé­cors as­sor­tis avec mar­que­te­ries exé­cu­tées par Phi­lippe Al­le­mand (ate­liers ACC) d’après le pro­jet de l’agence lon­do­nienne Wim­ber­ly In­te­riors. Du grand luxe 5 étoiles, à par­tir de 6260 € la nuit par per­sonne entre Pa­ris et Ve­nise. Suc­cès fou. Les autres ca­bines res­tent iden­tiques à celles qui virent voya­ger le gra­tin d’au­tre­fois, vé­ri­tables écrins dé­co­ra­tifs et douillets. 3. et 7. Les pan­neaux de cris­tal La­lique ou en mar­que­te­rie sont si­gnés des plus grands : Mor­ri­son, Al­bert Dunn et Re­né Prou. 5. et 6. Des li­vrées des ste­wards aux fa­meuses Grande Suites, le dé­co­rum vo­lon­tai­re­ment sur­an­né re­plonge les voya­geurs dans l’am­biance “Meurtre de l’OrientEx­press” d’Aga­tha Ch­ris­tie.

Ico­no­stase L’image de l’“Orient-Ex­press” fut vé­hi­cu­lée dans les an­nées vingt et trente par de su­perbes af­fiches sty­li­sées créées par Pierre Fix-Mas­seau, dis­pa­ru en 1995, mais qui par­ti­ci­pa à la re­nais­sance du train en ex­hu­mant de ses ar­chives des des­sins in­édits.

La­lique Pull­man n° 4141, amé­na­gée en 1929 et dé­co­rée par Re­né Prou, la voi­ture-res­tau­rant La­lique doit son nom au maître-ver­rier Re­né La­lique, ar­ti­fi­cier de l’Art dé­co, qui réa­li­sa les fa­meux pan­neaux en verre mou­lé bleu­té aux mo­tifs des Bac­cha­nales. C’est à Su­zanne La­lique-Ha­vi­land que l’on doit les des­sins des tis­sus des fau­teuils et de la mo­quette. La n° 4141 voya­ge­ra avec l’“Oi­seau Bleu”, “La Flèche d’Or”, l’“Étoile du Nord” puis fi­ni­ra en­tre­po­sée en 1971 dans une re­mise des Wa­gons-Lits. Ra­che­tée en 1981 par James Sher­wood, elle se­ra res­tau­rée à Brême. Las, la moi­tié des pan­neaux de La­lique se­ra vo­lée avant l’in­té­gra­tion de la n° 4141 au “Venice-Simplon Orient Ex­press”.

Ma­done des slee­pings (la) Édi­té en 1925, best-sel­ler in­ouï de l’entre-deux-guerres, ce ro­man d’es­pion­nage fri­vole et af­frio­lant avait pour hé­roïne une la­dy dé­chue et sexy par­cou­rant l’Eu­rope à bord des trains de luxe dont l’“Orient-Ex­press”. Son au­teur, le ro­man­cier-jour­na­liste Mau­rice De­ko­bra, dont la car­rière s’éta­la des an­nées 1920 à 1970, avait aus­si le gé­nie des titres: “Les Tur­quoises meurent aus­si”, “La Vé­nus à rou­lettes”, et même, pour faire mo­derne, “La ma­done des Boeings”. Un autre de ses livres for­ge­ra une lé­gende du ci­né­ma: “Ma­cao l’en­fer du jeu”. la “Ma­done des slee­pings” a été adap­té plu­sieurs fois au ci­né­ma.

Prou (re­né) Dé­co­ra­teur, ébé­niste et “meu­blier” à la pro­di­gieuse car­rière, Re­né Prou (1887-1947) dont la fille Ge­ne­viève épou­se­ra en se­condes noces Pierre Frey, a gran­de­ment contri­bué en son temps aux dé­cors somp­tueux des Grands Ex­press de la Com­pa­gnie des Wa­gons-Lits: en 1928, il avait réa­li­sé 34 voi­tures Pull­man type “Côte d’Azur” af­fec­tées à dif­fé­rents trains. À l’époque, les voi­tures fran­çaises sor­taient des ate­liers de l’En­tre­prise In­dus­trielle Cha­ren­taise, ba­sée à Ay­tré, tan­dis que les voi­tures an­glaises étaient pro­duites à Bir­min­gham. À lire: “Re­né Prou entre Art dé­co et mo­der­nisme”, par Anne Bo­ny (Nor­ma Édi­tions).

Res­tau­ra­tion (ate­liers) Ba­sée à Cler­mont-Fer­rand de­puis 1919, la firme fa­mi­liale ACC, long­temps au seul ser­vice de la SNCF, as­sure la res­tau­ra­tion, la main­te­nance et la ré­vi­sion des voi­tures du “VSOE” et aus­si celles des autres trains Bel­mond. Vingt-cinq voi­tures ont ain­si dé­jà été res­tau­rées, de leur struc­ture jus­qu’à l’ul­time couche de ver­nis des lam­bris d’aca­jou. Boi­se­ries, ors, tex­tiles, laques, ve­lours, porte-ba­gages, mo­bi­lier, huis­se­ries, ser­ru­re­ries: tout passe par ici.

“UN MYTHE EN­TRE­TE­NU

” DE­PUIS PLUS D’UN SIÈCLE

Trains de rêve Outre le “VSOE”, le groupe Bel­mond pi­lote d’autres trains de luxe sillon­nant le monde : le “Grand Hi­ber­nian” en Ir­lande, le “Royal Scots­man” en Écosse, le “Bri­tish Pull­man” ba­sé à Londres, l’“Eas­tern & Orien­tal Ex­press” re­liant Sin­ga­pour à Bang­kok ou Kua­la Lum­pur, le “Hi­ram Bin­gham” au Ma­chu Pi­chu et, de­puis 2017, l’“An­dean Ex­plo­rer”, ces deux der­niers au Pé­rou. Au­tre­ment, Bel­mond as­sure l’or­ga­ni­sa­tion de croi­sières flu­viales en Bour­gogne et en Bir­ma­nie et des sa­fa­ris au Bots­wa­na.

V SOE” en chiffres Trac­tant 17 voi­tures, avec 177 pas­sa­gers maxi­mum et 42 membres d’équi­page (dont 10 en cui­sine), le “Venice Simplon Orient-Ex­press” est le plus long train d’Eu­rope puisque long de 400 m. Outre son poids – 980 tonnes; 57 t /voi­ture –, il compte 11 voi­tures-lits, 1 voi­ture-bar, 3 voi­tures-res­tau­rants (La Côte d’Azur, L’Étoile du Nord et l’Orien­tale), 2 voi­tures ser­vices et 2 cui­sines de 13 m2 cha­cune. Chaque an­née, le “VSOE” as­sure 87 tra­jets, brûle 39,500 kg de char­bon et 3,500 kg de bois. En fonc­tion chaque an­née, de mars à no­vembre. Une nuit Pa­ris-Ve­nise: 2500 eu­ros tout com­pris par per­sonne en ca­bine twin, 4000 eu­ros en suite.

Wa­gons-res­tau­rants Le “VSOE” compte trois voi­tures-res­tau­rants : la Voi­ture Chi­noise ou Orien­tale, ex-Pull­man n° 4095 et cui­sine de l’Étoile du Nord, construite en An­gle­terre en 1927 et conver­tie en res­tau­rant grâce aux pan­neaux de laque noire ache­té par James Sher­wood aux en­chères à Ma­drid; l’Étoile du Nord, dite aus­si Mar­que­te­rie, n° 4110, construire à Bir­min­gham; et la my­thique La­lique ou Côte d’Azur, n° 4141, voi­ture Pull­man 1re classe réa­li­sée par Re­né Prou, ac­cro­chée en 1929 au “Côte d’Azur Ex­press”. Luxe unique: chaque sai­son y sont ser­vis 11500 crois­sants, 15 kg de ca­viar, 10000 bou­teilles de vin, 5000 bou­teilles de cham­pagne, 4,4 tonnes de ho­mard. La voi­ture-bar avec pia­no à queue est stric­te­ment iden­tique à celle du “Crime de l’OrientEx­press”, quand Poi­rot réunit tout son monde et confond le(s) cou­pable(s).

Wa­gons-lits Avec ses onze voi­tures-lits, dont la plus an­cienne – la n° 3309 date de 1926 –, le “VSOE” est un pa­lace fer­ro­viaire dont chaque wa­gon pro­vient d’un train pré­cis: “Train Bleu”, “Rome Ex­press”, “Oi­seau Bleu”… Convoi com­po­site et fas­tueux, char­gé d’his­toire(s): ain­si de la n° 3539, dé­co­rée par Prou, qui ser­vit au tran­sport des troupes US de 1945 à 1947 avant de s’ac­cro­cher au “Mo­zart Ex­press”, de la n° 3544, tou­jours Prou, re­mi­sée en 1939 à Li­moges où elle fut trans­for­mée en mai­son de plai­sirs, puis re­ven­due en 1946 à la Mai­son d’Orange pour in­té­grer le “Royal Dutch Train”. Dans les ado­rables ca­bi­nets de toi­lette mar­que­tés et in­gé­nieu­se­ment agen­cés, les va­ni­ty-cases blancs sont du der­nier chic. Les ca­bines iden­tiques à celles qui virent voya­ger le gra­tin d’au­tre­fois, avec ca­bi­nets de toi­lette bluf­fants d’in­gé­nio­si­té.

www.bel­mond.com

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5 1. La “Ma­done des slee­pings”, ver­sion1955. 2. De Londres à Is­tan­bul, le “VSOE” tra­verse de somp­tueux pay­sages. 3. et 4. La voi­ture-sa­lon Pull­man n° 4151 ima­gi­née par Re­né Prou en 1929. Son tra­vail fait l’ob­jet d’une mo­no­gra­phie “Re­né Prou, entre Art dé­co et mo­der­nisme”, éd. Nor­ma. 5. 6. et 8. De­puis l’ori­gine, les porte-ba­gages, boi­se­ries et dé­cors de l’époque res­tent in­chan­gés 7. “L’Eas­tern & Orien­tal Ex­press” qui cir­cule en Asie ap­par­tient à la “flotte” du groupe Bel­mond.

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