Le bom­ber et ses vies an­té­rieures

Il a mis le ves­tiaire ac­tuel au pas. Evo­ca­teur de la vio­lence d’une jeu­nesse ra­di­cale, il est as­so­cié aux skin­heads, au gang­sta rap et aux drogues de syn­thèse. Re­tour sur les mul­tiples vies d’un blou­son qui a presque tou­jours eu mau­vaise ré­pu­ta­tion.

Marie Claire - - Sommaire - Par Em­ma­nuelle Du­cour­nau

Sur Youtube, plus de 50 000 vi­déos vous ex­pliquent com­ment le por­ter. L’af­faire semble pour­tant ai­sée. Cette pro­fu­sion su­per­fé­ta­toire re­flète bien l’en­goue­ment que sus­cite le bom­ber. De la très bran­chée D.J. Cla­ra 3000 à la très cé­lèbre top mo­del Gi­gi Ha­did, il est sur toutes les épaules. In­car­na­tion d’une ten­dance gé­né­rale à l’uni­sexe, « il a l’as­pect de l’ar­mure et ren­voie à un monde violent, à des com­por­te­ments dits à risque, son image est né­ga­tive, pointe Kris­tell Blache-Comte, doc­to­rante en anthropolo­gie de la mode à l’EHESS. Le bom­ber a long­temps été un mar­queur iden­ti­taire, des­si­nant une fron­tière, il ne dé­bor­dait pas hors de sa com­mu­nau­té. Ces fron­tières ont sauté. Re­pris par la haute cou­ture et les en­seignes grand pu­blic, il est de­ve­nu un ob­jet de mode ras­sem­blant tout le pa­nel de consom­ma­teurs. » De signe d’ap­par­te­nance à un groupe cir­cons­crit, il est de­ve­nu l’uni­forme de tous.

L’éten­dard d’une vi­ri­li­té mi­li­taire

Fé­vrier 1954. Ma­ri­lyn Mon­roe ar­rive en Co­rée, tout sou­rire et pieds dans la boue, pour don­ner un coup de fouet au mo­ral de 100 000 sol­dats en­core sta­tion­nés au Sud, alors que la guerre avec le Nord vient de s’ache­ver (1950-1953). Pour af­fron­ter le froid, l’icône de l’Amé­rique en­file le blou­son ré­gle­men­taire des pi­lotes : un bom­ber, mo­dèle B-15. « Elle est l’une des pre­mières femmes à avoir por­té le bom­ber avant au­jourd’hui, in­dique Kris­tell Blache-Comte. Car le bom­ber est d’abord une his­toire d’hommes. » Le mo­dèle qui pul­lule ces temps-ci, le MA-1, est l’en­fant sur­doué de ce B-15. Conçu dans les an­nées 1950 par Al­pha In­dus­tries, équi­pe­men­tier de l’US Air Force, le de­si­gn épu­ré du MA-1 en­tend fa­ci­li­ter les mou­ve­ments dans l’exi­guï­té du cock­pit des bom­bar­diers (bom­ber, en an­glais). Le col en four­rure du B-15 se coin­çant sou­vent dans le har­nais des pa­ra­chutes, ce­lui du MA-1 se­ra en laine. Son ny­lon est im­per­méable, sa fibre iso­lante Hol­lo­fil en po­ly­es­ter ré­siste aux tem­pé­ra­tures as­sas­sines des hautes al­ti­tudes (jus­qu’à - 10 °C). Une dou­blure orange ré­ver­sible est ajou­tée pour être vi­sible des équipes de sau­ve­tage en cas de coup dur. « Trois ves­tiaires ont ai­dé à ré­for­mer l’ha­bit bour­geois aux xixe et xxe siècles : les vê­te­ments mi­li­taires, de sport et de tra­vail, rap­pelle Xa­vier Chau­mette, his­to­rien de la mode. Tous ont per­mis une éman­ci­pa­tion du corps en sup­pri­mant la ri­gi­di­té des te­nues quo­ti­diennes d’alors. » De re­tour au pays sur le dos des mi­li­taires qui re­prennent la di­rec­tion de l’usine, le bom­ber s’in­tègre à la vie des classes po­pu­laires. La guerre du Viet­nam (1963-1975), pre­mier conflit té­lé­vi­sé, achève de l’ins­crire dans l’ima­gi­naire comme em­blème de la vi­ri­li­té com­bat­tante. « Mais avec sa cou­leur ka­ki et sa dou­blure orange, pour­suit Chau­mette, le bom­ber porte dé­jà en lui sa double per­son­na­li­té. »

La deuxième peau des skins

A sa naissance en 1968 en An­gle­terre, le mou­ve­ment skin­head n’a rien de ra­ciste. Ces dis­si­dents des élé­gants Mods (qui, eux, portent des vestes à trois bou­tons) re­ven­diquent leur ap­par­te­nance pro­lé­ta­rienne, écoutent du ear­ly reg­gae, du ska, et passent du temps avec les rude boys, ces jeunes im­mi­grés ja­maï­cains dont ils par­tagent les goûts mu­si­caux. Ils se rasent la tête – l’apa­nage des cri­mi­nels et des mi­li­taires – pour si­gner leur ra­di­ca­li­té. « Les skins étant très an­ti-hip­pies, le bom­ber, d’es­sence mi­li­taire, de­vient leur em­blème », ex­plique Xa­vier Chau­mette. Les skin­heads néo­na­zis ap­pa­raissent dans la deuxième moi­tié des →

an­nées 70. « Il existe des skins d’ex­trê­me­droite, des skins apo­li­tiques et des skins d’ex­trême-gauche, les red­skins an­ti­fas­cistes, dé­crypte Ch­ris­tophe Bour­seiller, au­teur de Gé­né­ra­tion Chaos (éd. Denoël). Tous portent des bom­bers, l’ha­bit du com­bat­tant des rues. Les skins d’ex­trême-droite le pré­fèrent ka­ki, la cou­leur pa­ra­mi­li­taire, ceux d’ex­trême-gauche plu­tôt noir. Dans les an­nées 80- 90, en An­gle­terre, sont ap­pa­rus les “gay skin­heads” (non ra­cistes, ndlr), qui s’ha­billaient en skin par jeu, c’était une fa­çon de leur ré­pondre. Le plus cé­lèbre est Jim­my So­mer­ville. » Le chan­teur de Brons­ki Beat, proche du par­ti tra­vailliste an­glais, qui re­ven­dique son ho­mo­sexua­li­té de­puis ses dé­buts avec Small­town Boy (1984), por­tait Dr. Mar­tens, bom­ber et crâne ra­sé, une fa­çon de neu­tra­li­ser le ca­rac­tère ho­mo­phobe de cette pa­no­plie du skin, dont il a maintes fois dû évi­ter les coups à Glas­gow, sa ville na­tale. « Par ce jeu sur les codes, le bom­ber a été vi­dé de sa sub­stance, pour­suit Bour­seiller. De­puis les an­nées 90, il est de­ve­nu un ob­jet de mode en de­hors du cô­té po­li­tique. La tri­bu skin est un peu en perte de vi­tesse. Ce qui dif­fé­ren­cie un bom­ber po­li­ti­sé des autres, ce sont les écus­sons qui y sont cou­sus : à l’ex­trême-droite on trou­ve­ra des croix cel­tiques, le chiffre 88, qui si­gni­fie “Heil Hit­ler”, ou des noms de groupe comme Skrew­dri­ver (pre­mier groupe de rock néo­na­zi né en 1976, ndlr). Au­jourd’hui le bom­ber est sur­tout ré­cu­pé­ré par des gens amné­siques qui ne connaissen­t pas grand-chose de son pas­sé. »

L’im­pact des durs à cuire de Hol­ly­wood

Au dé­but du film Le chas­seur (1980) de Buzz Ku­lik, un shé­rif re­tord lance à Steve McQueen, alias Ralph « Pa­pa » Thor­son : « On a bonne mine tous les deux, le vieux shé­rif et le pe­tit chas­seur de prime, deux hé­ros du pas­sé dans cette ville de bé­ton. Nous avons un siècle de re­tard, M. Thor­son, c’est notre pro­blème. » Avec son bom­ber MA-1 ka­ki tout droit sor­ti d’un sur­plus de l’ar­mée mi­li­taire, le per­son­nage de Steve McQueen in­carne l’an­ti­thèse de la mo­der­ni­té. Sa veste zip­pée à porte-sty­lo sur la manche gauche signe son iden­ti­té d’homme de la vieille école. A cô­té du style soi­gné des jeunes gens qu’il s’em­ploie à cof­frer, McQueen dé­note, in­carne une ère ré­vo­lue mais néan­moins pé­renne. Celle des casse-cous éter­nels qui font cris­ser les pneus de leur vieille voi­ture, passent au tra­vers des murs pour re­tom­ber dans la po­si­tion du ti­reur cou­ché. L’au­ra de l’ac­teur, grand in­fluen­ceur du style mas­cu­lin, sou­vent ci­té dans le ma­ga­zine GQ comme mo­dèle du bon goût vi­ril et co­ol, ancre le bom­ber dans la pop culture mon­diale en tant que vec­teur gra­phique de la mas­cu­li­ni­té im­muable. A l’autre bout du spectre des re­pré­sen­ta­tions, il y a Léon de Luc Bes­son. En 1994, s’im­prime dans la mé­moire col­lec­tive la sil­houette fluette d’une ga­mine (Na­ta­lie Port­man) ap­pren­tie-tueur à gage, dont l’air dur à cuire s’am­pli­fie d’un MA-1 trop grand pour elle. La veste ka­ki est l’al­lé­go­rie de sa plon­gée dans la vio­lence d’un monde d’adultes, comme de sa ca­pa­ci­té à y faire face. Elle n’a pas la car­rure, le bom­ber la lui don­ne­ra.

Les rap­peurs voient plus grand

Dans une ver­sion XXL, il est l’uni­forme im­po­sant des rap­peurs des an­nées 1990 et 2000, mais c’est Ea­zy-E, cha­ris­ma­tique aco­lyte de Dr. Dre et Ice Cube au sein du groupe de rap culte N.W.A (Nig­gaz With At­ti­tude) qui s’en em­pare à la fin des an­nées 80. Lu­nettes noires et cas­quette de ba­se­ball lais­sant dé­pas­ser ses che­veux mi-longs, cet an­cien dea­ler de ma­ri­jua­na de­ve­nu père du gang­sta rap en fon­dant son pre­mier la­bel dé­dié, Ruth­less Re­cords (1987), a fait de la veste noire zip­pée-gon­flée sa si­gna­ture. Iras­cible, sen­sible et flam­beur, se­lon le por­trait qu’en dresse le film Straight Out­ta Comp­ton (2015) qui re­trace l’his­toire de N.W.A, Ea­zy-E est diag­nos­ti­qué sé­ro­po­si­tif en 1995, il meurt un mois plus tard. Dans la fou­lée de l’ex­plo­sion de la vague hip-hop des an­nées 90, les col­lèges et ly­cées fran­çais voient ap­pa­raître le bom­ber Schott, dé­cli­nable en ma­rine, noir ou bor­deaux. « Dans les an­nées 2000, le bom­ber, vê­te­ment pro­vo­cant que se sont ap­pro­priés les rap­peurs, em­brasse l’ère du bling et se fait fla­shy », ra­conte Emi­lie Cou­tant, so­cio­logue de l’ima- →

gi­naire et di­rec­trice du ca­bi­net d’études Ten­dance So­ciale. Les membres du groupe Naugh­ty by Na­ture penchent pour sa va­riante ma­te­las­sée, Snoop Dog­gy Dog le porte rouge, brillant, ex­tra-large évi­dem­ment.

Un pi­lier de la culture club

Toutes les sous-cultures ne passent pas par la France. Le gab­ber est de celles-là. Ce mou­ve­ment de tech­no hard­core s’est pro­me­né en Eu­rope pen­dant les an­nées 90 sans ja­mais at­teindre l’Hexa­gone. Né dans des han­gars désaf­fec­tés aux Pays-Bas, très po­pu­laire en Bel­gique et en Ita­lie, le gab­ber pos­sède sa danse, le hak­ken (an­cêtre sau­tillant de la teck­to­nik) et un style im­bat­table. Sur­vê­te­ments ba­rio­lés, bas­kets Nike Air Max 90, crâne ra­sé – seule­ment à moi­tié pour les filles qui gardent sur le des­sus de la tête de quoi as­sem­bler une queue de che­val – et le bom­ber. Gé­né­ra­le­ment noir, il se cus­tu­mise de bla­sons di­vers, signes de re­con­nais­sance d’une culture ra­di­cale dont la mu­sique fait l’apo­lo­gie de la vio­lence, et où les drogues de syn­thèse tiennent une place de choix. On y coud le nom de son club fé­tiche ou des images in­quié­tantes ti­rées de films d’hor­reur, tel Hell­rai­ser de Clive Bar­ker (1987). En 2000, un jeune créa­teur belge de 32 ans, Raf Si­mons, s’ins­pire de cette re­muante scène à l’es­thé­tique white-trash pour créer son cé­lèbre Py­ra­mid Bom­ber. Tout y est : l’over­size, le ny­lon noir, la dou­blure orange et un large écus­son py­ra­mi­dal dans le dos. Le bom­ber vient de faire son en­trée en cou­ture. La culture jungle (scène élec­tro née en 1993 de l’ac­cé­lé­ra­tion des rythmes reg­gae et hip-hop) lui avait dé­jà ou­vert la porte, en co­or­don­nant ses bom­bers aux im­pri­més co­lo­rés de Mo­schi­no ou Ver­sace.

Ka­nye et Ve­te­ments : agents pro­pa­ga­teurs

S’il trouve

ses ra­cines dans la mul­ti­pli­ci­té des iden­ti­tés ra­di­cales qu’il a en­dos­sée, le suc­cès du bom­ber au­jourd’hui s’ancre sur deux faits pré­cis. Le pre­mier s’ap­pelle Ka­nye West. En 2013, soit un an avant que le bom­ber ne com­mence à af­fo­ler les po­diums, le rap­peur com­mande à Al­pha In­dus­tries une cen­taine de MA-1 afin de don­ner une fière al­lure uni­forme aux membres de sa tour­née Yee­zus, lui com­pris. Pro­blème : pous­sé par un rai­son­ne­ment qui lui ap­par­tient, West dé­cide de frap­per ses bom­bers du dra­peau confé­dé­ré. Cher­chait-il à désa­mor­cer l’em­blème ra­ciste hé­ri­té des sé­gré­ga­tion­nistes ? Peut-être au­rai­til fal­lu y ados­ser un dis­cours ar­gu­men­té. L’idée laisse le pu­blic per­plexe, mais le bom­ber reste. « Ka­nye West est un fai­seur de ten­dances, s’il croit en une marque, ses fans suivent », se fé­li­cite dans WWD Mike Cir­ker, PDG d’Al­pha In­dus­tries, dont les ventes ont dou­blé entre 2014 et 2015. Le se­cond agent de pro­pa­ga­tion mas­sive du bom­ber est Dem­na Gva­sa­lia, DA de Ba­len­cia­ga et lea­der du col­lec­tif Ve­te­ments, l’homme qui ob­nu­bile la mode. A l’au­tom­ne­hi­ver 2015 – Ve­te­ments n’est en­core qu’un in­tri­guant la­bel un­der­ground – ce par­ti­san d’une élé­gance agres­sive pré­sente un bom­ber ka­ki dé­me­su­ré. Les manches cachent les mains, sa lon­gueur mi-cuisse l’ap­pa­rente à une robe. Le raz-de-ma­rée est lan­cé. « Le bom­ber est at­ta­ché à la culture de la rue, d’où vient la mode au­jourd’hui, pour­suit Emi­lie Cou­tant. Les ados le portent avec une robe hip­pie chic, dans un mixand-match proche du concept de bri­co­lage cher à Claude Le­vi-Strauss, qui est un art de l’as­so­cia­tion. On uti­lise des ou­tils du pas­sé pour créer une nou­velle si­gni­fi­ca­tion. » Pour l’an­thro­po­logue Kris­tell Blache-Comte, « la vio­lence et la vi­va­ci­té créa­tive s’im­briquent pour ex­pri­mer une vo­lon­té d’ac­tion. Mal­gré des temps pré­caires pour les jeunes gé­né­ra­tions, il y a un dé­sir de com­ba­ti­vi­té. Cette vio­lence in­hé­rente n’est pas des­truc­trice, elle construit le pas­sage vers une autre ère. En temps de crise, c’est la créa­tion qui porte les gens. » En rose taille 8 ans chez Fin­ger in The Nose, dé­cli­né en bas­ket par Jo­shua San­ders ou bro­dé sur sa­tin chez Guc­ci, le bom­ber épouse au­jourd’hui tous les contours de sa su­pré­ma­tie. — e.d.

Ka­nye West, en ca­mou­flage si­gné Raf Si­mons. Paul Ha­me­line, man­ne­quin, dis­cute avec Cla­ra 3000 à la sor­tie du dé­fi­lé Go­sha Rub­chins­kiy.

Dé­fi­lés Ve­te­ments A-H 2015-2016 (1), Y/Pro­ject (2) et Wan­da Ny­lon (3) A-H 2016-2017.

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