psy­cho­lo­gie Au creux de la main

Ou­til pro­di­gieux, “or­gane du pos­sible” se­lon le poète Paul Va­lé­ry, la main contient toute la condi­tion hu­maine, son his­toire. Na­tu­relle, so­phis­ti­quée, ca­chée ou ex­hi­bée, elle ra­conte nos en­vies et nos peurs plus sû­re­ment qu’un por­trait.

Marie Claire - - Sommaire - Par Mar­gue­rite Baux. Pho­tos Chris­tophe Coë­non.

Et si la dif­fé­rence des sexes ne te­nait qu’à un doigt ? En 2013, l’ar­chéo­logue amé­ri­cain Dean Snow, de l’Uni­ver­si­té d’Etat de Penn­syl­va­nie, pu­bliait un ar­ticle sur les mains peintes de la grotte du Pech Merle, dans le Lot. Il y don­nait les ré­sul­tats d’une me­sure très simple, l’in­dice de Man­ning, qui cal­cule l’écart entre l’an­nu­laire et l’in­dex, ce der­nier étant pro­por­tion­nel­le­ment plus court chez l’homme que chez la femme. De quelques frac­tions de mil­li­mètres, il dé­mon­trait ain­si qu’une bonne par­tie de ces chefs-d’oeuvre fon­da­teurs de l’art, vieux de vingt-cinq mille ans, pour­raient bien être l’oeuvre non pas de nos vi­rils an­cêtres mais de vul­gaires fe­melles. Comme l’ex­plique la pa­léon­to­logue Clau­dine Co­hen, dans son livre Femmes de la pré­his­toire ( 1), de nom­breux cher­cheurs font au­jourd’hui place aux femmes dans l’ori­gine de l’art. En ma­tière d’ima­gi­naire, c’est une ré­vo­lu­tion co­per­ni­cienne.

Ce n’est pas un ha­sard si par­tout dans le monde – en France, à Bor­néo, en Aus­tra­lie, en Egypte – les pre­miers ar­tistes choi­sirent leur main comme mo­dèle : cette par­tie du corps contient toute la condi­tion hu­maine. Vingt-sept os à droite, vingt-sept à gauche. Dix doigts dans le meilleur des cas, que l’on compte le coeur bat­tant à la nais­sance d’un enfant afin de s’as­su­rer qu’il est en­tier. Doigts mi­nus­cules, pour­tant dé­jà par­faits, qui ren­ferment bien ser­ré en un pe­tit poing tous les gestes à ve­nir. In­vi­té à don­ner un dis­cours sur les mains de­vant une as­sem­blée de chi­rur­giens, le poète Paul Va­lé­ry avoua son épou­vante : « Ce se­rait une étude sans borne », car la main c’est « l’or­gane du pos­sible », ré­sume-t-il en une for­mule in­dé­pas­sable. L’homme est-il in­tel­li­gent parce qu’il a une main ou a-t-il des mains parce qu’il est in­tel­li­gent ? La ques­tion amu­sait beau­coup les phi­lo­sophes Anaxa­gore et Aris­tote, sans qu’au­cun l’em­porte. Les deux, fi­nit par tran­cher l’an­thro­po­logue An­dré Le­roi-Gou­rhan en 1964, dans Le geste et la pa­role ( 2). En pas­sant à la po­si­tion de­bout, les hommes (et les femmes, donc) ont dé­ga­gé leur mâ­choire, jusque-là uti­li­sée pour mordre ou te­nir, li­bé­rant ain­si la voie à la pa­role. Dans le même mou­ve­ment, les mains, n’étant plus bê­te­ment ri­vées au sol, ont ap­pri­voi­sé de nouveaux gestes et se sont pro­lon­gées en ou­til. La main et le lan­gage ne na­viguent pas sur deux sphères étran­gères, l’une ma­té­rielle, l’autre spi­ri­tuelle, mais pro­longent tous les deux le cer­veau.

Seuls quelques mil­li­mètres dis­tinguent ain­si main d’homme et main de femme. A écou­ter les fem- →

“Aux Etats-Unis, on serre la main pour dire bon­jour”

Per­sonne n’aime les mains moches. Je suis Amé­ri­caine, et là-bas, on serre la main pour dire bon­jour, plu­tôt que de s’em­bras­ser. On sent tout de suite la per­sonne, si la main est moite ou sèche, molle ou éner­gique. Je re­garde beau­coup les mains, elles four­nissent énor­mé­ment d’in­for­ma­tions : si quel­qu’un est ma­rié, quel genre de montre il a. Dans les gestes aussi, on ap­prend beau­coup sur le mi­lieu social : comment la per­sonne tient un verre ou mange, si elle est droi­tière ou gau­chère… Je crois que je porte plus at­ten­tion aux mains des autres qu’aux miennes. Je fais un mi­ni­mum : je me coupe les ongles, je mets de la crème, et je ne me pro­mène ja­mais avec du ver­nis écaillé. Mais je ne vais plus chez la ma­nu­cure, alors que j’y al­lais aux Etats-Unis. Et quand je re­tourne au Bré­sil (mon père est Bré­si­lien), c’est un plai­sir d’y al­ler en fa­mille, un mo­ment de fille, il y a un peu de nos­tal­gie aussi. Quand je suis ar­ri­vée en France, la ma­nu­cure n’était pas très ré­pan­due, j’y ai re­non­cé, d’abord par manque de moyens, et en­suite j’avais per­du l’ha­bi­tude. Dans la culture fran­çaise, c’est vu comme un truc de mi­nette. Alors qu’aux Etats-Unis ou au Bré­sil, c’est un truc de co­pines, hé­do­niste et fes­tif.

“Elles parlent, mal­gré moi, de mon ma­laise avec les gens”

S’ex­pri­mer en langue des signes, ce n’est pas seule­ment par­ler avec les mains, ça de­mande un in­ves­tis­se­ment du corps en­tier. Elles sont prises dans un mou­ve­ment, il faut por­ter les ongles courts, si­non on se griffe le vi­sage. Ce qu’on en fait compte plus que ce qu’elles sont. Des col­lègues ont de toutes pe­tites mains, très ex­pres­sives ; d’autres, de très grandes, dont ils ne savent pas se ser­vir. Je pense qu’on a tous la langue des signes en nous mais qu’on a ou­blié. Les enfants le font na­tu­rel­le­ment, jus­qu’à ce qu’on le leur in­ter­dise. Je ne porte pas de ver­nis, ce n’est pas mon style, mais je m’oc­cupe de mes mains : je les crème, j’y fais at­ten­tion lorsque je bri­cole. J’aime aussi mas­ser, tou­cher les corps, je suis tac­tile. Cer­tains pra­tiquent ce mé­tier pour ap­prendre à se taire. Moi je l’ai choi­si pour ap­prendre à par­ler. Je ne suis pas très so­ciable, le contact avec les autres passe beau­coup par mes mains. Et quand je ne suis pas à l’aise, elles ex­priment cette gêne : je me mets à ac­com­pa­gner mes pa­roles de mou­ve­ments plus ou moins is­sus de la langue des signes. Ce qui m’énerve, parce que ça n’a au­cun sens pour les gens qui ne sont pas sourds. Mes mains parlent, mal­gré moi, de mon ma­laise à être avec des gens. →

mes par­ler de leurs mains au­jourd’hui, beau­coup ad­mettent d’ailleurs ne pas les trou­ver très fé­mi­nines. Cer­taines le dé­plorent, d’autres s’en flattent, comme si des mains de femmes étaient un aveu de fai­blesse. Mais la fé­mi­ni­té re­lève sur­tout d’un vé­ri­table tra­vail, d’une de ces nom­breuses tech­niques qu’a in­ven­tées l’hu­ma­ni­té. La main coiffe, ma­quille et, en­fin, se peint elle-même les ongles en une ul­time mise en abyme qui trans­forme la griffe en ac­ces­soire dé­co­ra­tif, l’utile en agréable.

Le re­tour du ver­nis Le soin d’em­bel­lir ses ongles re­mon­te­rait au moins à la Chine an­cienne, il y a trois mille ans, et dé­jà en Egypte an­cienne les femmes se les tei­gnaient se­lon un strict code social. Quant au ver­nis mo­derne, son es­sor cor­res­pond à ce­lui des laques de l’in­dus­trie au­to­mo­bile, dans les an­nées 30, et à celle des pre­mières stars sex-sym­bol – Jean Har­low, Glo­ria Swan­son ou Ri­ta Hay­worth. Avoir une femme as­sor­tie à sa ba­gnole – mêmes formes aé­ro­dy­na­miques, même châs­sis puis­sant, même rouge ru­ti­lant –, en voi­là un fan­tasme. Le ver­nis s’est mo­der­ni­sé de­puis, après une brève contes­ta­tion fé­mi­niste qui le re­lègue un temps aux tics de bour­geoise. Sur les cou­ver­tures des ma­ga­zines des an­nées 70, les ongles sont nus, la main, na­ture, et la femme, libre. La ma­nu­cure fait son grand re­tour dans les an­nées 90, en in­té­grant la pa­no­plie cui­ras­sée de wor­king-girl, avec le bru­shing, les ta­lons hauts et l’at­ta­ché-case. La France n’a cé­dé que ré­cem­ment au mou­ve­ment, mais le mar­ché pour­suit sa crois­sance ful­gu­rante. En 2013, on par­lait de dix mil­lions de fla­cons ven­dus ; en 2015, de douze mil­lions. Au­jourd’hui, 30 % des Fran­çaises en portent. Le re­cours à la ma­nu­cure pro­fes­sion­nelle conti­nue de re­flé­ter un pou­voir d’achat su­pé­rieur à la moyenne, mais il n’est plus ré­ser­vé aux bour­geoises.

Au ci­né­ma aussi, le ver­nis a su évo­luer, en tro­quant les dé­li­cates griffes de femmes oi­sives pour des ma­nu­cures qui re­flètent la per­son­na­li­té et les ac­ti­vi­tés de ces dames – comme le rouge court d’Uma Thur­man dans Pulp fic­tion, ou Lau­ra Dern, mi-clown mi-femme fa­tale, avec ses ongles peints en trois cou­leurs dans la sé­rie Twin Peaks. Tout est pos­sible, sauf d’igno­rer ses ongles, et très peu d’ac­trices montent les marches de Cannes sans ver­nis. Et on de­vine peut-être dé­jà le re­tour de bâ­ton : quand tout le monde se fait les ongles, le nou­veau sno­bisme ne se­rait-il pas de les lais­ser na­tu­rels ? Cer­taines roulent des yeux ronds à la ques­tion : →

“Les faire tra­vailler, les sen­tir vivre est un im­mense plai­sir”

Mes mains re­flètent le plus fi­dè­le­ment ce que je suis en se­cret. Ce sont les mains de mon père, dans une ver­sion plus fine peut-être. Mon mé­tier ne va pas sans une cer­taine fa­çade, une ma­nière de m’ha­biller ; et lorsque je re­garde les mains des jeunes femmes au­tour de moi, sou­vent ra­vis­santes, élé­gantes, je cache les miennes. Je suis une ter­rienne du week-end. Je m’oc­cupe de mes che­vaux, je gratte la terre, je pioche, je bêche : c’est un im­mense plai­sir de les faire tra­vailler, de les sen­tir vivre, de pe­lo­ter la ma­tière. Je ne porte pas de gants ; avec, j’au­rais la sen­sa­tion d’un casque, d’un em­pê­che­ment. Elles sont pleines de cals, d’éra­flures, rouges de froid ou de chaud, ou de rien ; les ongles sont courts, cas­sés, mous. Sans comp­ter mes veines saillantes… Par­fois c’est dif­fi­cile, une main qui traîne comme ça sur une table de dé­jeu­ner, mais ça ne chan­ge­ra plus, c’est une par­tie de mon âme que je planque, mes es­poirs et mes re­grets. A 75 ans, j’au­rai tou­jours les mains d’une ga­mine ra­geuse de 14 ans. Je n’ai pas des mains de fille ; c’est épais, c’est fort, ce sont des mains pour faire des trucs. On m’a de­man­dé un jour quel était mon ou­til pré­fé­ré, j’ai ré­pon­du du tac au tac : « Mes mains. »

“Je ne les soigne pas, mais je les aime bien”

Je me suis tou­jours ron­gé les ongles. Je crois que c’est lié à l’école. La seule fois où j’ai réus­si à ar­rê­ter, c’est lorsque j’ai pris une an­née de congé sab­ba­tique. J’ai es­sayé, mais je me suis ren­du compte que c’était mon iden­ti­té. C’était un car­nage, je me bles­sais vrai­ment. Et un jour j’ai trou­vé une so­lu­tion de fa­ci­li­té, avec les faux ongles en ré­sine. Tout à coup j’ai eu de beaux ongles rouge-noir et j’ai dé­cou­vert un ré­ser­voir de fé­mi­ni­té en­core in­ex­ploi­té. De­puis je me fais les ongles. Je ne trouve pas ça par­ti­cu­liè­re­ment jo­li, mais ça m’em­pêche de les ron­ger, ça me per­met de les ca­cher. Mais ce n’est pas du tout la même chose que de m’oc­cu­per de mes mains. Mes mains, je ne les soigne pas, j’ai ten­dance à les grat­ter, c’est im­pres­sion­nant par­fois. Mais je les aime bien, elles me font pen­ser à celles de mon père. Il s’était cer­tai­ne­ment ron­gé les ongles lui aussi. J’ai toute une ran­gée de ver­nis au fri­go, c’est un plai­sir de prendre du temps pour l’ap­pli­quer, ça veut dire pause. Au moindre éclat je mange le ver­nis et il faut tout re­com­men­cer – par­fois je me dis que je suis en train de me pol­luer le cer­veau avec tous ces pro­duits chi­miques. En fait, pour que j’ar­rête de les tri­tu­rer, il fau­drait qu’ils soient par­faits.

“Dans mes soins aux pa­tients, elles rem­placent les leurs”

Je tra­vaille dans une uni­té de can­cé­ro­lo­gie, et j’uti­lise mes mains pour les soins que je pro­digue aux pa­tients. Pour la toi­lette et pour les gestes du quo­ti­dien qu’ils ne peuvent plus ef­fec­tuer seuls. Mes mains rem­placent les leurs. J’ai sui­vi des for­ma­tions d’ac­com­pa­gne­ment de fin de vie ; on y ap­prend à uti­li­ser le tou­cher. Quand les per­sonnes ne peuvent plus par­ler, tout passe par le re­gard et par les mains. Je les masse aussi pour apai­ser les dou­leurs. Je donne des bains de pieds, je les rase, je leur lave les che­veux… Pour moi ce n’est pas une toi­lette, c’est un mo­ment d’échange et de bien-être. C’est un tra­vail qui me tient à coeur, je leur trans­mets de l’éner­gie grâce au tou­cher, j’en­lève un peu de souf­france. On ne porte pas de bagues ni de ver­nis, les ongles doivent être courts. Mes mains sont as­sez abî­mées parce que je les lave entre chaque soin, il m’ar­rive d’avoir des cre­vasses à cause des pro­duits. Je les crème beau­coup, le ma­tin et sur­tout le soir, ce­la fait par­tie du ri­tuel pour pro­vo­quer une rup­ture à la fin de la jour­née. Il y a des pa­tients qui touchent plus que d’autres, mais quand je rentre, j’ou­blie tout. Ce­la fait vingt-six ans que j’exerce ce mé­tier, on ap­prend aussi à faire ça.

« Mes mains ? Je ne m’en oc­cupe pas du tout, je n’ai vrai­ment rien à dire. » D’autres confessent vivre sous leur dic­ta­ture : « Je ne sup­porte pas de ne pas avoir les ongles de la même lon­gueur. Je les lime tout le temps, c’est ver­ti­gi­neux le temps que j’y passe. » Dans un sa­lon pa­ri­sien, une es­thé­ti­cienne cache pres­te­ment ses mains lors­qu’on évoque le su­jet : « Je n’ai pas le droit de por­ter du ver­nis pour les soins en ca­bines. Je ne me fe­rai ja­mais pho­to­gra­phier sans ver­nis. » Pour d’autres, c’est la main ma­nu­cu­rée qui en dit trop : « La pre­mière fois que j’ai mis du ver­nis rouge, ra­conte Vir­gi­nie, j’étais en thèse, et un ami m’a gla­cée par sa ré­flexion : “Je vois qu’on bosse beau­coup en ce mo­ment !” Le ver­nis est as­so­cié pour moi à une fu­ti­li­té cou­pable, un truc de femme oi­sive. Il m’a fal­lu long­temps avant d’y re­ve­nir, me dire que je pou­vais à la fois être in­tel­li­gente et co­quette. »

Si les mains sont notre por­trait cra­ché, c’est qu’elles re­flètent fi­dè­le­ment le pas­sage du temps. Mains de tra­vailleuse bles­sée par les pro­duits chi­miques ou l’ar­throse, mains d’in­tel­lec­tuelle au ma­jeur in­cur­vé par le stylo (es­pèce en voie de dis­pa­ri­tion), mains de fu­meuse ou d’al­coo­lique, ongles ron­gés d’an­goisse, mains de jar­di­nière, de mu­si­cienne, de dan­seuse. Il faut avoir vu les grandes mains cal­leuses de Ca­the­rine Pou­lain, qui fut pê­cheuse en Alas­ka puis ber­gère, avant d’écrire son ex­tra­or­di­naire ro­man Le grand ma­rin ( 3). Les mains, par­fois, portent un ro­man. Ac­cro­chées à la barre du mé­tro, il est aussi gê­nant de se les faire re­lu­quer que le vi­sage. Quant à leur éro­tique, elle n’est pas ré­ser­vée aux hommes. « Im­pos­sible de cou­cher avec un homme si ses mains ne me plaisent pas, re­con­naît Lau­ra. Mais de belles mains, ce sont sur­tout de beaux gestes. J’aime les hommes lé­gè­re­ment fé­mi­nins. » La main est par es­sence mé­to­ny­mique : c’est la par­tie pour le tout, notre vie de­vant nous.

Le ré­flexe de te­nir Le psy­cha­na­lyste bri­tan­nique Da­rian Lea­der est ve­nu ré­cem­ment ajou­ter un pe­tit livre sin­gu­lier à l’his­toire de cette par­tie du corps, Mains, ce que nous fai­sons d’elle et pour­quoi ( 4). Il y pose une ques­tion élé­men­taire : pour­quoi les agi­tons-nous sans cesse ? Pour­quoi se ronge-t-on les ongles, se tri­ture-t-on les doigts, pour- quoi tam­bou­rine-t-on d’im­pa­tience et, sur­tout, pour­quoi tri­pote-t-on fré­né­ti­que­ment nos té­lé­phones por­tables ? « Je pen­sais qu’il s’agis­sait d’un phé­no­mène nou­veau, ex­plique-t-il, mais j’ai dé­cou­vert l’exis­tence, de­puis le xvie siècle, d’un énorme mar­ché des petits ob­jets pour les mains, pas seule­ment à l’usage des riches mais pour toutes les classes so­ciales. Et à ces époques dé­jà, phi­lo­sophes et jour­na­listes ri­di­cu­li­saient ces gestes, en se de­man­dant pour­quoi les gens avaient be­soin d’avoir sans cesse des ob­jets à la main. » Il en fait la liste comme une bro­cante de pe­tites ma­nies : gants, éven­tails, ta­ba­tières, cannes, pa­ra­pluies, ci­ga­rettes. « C’est frap­pant de voir qu’au mo­ment où la ci­ga­rette re­cule, les té­lé­phones sont de plus en plus pré­sents. Il y a vrai­ment une conti­nui­té des ob­jets que les gens ma­ni­pulent. » Ma­ni­pu­ler des ob­jets re­lè­ve­rait d’un be­soin social pri­mor­dial : main­te­nir la bonne dis­tance avec les autres, se re­plier sur soi, être ici tout en étant ailleurs – une scène de la vie cou­rante dans les trans­ports en com­mun, et même à table entre amis, lorsque tout le monde sort son té­lé­phone.

Et que les es­prits mal pla­cés se dé­trompent : ces jeux de mains ne re­lèvent pas de bêtes sub­sti­tuts à la mas­tur­ba­tion. « La mas­tur­ba­tion est, elle aussi, un sub­sti­tut, comme tous ces gestes », pré­cise Da­rian Lea­der. Cette pul­sion re­mon­te­rait à l’en­fance, à « la re­cherche d’une sa­tis­fac­tion ori­gi­nelle per­due ». « Les gens qui s’oc­cupent de nous quand nous sommes bé­bé ne peuvent pas ré­pondre à toutes nos de­mandes à 100 %. Nous sommes lais­sés avec une marge d’agi­ta­tion, d’in­quié­tude, d’an­goisse cor­po­relle. » Les mains viennent oc­cu­per cette marge, et la quête du plai­sir s’ac­com­pagne tou­jours d’un mou­ve­ment des mains, comme celles du bé­bé ma­laxant un sein.

Du pop-corn des salles de ci­né­ma au cha­pe­let de la prière, des jeux vi­déos à la mode des ac­ti­vi­tés ma­nuelles dans notre monde post­in­dus­triel en pas­sant par les mains cou­pées des films d’hor­reur, Da­rian Lea­der in­ter­prète librement une mul­ti­tude de gestes comme au­tant de lan­gages du corps. Il rap­pelle éga­le­ment qu’un nou­veau-né est ca­pable de por­ter le poids de son corps d’une seule main – ves­tige du temps où nous nous ac­cro­chions au pe­lage de notre mère. Nous nais­sons avec le ré­flexe de te­nir, pas ce­lui de lâ­cher : c’est un geste qu’il faut par­fois toute une vie pour ap­prendre. – m.b.

1. Ed. Be­lin. 2. En deux vo­lumes, éd. Al­bin Mi­chel. 3. Ed. Points. 4. Ed. Al­bin Mi­chel.

La quête du plai­sir s’ac­com­pagne tou­jours d’un mou­ve­ment des mains.

Bé­ré­nice, 31 ans, ju­riste

Cé­line, 49 ans, aide-soi­gnante

Su­zanne, 45 ans, com­mu­ni­cante

Agnès, 28 ans, sty­liste

So­phie, 57 ans, en­sei­gnante en langue des signes

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.