Idées claires

A chaque nu­mé­ro, Ma­rie Claire in­ter­roge quatre per­son­na­li­tés, ve­nues d’ho­ri­zons dif­fé­rents, sur un thème uni­ver­sel.

Marie Claire - - Sommaire - Par Fa­brice Gai­gnault

« En­fant, j’étais at­ti­ré par la sa­le­té, fas­ci­né par les mau­vaises odeurs, la fange et les co­chons, ces ani­maux si in­tel­li­gents. Puis on vous ap­prend à être propre, à bien vous te­nir à table. Et je me mis à ap­pré­cier de me sen­tir net­toyé par des mains ai­mantes. Le bain et le sa­von sont as­so­ciés à la re­nais­sance, donc à l’amour ori­gi­nel. Mais, comme la vie est faite de re­vi­re­ments, voi­là que, des an­nées plus tard, de nou­veau par le biais de l’amour, on re­trouve le goût de la sa­le­té (“filth” en an­glais, le mot est plus dé­li­cat, am­bi­gu). Mais ce n’est plus de l’amour ma­ter­nel qu’il s’agit, mais de l’amour de l’autre – de la sexua­li­té et de l’échange des fluides. La sa­le­té est tout au­tant at­ti­rante que re­pous­sante… Pa­ra­doxe es­thé­tique par ex­cel­lence. » Der­nier ou­vrage pa­ru : Un em­ploi sur me­sure, éd. Seuil. « La sa­le­té, lors­qu’elle est im­po­sée par l’ex­trême pau­vre­té et l’ex­clu­sion, me ré­volte.

Je n’ai en re­vanche pas un rap­port ré­pul­sif à la sa­le­té, c’est peut-être lié à l’en­fance, où tou­cher une vitre sale ou jouer avec de la boue est une ma­nière d’ap­pré­hen­der le monde et de sur­mon­ter une ap­pré­hen­sion. Le re­jet de toute trace de sa­le­té, c’est aus­si ce­lui de toute trace d’hu­ma­ni­té. Il faut dé­fendre les traces de corps, de vé­gé­taux, de vie sen­si­tive. En ce qui me concerne, je n’ai pas du tout cette ha­bi­tude asep­ti­sée. La sa­le­té des longs re­tours de voyages ne me gêne ab­so­lu­ment pas, c’est comme si je pour­sui­vais une ex­plo­ra­tion du monde. Il y a quelque chose d’heu­reux chez moi dans ces mo­ments-là. » Der­nier ou­vrage pa­ru : Sou­ve­nirs de la ma­rée basse, éd. Seuil. « Je ne sais pas si c’est une sorte de dis­tor­sion men­tale, mais j’as­so­cie tou­jours la sa­le­té à quelque chose qui en­combre l’es­prit. Quand je me mets au tra­vail ou que j’ai be­soin de ré­flé­chir à une si­tua­tion ro­ma­nesque, je dois d’abord m’as­su­rer que la pièce est propre. Alors, ça se­rait ça, la sa­le­té ? Un bar­rage aux idées ? Pour­tant, il n’est pas rare de pou­voir créer dans le chaos et la confu­sion. On a sû­re­ment tout au­tant be­soin de sa­lir que de rendre propre. Les deux ont leurs ver­tus. La sa­le­té est la re­pré­sen­ta­tion vi­suelle du lais­ser-al­ler. Et ce­la peut ac­cen­tuer notre plai­sir à ne rien faire. » Der­nier ou­vrage pa­ru : Vers la beau­té, éd. Gal­li­mard. « J’ai été éle­vée d’une fa­çon as­sez libre par rap­port à la pro­pre­té, avec l’idée qu’il est bon de se confron­ter aux élé­ments or­ga­niques pour ren­for­cer les dé­fenses im­mu­ni­taires. Ce­pen­dant, si je n’ai au­cun pro­blème avec le désordre, je ne sup­porte pas la sa­le­té lorsque je tra­vaille, en par­ti­cu­lier dans ma cui­sine. Mon lieu de tra­vail doit être propre, si­non je suis in­ca­pable de com­po­ser ou d’écrire. J’aime bien ar­ri­ver sur scène avec les mains qui sentent bon. Il faut juste que ce soit une odeur très fraîche, de ba­si­lic, de fleur d’oran­ger, de ver­veine, de ber­ga­mote, d’orange… » En concert à Pa­ris (Phil­har­mo­nie) le 2 juillet.

“En­fant, je rê­vais de me vau­trer dans la fange comme le font les co­chons.” “Il y a dans la vie d’au­jourd’hui un cô­té cli­nique in­sup­por­table.” “Je ne peux pas avoir la moindre idée claire dans un royaume pa­ra­si­té par la sa­le­té.” “Je me lave plu­sieurs fois les mains entre la ba­lance et le concert. On a tel­le­ment de choses sur les doigts !”

Chan­tal Thomas, ro­man­cière et es­sayiste

Da­vid Foen­ki­nos, écri­vain

Ke­ren Ann, chan­teuse

Sven Han­sen-Løve, DJ et écri­vain

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