Sur paroles In­ter­view Noé­mie Lvovs­ky : « La tris­tesse n’a au­cun in­té­rêt »

« L’amour que j’ai pour ma mère est puis­sant. (…) Elle m’a ap­pris que les dou­leurs les plus spec­ta­cu­laires ne sont pas for­cé­ment les plus pro­fondes. »

Marie Claire - - Sommaire - Par Ca­the­rine Cas­tro

Noé­mie Lvovs­ky « La tris­tesse n’a au­cun in­té­rêt »

Elle veut que ce soit bien, la pho­to, l’in­ter­view, elle veut prendre le temps. Elle n’a pas l’ha­bi­tude, pré­fère par­ler de son tra­vail. Noé­mie Lvovs­ky, ac­trice et réa­li­sa­trice de « Ca­mille re­double », entre autres, est ten­due comme un arc. Dans ce stu­dio de Saint-De­nis où des filles en maillot de bain posent pour une pub à cô­té, elle va fi­na­le­ment se dé­tendre. Choi­sir de faire confiance. C’est l’été, la pa­role se li­bère, pré­cieuse, l’ins­tant a la sa­veur des conver­sa­tions à mi-voix au coin d’un feu.

Elle fume. Elle stresse. Elle ar­pente l’im­mense stu­dio, ner­veuse et pieds nus. Noé­mie Lvovs­ky, femme in­quiète, ac­trice tar­dive (Yvan At­tal lui confie son pre­mier rôle à 36 ans, dans Ma femme est une ac­trice), n’est chez elle qu’au ci­né­ma. La mère in­sup­por­ta­ble­ment in­tru­sive des Beaux gosses, la te­nan­cière de bor­del dans L’Apol­lo­nide joue la femme d’un maître ver­rier (Olivier Gour­met) dans Un peuple et son roi 1),

( sur les jours pré­cé­dant la mort de Louis XVI. Un pe­tit rôle dans un film cho­ral, mais la pré­sence de Lvovs­ky se dé­tache, comme tou­jours, dans le clair- obs­cur ré­vo­lu­tion­naire. Ac­trice, donc, mais avant tout – ou après tout – scé­na­riste et réa­li­sa­trice qui, en sept films, a mar­qué de sa touche tra­gi­co­mique le ci­né­ma d’au­teur fran­çais. Di­luer le tour­ment dans la fan­tai­sie est la marque de fa­brique de cette pu­dique qui rê­vait d’être clown. Au­jourd’hui, elle se ra­conte comme ra­re­ment, ponc­tuant ses phrases de longs silences et de ci­ga­rettes al­lu­mées, cher­chant le mot juste et sa tasse de thé. Sur­prise d’abor­der des ri­vages aus­si in­times, elle craint l’in­dé­cence de l’im­pu­deur : « Je compte sur vous pour prendre soin de ce que je vous dis là », de­mande-t- elle. On pro­met, on es­père être à la hau­teur d’une confiance in­at­ten­due.

—Ma­rie Claire : Quel re­gard por­tez-vous sur vous­même, phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment ? Noé­mie Lvovs­ky : Dans mon en­fance, à l’école ma­ter­nelle, en classes pri­maires, je me vi­vais comme la moche, comme si être la bonne ca­ma­rade était tout ce que je pou­vais ap­por­ter. Je ne me suis ja­mais vé­cue comme jo­lie, belle, dé­si­rable, c’est res­té. Après, je n’ai pas en­vie de me gâ­cher la vie, j’es­saie de ne pas y pen­ser. Sou­vent, dans les loges, je mets un jour­nal de­vant le mi­roir.

—Il est où le com­bat ?

Votre ques­tion m’évoque un truc. C’est in­time, mais je n’ima­gine pas ne pas vous faire une ré­ponse sin­cère ou à cô­té. J’ai vé­cu pen­dant vingt-huit ans avec un homme. Un jour, il m’a dit : « Moi je me lève le ma­tin et la vie va de soi. Toi tu te lèves le ma­tin, la vie ne va ja­mais de soi. » C’était vrai. Je suis ter­ri­ble­ment at­ta­chée à la vie, mais elle ne va pas de soi. Pour moi, il est là, le com­bat, ce­la dit sans api­toie­ment.

—Dans vos films « Les sen­ti­ments » et « Ca­mille re­double », deux per­son­nages fé­mi­nins sont al­coo­liques. Dans « Ca­mille re­double », Jean-Pierre Léaud dit : « Don­nez-moi la force de chan­ger les choses que je peux chan­ger, d’ac­cep­ter celles que je ne peux pas chan­ger, la sa­gesse de re­con­naître la dif­fé­rence. » Un man­tra ? Cette phrase est la « prière » des Al­coo­liques ano­nymes (AA). Ca­mille est al­coo­lique dans son pré­sent, et elle es­saie d’ar­rê­ter l’al­cool dans son deuxième pas­sé. Dans Les sen­ti­ments, le per­son­nage de Na­tha­lie Baye boit mais n’es­saie pas d’ar­rê­ter.

—Vous avez dit, dans une des rares émis­sions de té­lé à la­quelle vous ayez par­ti­ci­pé, que vous n’aviez ja­mais vu l’al­coo­lisme bien ra­con­té dans les fic­tions. Ah bon ? Non, l’al­cool a pu être très bien ra­con­té. Il y a un film ex­tra­or­di­naire qui ra­conte l’al­cool, Ne pas ava­ler de Ga­ry Old­man. Je par­lais sû­re­ment des AA. C’est très dif­fi­cile de ra­con­ter la fra­ter­ni­té qui existe dans ces réunions-là. Dès qu’on en parle, même à des co­pains, c’est com­plè­te­ment cu­cul.

—Vous êtes al­lée aux AA ?

Pen­dant un temps, j’y suis al­lée chaque jour, puis toutes les se­maines. J’ai ar­rê­té de boire il y a treize ans.

—Vous bu­viez beau­coup ?

Beau­coup, beau­coup. Mes in­times me di­saient : « Tu n’es pas toi-même. » Alors que moi, j’avais le sen­ti­ment d’être moi-même.

—Vous aviez com­men­cé très jeune ?

Non, je crois que ma chance a été de com­men­cer tard. Quand j’étais ado­les­cente, on était une bande de cinq co­pines, très sou­dée. Cer­taines, dont moi, étaient com­plè­te­ment li­vrées à elles-mêmes. Au­tour de nous, il y avait beau­coup d’al­cool, de drogues, on fai­sait les quatre cents coups, on a vrai­ment pris des risques. Pour l’une d’entre nous, celle qui avait le plus de cha­risme, l’al­cool était in­sup­por­table, beau­coup d’adultes au­tour d’elle bu­vaient. Si je n’ai pas com­men­cé l’al­cool ou les drogues dures à cet âge-là, c’est grâce à elle. Je vou­lais que mon amie ché­rie ne me mé­prise pas, qu’elle m’aime, qu’elle m’es­time, qu’elle m’ad­mire. Ça m’a te­nue.

—Vous ne bu­vez plus une goutte ?

“Je suis très at­ta­chée à la vie, mais elle ne va pas de soi. Il est là, le com­bat, ce­la dit sans api­toie­ment.”

Non. Je vous dis non, et je croise les doigts et je touche du bois, ce n’est ja­mais ga­gné. En treize ans, il m’est ar­ri­vé par mé­garde de boire dans une cou­pelle mal rincée. Il y avait un reste d’ama­ret­to. Là, c’est comme si des Pac-Man en­dor­mis dans le cer­veau s’étaient dé­mul­ti­pliés, comme des grem­lins.

—Vous aviez 9 ans, je crois, lorsque votre mère a été, dites-vous, diag­nos­ti­quée folle. Vous lui avez dé­dié trois de vos films.

J’ai un amour puis­sant pour ma mère. Quand on n’a plus ha­bi­té en­semble, j’avais 9 ans 1/2, ça ne m’em­pê­chait pas de l’ai­mer pas­sion­né­ment. Ni elle, je pense. Elle m’a ap­pris que les dou­leurs spec­ta­cu­laires ne sont pas for­cé­ment les plus pro­fondes. Si j’ai eu une en­fance chao­tique et so­li­taire, et c’était n’im­porte quoi, vrai­ment n’im­porte quoi, j’étais beau­coup trop li­vrée à moi-même, je n’ai ja­mais dou­té de l’amour de mes pa­rents.

—Avec votre père qui a vous a éle­vée, le lien étai­til aus­si fort ?

C’était un amour aus­si grand et fort, mais pas de la même na­ture. Ma mère a tou­jours été un très grand mys­tère pour moi. J’ai tou­jours été sous son charme, je cher­chais à la com­prendre, c’était pas­sion­nel. Avec mon père, on se com­pre­nait, c’était un amour moins com­plexe. Je cherche en­core à com­prendre mon en­fance. Eh, je vous ra­conte ma vie !

—Mais ce­la éclaire votre tra­vail !

On cherche l’au­to­bio­gra­phie dans mes films alors que les si­tua­tions ou les per­son­nages de mes his­toires ne sont pas for­cé­ment liés à mon pas­sé. Ce qui est plus pro­fond, le plus in­ti­me­ment lié à mon his­toire, c’est le ci­né­ma comme une mai­son, comme mon pays, alors que j’ai le sen­ti­ment d’être étran­gère et in­adap­tée au monde. Etre spec­ta­trice a été mon pre­mier bon­heur d’en­fant, puis d’ado­les­cente et d’adulte. Chaque plan des films que j’aime est ma vé­ri­table mai­son, cha­cun des mondes créés par les ci­néastes que j’aime est mon pays. Comme réa­li­sa­trice, scé­na­riste et ac­trice, je pour­suis ce tra­vail de spec­ta­trice, en fa­bri­quant des films et en jouant.

—Vous êtes la cos­cé­na­riste ré­gu­lière de Va­le­ria Bru­ni Te­des­chi, cette fois dans « Les es­ti­vants » ( 2). A quoi res­semble votre re­la­tion ?

Avec Va­le­ria, il y a une ré­par­ti­tion des rôles dont on n’est pas dupes, c’est comme un jeu : elle s’oc­cu­pe­rait du corps et je m’oc­cu­pe­rais du cer­veau ; on sait très bien que ce n’est pas vrai. Quand on écrit en­semble, on se sent très libres, ja­mais frei­nées par la peur d’avoir l’air con. On s’est connues il y a trente ans, et une très grande et pro­fonde ami­tié, née par le tra­vail, nous lie. Quand elle a eu ce qu’elle a cru être un trou dans sa car­rière d’ac­trice, je sen­tais qu’elle avait en­vie de ra­con­ter des choses, j’ai juste été là pour lui dire : « Au­to­rise-toi à les ra­con­ter. » De­puis, j’ac­com­pagne cha­cun de ses films, comme cos­cé­na­riste, par­fois comme ac­trice. Elle lit mes scé­na­rios, je tra­vaille sur les siens, je vois ses pro­jec­tions de tra­vail.

—On a par­lé de choses dou­lou­reuses…

Oui, mais je tiens à ajou­ter ce­ci : la tris­tesse n’a au­cun in­té­rêt. Vous me de­man­diez où est le com­bat ? Il est là, dans la traque de la tris­tesse, cette bé­bête qui nous su­surre que la souf­france au­ra sa ré­com­pense. Il n’y a ni ré­com­pense ni beau­té à la souf­france. La vie n’est qu’ar­bi­traire, ça peut en être co­mique.

1. De Pierre Schoel­ler, avec aus­si Louis Gar­rel, Gas­pard Ul­liel, Adèle Hae­nel, sor­tie le 26 sep­tembre. 2. Avec Va­le­ria Bru­ni Te­des­chi, Pierre Ar­di­ti, Va­le­ria Go­li­no, sor­tie le 26 dé­cembre.

Sty­lisme Agathe Gire. Blouse Ma­ri­na Ri­nal­di. Coif­fure Ch­ris­tine Leaus­tic. Ma­quillage Laure Ta­la­zac.

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