La pho­to d’en­fance

Chaque mois, une per­son­na­li­té nous confie une image et un sou­ve­nir d’elle en­fant. Fille de mi­neur de fer, femme de lettres, l’an­cienne mi­nistre de la Culture Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti se prête à l’exer­cice.

Marie Claire - - Sommaire - Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti

« J’ai 4 ans. De grosses joues. Un pe­tit cô­té in­so­lent. Et je sa­voure le so­leil dans les bras de mon père. C’est ma mère qui prend la pho­to. J’aime la ten­dresse qui s’en dé­gage. Nous ha­bi­tons une ci­té ou­vrière, en Lor­raine. Nous sommes dans l’ar­rière- cour de notre mai­son. Mon père est mi­neur de fer. Mi­li­tant. Syn­di­ca­liste. Très cou­ra­geux. Très ri­go­lo, aus­si. Avec ma mère, ils m’em­mènent à des mee­tings, des ma­ni­fes­ta­tions. Cette pho­to, c’est une pause, un peu hors du temps. Mais les an­nées 70, c’est un mo­ment de grande mo­bi­li­sa­tion et là, au­tour de nous, le contre­champ en quelque sorte, ce sont les usines si­dé­rur­giques qui ferment les unes après les autres… Donc, il y a une in­quié­tude chez les pa­rents et, en même temps, des mo­ments de grande joie. 80 % de la po­pu­la­tion est d’ori­gine ita­lienne, alors nous vi­vons au rythme des matchs de foot de l’équipe d’Ita­lie, et chaque fois qu’il y a un bap­tême, un mariage, une fête à la MJC, les femmes se réunissent pour pré­pa­rer les pâtes… Nous pas­sons d’une mai­son à l’autre, et ce col­lec­tif, c’est vrai­ment gé­nial pour un en­fant ! D’ailleurs, je com­mu­nique en­core tous les jours avec ma meilleure amie de l’époque, San­drine, qui vi­vait à 20 mètres. Et puis nous ne sommes pas très loin de la mai­rie, où mon père, à ce mo­ment-là, est pre­mier ad­joint. La ville compte en­vi­ron sept mille ha­bi­tants. Je lui rends sou­vent vi­site dans son bu­reau. Et ce que j’aime dans cette pho­to, c’est que mon père re­garde vers l’ave­nir. Et que ça lui cor­res­pond bien. Il nous en­traî­nait tou­jours en avant et nous di­sait que rien n’était im­pos­sible. Qu’il fal­lait tra­vailler dur, mais qu’on pour­rait y ar­ri­ver. Il est mort à 54 ans. Des suites d’une ma­la­die pro­fes­sion­nelle. Mais je pense qu’il a été heu­reux de la vie qu’il a me­née, de ce qu’il a fait et de ce qu’il a es­sayé de faire. Parce que c’est quelque chose qui rend fier, l’en­ga­ge­ment. C’est ça qui est for­mi­dable. »

Der­nier ou­vrage pa­ru : Les idéaux, éd. Fayard.

“J’ai 4 ans, de grosses joues et je sa­voure le so­leil dans les bras de mon père. Lui re­garde vers l’ave­nir, ça lui cor­res­pond bien.”

Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti avec son père, au mi­lieu des an­nées 70, dans leur lo­ge­ment ou­vrier, en Lor­raine.

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