En­quête Syl­via Pas­tor, l’hé­ri­tière tra­hie

Marie Claire - - Sommaire - Par Sté­pha­nie Mar­teau

En 2014, Syl­via Rat­kows­ki-Pas­tor per­dait sa mère Hé­lène, mil­liar­daire mo­né­gasque as­sas­si­née à Nice. Ce mois-ci, c’est un autre deuil que cette hé­ri­tière va de­voir af­fron­ter au tri­bu­nal : ce­lui de sa re­la­tion avec Wo­j­ciech Ja­nows­ki, son com­pa­gnon pen­dant ving­thuit ans, que la jus­tice soup­çonne d’avoir com­man­di­té le meurtre.

Du som­met de son luxueux im­meuble du 19, bou­le­vard de Suisse, à Mo­na­co, Syl­via Rat­kows­ki, l’hé­ri­tière de la for­tune Pas­tor – des ma­gnats de l’im­mo­bi­lier mo­né­gasque, un em­pire de 12 mil­liards d’eu­ros – fait écon­duire les cu­rieux. Les deux in­ten­dants et sept agents de sé­cu­ri­té qui qua­drillent le hall de marbre du « Schuyl­kill », où vit éga­le­ment l’ex- cham­pion de for­mule 1 fin­lan­dais Mi­ka Häk­ki­nen, sont in­flexibles. « Les consignes de la pa­tronne sont très claires », lâche un cos­taud en che­mise blanche et cra­vate. Re­tran­chée dans la tour édi­fiée en 1970 par son grand-père, Gil­do Pas­tor, Syl­via Rat­kows­ki, 57 ans, se pré­pare à vivre l’un des mo­ments les plus dou­lou­reux de son exis­tence. Tout l’été, elle a res­sas­sé le té­moi­gnage qu’elle li­vre­ra lors du pro­cès qui se tien­dra du 17 sep­tembre au 19 oc­tobre de­vant la cour d’as­sises des Bouches- du-

Rhône, à Aix- en-Pro­vence. Les sept hommes mis en cause dans l’as­sas­si­nat de sa mère, Hé­lène Pas­tor, et de son chauf­feur, Mo­ha­med Dar­wich, abat­tus le 6 mai 2014 de­vant l’hô­pi­tal L’Ar­chet, à Nice, y com­pa­raî­tront. La sep­tua­gé­naire ren­dait vi­site à son fils, Gil­do Pal­lan­ca-Pas­tor, de­mi-frère de Syl­via, vic­time d’un accident vas­cu­laire cé­ré­bral, quand un homme a sur­gi sur le cô­té du vé­hi­cule et a fait feu à plu­sieurs re­prises avant de prendre la fuite avec son com­plice.

Quatre ans après, Syl­via Rat­kows­ki de­vra, à la barre, re­ve­nir sur ces quelques jours au cours des­quels sa vie s’est ef­fon­drée : en ef­fet, ce­lui que la jus­tice ac­cuse d’être le com­man­di­taire de l’as­sas­si­nat de la mil­liar­daire de 77 ans n’est autre que l’homme avec qui elle a par­ta­gé sa vie pen­dant vingt-huit ans, Wo­j­ciech Ja­nows­ki. « Je ne lui par­don­ne­rai ja­mais. J’es­père qu’il se­ra lour­de­ment condam­né pour ce qu’il a fait à ma mère et à Mo­ha­med, et pour toutes les an­nées où il m’a men­ti et où il m’a abu­sée », au­rait pré­ve­nu la quin­qua­gé­naire lors de l’une de ses der­nières au­di­tions par la po­lice ju­di­ciaire de Mar­seille. La dou­leur de Syl­via Rat­kows­ki est au­jourd’hui aus­si forte que les illu­sions dont elle s’est long­temps ber­cée concer­nant son com­pa­gnon. Hé­ri­tière dis­crète née d’une aven­ture de jeu­nesse d’Hé­lène Pas­tor, Syl­via a vé­cu dans l’ombre de cette der­nière : une femme au ca­rac­tère bien trem­pé qui a tou­jours can­ton­né sa fille à la ges­tion de la so­cié­té im­mo­bi­lière (elle en­caisse les loyers les plus chers du monde), la te­nant éloi­gnée du reste des af­faires fa­mi­liales. Sans doute parce qu’elle s’in­quié­tait de voir Syl­via éper­du­ment amou­reuse de Wo­j­ciech Ja­nows­ki. Con­sul gé­né­ral ho­no­raire de Po­logne sur le Ro­cher de­puis 2012, pré­sident d’une en­tre­prise de na­no­tech­no­lo­gies, ce sexa­gé­naire était aus­si connu pour sa fon­da­tion contre l’au­tisme, pré­si­dée par la prin­cesse Char­lène. En­semble de­puis la fin des an­nées 80, le couple a éle­vé Olivia, la pre­mière fille de Syl­via Rat­kows­ki, au­jourd’hui âgée de 33 ans, avant de don­ner nais­sance à La­ra, qui a main­te­nant 21 ans.

Un bu­si­ness­man aux af­faires troubles

A l’été 2014, ce sont les po­li­ciers qui ont, pe­tit à pe­tit, fait tom­ber le masque d’un Wo­j­ciech Ja­nows­ki pas­sé maître dans l’art de la ma­ni­pu­la­tion. Ils ont dé­mon­tré à Syl­via Rat­kows­ki ce que sa mère avait de­puis long­temps de­vi­né. Ma­ni­fes­te­ment, cette image de gendre idéal n’avait pas long­temps abu­sé Hé­lène Pas­tor. La mil­liar­daire avait d’ailleurs char­gé un dé­tec­tive pri­vé mo­né­gasque, Pa­trick Bof­fa, de

creu­ser son pas­sé. Ce der­nier l’avait très vite per­cé à jour : « Il n’a ja­mais été di­plô­mé de l’uni­ver­si­té de Cam­bridge, as­sure à Ma­rie Claire Pa­trick Bof­fa, qui a en­quê­té épi­so­di­que­ment sur Wo­j­ciech Ja­nows­ki du­rant vingt- quatre ans. Idem pour son titre de di­rec­teur d’hô­tels et de ca­si­nos dont il se tar­guait par­fois : il a bro­dé au­tour de la seule an­née 1985-86, qu’il a pas­sée comme char­gé des re­la­tions pu­bliques des tables de jeux amé­ri­cains pour la So­cié­té des bains de mer de Mo­na­co. »

Dès lors, Hé­lène Pas­tor, qui ver­sait chaque mois 500 000 € à sa fille, n’au­rait eu de cesse de la mettre en garde contre ce bu­si­ness­man aux af­faires troubles. « De­puis 1995, Hé­lène pré­ve­nait Syl­via que son com­pa­gnon, Wo­j­ciech Ja­nows­ki, pro­fi­tait d’elle, lui vo­lait son ar­gent », a confir­mé le dé­tec­tive pri­vé aux en­quê­teurs, à la mort de la vieille dame. « Certes, Ja­nows­ki n’avait pas ac­cès aux comptes de sa com­pagne, ex­plique Tho­mas Giac­car­di, avo­cat de Gil­do Pal­lan­ca-Pas­tor. Mais, très peu au fait de ses propres af­faires, elle lui vi­rait chaque mois les sommes qu’il lui ré­cla­mait. »

Au fil des ans, Wo­j­ciech Ja­nows­ki au­rait ain­si dé­tour­né des sommes consi­dé­rables : sur les dix-huit mois qui ont pré­cé­dé l’exé­cu­tion d’Hé­lène Pas­tor, l’ana­lyse des flux fi­nan­ciers a ré­vé­lé que Syl­via Rat­kows­ki avait ré­tro­cé­dé à son com­pa­gnon 7,5 mil­lions d’eu­ros sur les 9 mil­lions re­çus de sa mère. En le dé­cou­vrant, la quin­qua­gé­naire se­rait tom­bée des nues : « Je me suis ren­du compte que mon concu­bin me fai­sait payer les choses plu­sieurs fois et ma­jo­rait toutes les grosses fac­tures en m’an­non­çant des sommes qui étaient com­plè­te­ment dif­fé­rentes de la réa­li­té, sa­chant que je ne voyais au­cune fac­ture car je lui fai­sais en­tiè­re­ment confiance. » Plus grave : en se plon­geant dans ses comptes pour les be­soins de l’en­quête, Syl­via Rat­kows­ki au­rait dé­cou­vert que Wo­j­ciech Ja­nows­ki, avec l’ar­gent qu’elle lui ver­sait chaque mois, payait sa propre as­su­rance ma­la­die, mais pas la sienne. Qu’il lui fai­sait croire que les études amé­ri­caines de leurs filles coû­taient le double de ce qu’il payait réel­le­ment. Que la Fiat 500 de col­lec­tion qu’il lui avait « of­ferte » pour l’été était à son nom à lui, tout comme le ba­teau ache­té en 2012, dont il n’avait pas payé la ma­jeure par­tie con­trai­re­ment à ce qu’il lui avait fait croire pour lui sou­ti­rer quelque 600 000 € sup­plé­men­taires. Syl­via Rat­kows­ki au­rait ain­si fait un ma­laise en dé­cou­vrant que la mai­son de Londres qu’elle avait ache­tée pour un mil­lion de livres avait été hy­po­thé­quée dans son dos.

Elle a sur­tout fi­ni par com­prendre que c’est sur ces sommes qu’elle lui ver­sait si naï­ve­ment que Wo­j­ciech Ja­nows­ki au­rait pré­le­vé les 140 000 € des­ti­nés à faire tuer Hé­lène Pas­tor : « Je suis ef­frayée, anéan­tie. Ce qu’il a fait est ma­chia­vé­lique », au­rait- elle souf­flé un jour.

D’au­tant plus ma­chia­vé­lique que Ja­nows­ki au­rait réus­si à convaincre son coach spor­tif, Pas­cal Dau­riac, qui s’oc­cu­pait aus­si de Syl­via Rat­kows­ki plu­sieurs heures par se­maine, d’or­ga­ni­ser l’as­sas­si­nat… Grâce aux ana­lyses de flux fi­nan­ciers, la po­lice a vite re­mon­té la piste de ce qua­dra­gé­naire adepte d’arts mar­tiaux qui tra­vaillait pour le couple de­puis douze ans. In­ter­pel­lé à Eze (Alpes-Ma­ri­times), où il vi­vait avec sa com­pagne, il a re­con­nu avoir, pous­sé par Wo­j­ciech Ja­nows­ki, de­man­dé à son beau-frère de re­cru­ter deux hommes de main à Mar­seille pour exé­cu­ter la vieille dame. A la clé : 30 000 € pour lui et 110 000 € à dis­tri­buer aux in­ter­mé­diaires et au­teurs de l’as­sas­si­nat.

A sa sixième au­di­tion, ac­ca­blé par les confessions très dé­taillées de Pas­cal Dau­riac, Wo­j­ciech Ja­nows­ki a fi­ni par avouer

“Dès 1995, Hé­lène Pas­tor di­sait à Syl­via que son com­pa­gnon, Wo­j­ciech, pro­fi­tait d’elle, lui vo­lait son ar­gent.” Pa­trick Bof­fa, dé­tec­tive pri­vé

être le com­man­di­taire de l’as­sas­si­nat d’Hé­lène Pas­tor. A l’en croire, la mil­liar­daire, sui­vie pour des ac­cès dé­pres­sifs, était ty­ran­nique avec Syl­via Rat­kows­ki. A tel point que le can­cer du sein dont souf­frait cette der­nière n’était, se­lon Wo­j­ciech Ja­nows­ki, que la consé­quence de « l’am­biance fa­mi­liale sor­dide » en­tre­te­nue par sa belle-mère. Il au­rait fo­men­té l’as­sas­si­nat d’Hé­lène Pas­tor « pour que les souf­frances de (sa) femme s’ar­rêtent » : « C’était ma seule mo­ti­va­tion, l’amour et la pas­sion que je porte à ma femme », a-t-il ré­pé­té à de nom­breuses re­prises. Confron­tée à ces déclarations, Syl­via Rat­kows­ki a ex­plo­sé, niant ca­té­go­ri­que­ment tout « har­cè­le­ment » de la part de sa mère.

Cri­blé de dettes

D’ailleurs, au fil des in­ves­ti­ga­tions, les en­quê­teurs n’ont pas tar­dé à cer­ner un tout autre mo­bile, plus tri­vial : la cu­pi­di­té. Wo­j­ciech Ja­nows­ki au­rait-il fait tuer sa bel­le­mère afin que Syl­via Rat­kows­ki, qu’il ma­ni­pu­lait à sa guise, puisse per­ce­voir sa part en­tière de l’hé­ri­tage ? Il au­rait pu y pui­ser sans li­mite les fonds dont il avait besoin. De­puis des an­nées, Wo­j­ciech Ja­nows­ki in­ves­tis­sait tout l’ar­gent don­né par sa com­pagne dans les af­faires qu’il me­nait, no­tam­ment en Eu­rope de l’Est.

Or, la plu­part s’étaient sol­dées par des échecs. Ses in­ves­tis­se­ments dans les ma­tières pre­mières ou les éner­gies re­nou­ve­lables n’ont pas abou­ti. Pire : der­rière son ap­pa­rente réus­site mo­né­gasque se ca­chait en réa­li­té un homme d’af­faires cri­blé de dettes, condam­né en 2012 par un tri­bu­nal de com­merce po­lo­nais à payer 22 mil­lions d’eu­ros pour une an­cienne raf­fi­ne­rie dont il s’était por­té ac­qué­reur sans en avoir ja­mais ré­glé la note. « L’as­sas­si­nat de Mme Pas­tor est la consé­quence de cette condam­na­tion, a confir­mé aux po­li­ciers Gr­ze­gorz Wo­j­tas­zek, le ven­deur de la raf­fi­ne­rie. Fin 2014, la créance de­ve­nait exi­gible, mais le manque d’ar­gent et le risque que tout soit ré­vé­lé ont conduit Ja­nows­ki à re­grou­per les fonds par le biais de l’hé­ri­tage ». Doux eu­phé­misme. Fi­na­le­ment, quelques se­maines après avoir re­con­nu être le com­man­di­taire de l’as­sas­si­nat d’Hé­lène Pas­tor, Wo­j­ciech Ja­nows­ki est re­ve­nu sur ses aveux. Dé­sor­mais dé­fen­du par le té­nor du bar­reau Eric Du­pont-Mo­ret­ti (qui n’a pas sou­hai­té nous ré­pondre), il a li­vré un tout autre scé­na­rio aux en­quê­teurs : c’est Pas­cal Dau­riac lui­même qui au­rait or­ga­ni­sé le crime et se­rait pas­sé à l’acte afin de convaincre la fa­mille Pas­tor de se payer une pro­tec­tion qu’il au­rait as­su­rée. Wo­j­ciech Ja­nows­ki pré­tend qu’entre 2012 et 2014 Pas­cal Dau­riac lui au­rait dé­jà ex­tor­qué 500 000 €. Ul­cé­rée par le cy­nisme de son ex- com­pa­gnon, Syl­via Rat­kows­ki a ra­di­ca­le­ment dé­men­ti cette énième ver­sion : « Wo­j­ciech n’est évi­dem­ment pas une per­sonne à se lais­ser me­na­cer sans ré­agir et à payer sans ré­ac­tion. Si tel avait été le cas, il l’au­rait en­voyé bou­ler en lui di­sant : “Es­pèce de sale con.” » Le 17 sep­tembre, lorsque Syl­via Rat­kows­ki s’avan­ce­ra à la barre, sa co­lère se­ra sans doute à la me­sure de l’illu­sion ver­ti­gi­neuse dont elle s’est ber­cée vingt-huit an­nées du­rant. Des an­nées d’amour aveugle, à l’is­sue des­quelles Wo­j­ciech Ja­nows­ki, en­core si sûr de lui, lui avait presque avoué le crime : « En­fin, on va être heu­reux », avait-il mur­mu­ré en en­la­çant Syl­via Rat­kows­ki le len­de­main des fu­né­railles de sa mère.

C’est sur l’ar­gent que lui ver­sait naï­ve­ment Syl­via que Wo­j­ciech au­rait pré­le­vé les 140 000 € des­ti­nés à faire tuer sa mère.

Syl­via Rat­kows­ki-Pas­tor et son com­pa­gnon Wo­j­ciech Ja­nows­ki à Mo­na­co, en dé­cembre 2005.

1 1. Ac­com­pa­gnée de son chauf­feur, Syl­via Rat­kows­ki ap­porte des af­faires à Wo­j­ciech Ja­nows­ki, en garde à vue à Nice, le 26 juin 2014. 2. Le 6 mai 2014, Hé­lène Pas­tor et son chauf­feur ont été tués par balles. Les deux vic­times sont tom­bées dans un guet-apens de­vant l’hô­pi­tal L’Ar­chet, à Nice. 3. La « une » de « Mo­na­co-Ma­tin », le 2 fé­vrier 2015.

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« Le Schuyl­kill », ré­si­dence mo­né­gasque de Syl­via Rat­kows­ki et de sa mère, Hé­lène Pas­tor.

Le dé­tec­tive pri­vé Pa­trick Bof­fa en juin 2018. A la de­mande d’Hé­lène Pas­tor, il en­quê­tait sur Wo­j­ciech Ja­nows­ki de­puis 1990.

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