Chro­nique Un homme est une femme comme les autres

Marie Claire - - Sommaire - Par Ni­co­las Rey

Vous croyez quoi, Mes­dames ? Que je ne me pré­pare pas pour un deuxième ren­dez-vous ? Vous vous trom­pez. Je vais chez le bar­bier. Je passe 45 mi­nutes dans ma salle de bain. J’hé­site entre ma nouvelle che­mise et ma che­mise porte-bon­heur de la der­nière fois. Et je fi­nis tou­jours par mettre ma che­mise porte-bon­heur. J’ar­rive à l’heure. Si la per­sonne m’in­té­resse peu, elle est dé­jà pré­sente. Si elle m’in­té­resse moyen­ne­ment, elle ar­rive en même temps que moi. En re­vanche, si la fille a ce quelque chose en plus, si vous ima­gi­nez dé­jà cette per­sonne comme, peut- être, la femme du reste de votre vie, je vous fiche mon billet qu’elle au­ra au mi­ni­mum 15 mi­nutes de re­tard ! A cet ins­tant pré­cis, vous en êtes main­te­nant à 25 mi­nutes. Elle va ve­nir. C’est obli­ga­toire. On pour­rait même dire que c’est ma­thé­ma­tique. Res­pire par le ventre. Ferme les yeux. So­phro­lo­gie mon ami. Garde en mé­moire ta ré­pé­ti­tion de tout à l’heure. Tâche d’être si­len­cieux au dé­but. Le si­lence per­met de mas­quer une grande fra­gi­li­té. Un coeur d’en­fant en at­tente d’une su­blime his­toire mal­gré tout. Tu as choi­si une table calme dans ce ca­fé Bastille où elle t’a don­né ren­dez-vous. Tu as fait en sorte qu’elle offre une vue dis­crète sur l’en­trée. Tu as deux heures pour qu’elle te trouve à nou­veau co­mes­tible. Pour faire re­vivre cette com­pli­ci­té que tu avais réus­si à créer avec elle dans cette im­pro­bable soirée dis­co au Queen. Ou­blie les ré­pliques que tu connais afin de mieux les mur­mu­rer. Com­man­der un deuxième verre. Vé­ri­fier qu’elle n’a pas lais­sé un mes­sage de der­nière mi­nute. Un mes­sage de der­nière mi­nute si­gni­fie tou­jours la même chose. En fait, je ne viens pas. En fait, je refuse que tes lèvres se collent à nou­veau aux miennes. Je refuse de sou­pi­rer sur ton corps une se­conde fois. Je refuse de de­ve­nir folle. Je refuse de voir ton vi­sage gêné à l’ins­tant où ton cer­veau in­ven­te­ra une ex­cuse bi­don pour me men­tir. Je refuse ma ja­lou­sie et ta fu­ture in­cons­tance. Pas de nou­veau mes­sage. Juste un peu de re­tard. 35 mi­nutes à pré­sent. Ce n’est rien pour une fille comme elle ! D’ailleurs, peut- être qu’elle est presque là. Peut- être que ce ma­tin sa pre­mière pen­sée fut pour ce ren­dez-vous, peut- être a-t- elle en­vie de toi, peut- être même est- elle amou­reuse ! Il existe une autre pos­si­bi­li­té. Morte au­jourd’hui. Accident de voi­ture. Rup­ture d’ané­vrisme. Trop de bon­heur. On ira à son en­ter­re­ment. Un peu en re­trait. En spec­ta­teur mys­té­rieux. On l’ai­me­ra pour toute la vie. Peut- être se trouve-t- elle dans ce bar à ne rien voir avec tous ces gens. Se le­ver. Scru­ter la salle. Son nu­mé­ro s’af­fiche. C’est mau­vais signe. Un simple pro­blème de fa­mille ? Une fa­mille ? Quelle fa­mille ? Sa mère. Evi­dem­ment. Il fau­dra faire quelque chose, un jour, contre les mères. Com­man­der un troi­sième verre mal­gré le vi­sage sar­cas­tique du ser­veur. Boire le verre d’un trait. Par­tir sans lais­ser de pour­boire. Louer Presque cé­lèbre en DVD. Al­lon­gé sur ton lit, tu te sens mé­lan­co­lique. Et cette mé­lan­co­lie te rend to­ta­le­ment femme d’un seul coup.

« Un mes­sage de der­nière mi­nute si­gni­fie tou­jours la même chose. En fait, je ne viens pas. »

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