Moi lec­trice « Je me suis en­det­tée pour payer mes études »

A l’âge de 20 ans, Emi­lie a sous­crit un lourd em­prunt pour pou­voir in­té­grer le cur­sus cen­sé lui as­su­rer un « bon job ». Elle n’avait pas an­ti­ci­pé les pri­va­tions, les stages pour quelques cen­taines d’eu­ros, la honte, la so­li­tude et les men­songes… Et la peu

Marie Claire - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Co­rinne Gold­ber­ger Illus­tra­tions Gia­co­mo Ba­gna­ra

Is­sue d’une fa­mille mo­deste, j’ai gran­di en ban­lieue pa­ri­sienne, entre des pa­rents di­plô­més mais fau­chés et des frères et soeurs peu in­té­res­sés par l’école, con­trai­re­ment à moi, la ben­ja­mine. Souf­frant sans doute de sa vie étri­quée, ma mère m’a ré­pé­té qu’il fal­lait réus­sir pour être au­to­nome fi­nan­ciè­re­ment. J’avais in­té­rio­ri­sé que si, adulte, j’avais un em­ploi mal payé, j’au­rais une vie de m… C’est pour ça que j’ai tou­jours tra­vaillé. Dès mes 16 ans, afin d’éco­no­mi­ser, je tra­vaillais l’été chez McDo­nald’s.

En dé­pit de mes bonnes notes, per­sonne dans mon ly­cée pour­ri du Val- de-Marne ne m’avait ja­mais par­lé des classes pré­pa­ra­toires aux grandes écoles. Ce sont mes pa­rents qui m’ont en­cou­ra­gée à ten­ter ces par­cours d’ex­cep­tion. Je ne sa­vais pas ce que je vou­lais faire de ma vie, mais je me di­sais qu’en vi­sant une pré­pa puis une grande école, je met­tais toutes les chances de mon cô­té pour avoir un jour un bon job bien payé. J’ai donc réus­si à en­trer dans une pré­pa HEC, mais en ban­lieue. Or je vi­sais beau­coup plus haut : le pres­ti­gieux ly­cée Hen­ri-IV, fa­brique de l’ex­cel­lence sco­laire. Cet éta­blis­se­ment ul­tra-sé­lec­tif a fi­ni par m’ac­cep­ter en deuxième an­née après beau­coup d’in­sis­tance de ma part, mais aus­si au nom de leur nouvelle po­li­tique d’ou­ver­ture aux bons élèves de mi­lieux mo­destes.

L’énorme fier­té d’être ac­cep­tée à l’Es­sec

A Hen­ri-IV, il a fal­lu que je m’adapte à ce nou­vel en­vi­ron­ne­ment de filles et fils de bour­geois, d’uni­ver­si­taires, d’in­tel­lec­tuels. Tout de suite, j’ai eu de très mau­vais ré­sul­tats. Si­dé­rée, je dé­cou­vrais qu’ex-bonne élève à Villiers, j’étais en queue de pe­lo­ton dans cette pré­pa d’ex­cel­lence. Mais en bos­sant avec achar­ne­ment, tous les soirs jus­qu’à mi­nuit et tous les wee­kends, j’ai fi­ni par rat­tra­per le ni­veau. Ça a été dur, car je n’avais pas les mêmes codes que les autres. Ain­si, je dor­mais en classe quand les cours m’en­nuyaient ou bien je met­tais les pieds sur ma chaise, et je ré­pon­dais avec in­so­lence aux profs – ce qui est ba­nal en ban­lieue mais pas du tout à Hen­ri-IV ! Et puis, ils avaient une so­lide culture ac­quise dans des ly­cées pres­ti­gieux et un en­vi­ron­ne­ment culti­vé. Ils avaient tous lu les grands clas­siques. Alors que moi, quand le prof de lettres évo­quait La peau de cha­grin, j’étais la seule à igno­rer que c’était un ro­man de Bal­zac. Hon­teuse, je m’abs­te­nais de po­ser des ques­tions. Comme toute ma classe, je me suis lan­cée dans le ma­ra­thon des concours et j’ai eu l’énorme fier­té d’être ac­cep­tée à l’Es­sec. Mais ce dont je n’avais pas pris conscience, c’est le prix de la sco­la­ri­té : 30 000 € sur trois ans à l’époque. C’était in­abor­dable pour mes pa­rents, et je ne vou­lais pas leur de­man­der de s’en­det­ter pour moi. Mais c’était trop bête d’être ar­ri­vée au som­met et de re­non­cer. J’étais bos­seuse, ambitieuse. Je croyais en mon ave­nir. C’était à moi de prendre mes res­pon­sa­bi­li­tés. Je n’ai pas fait le tour des banques, ce sont elles qui pro­posent des cré­dits étu­diants dès la ren­trée sur les cam­pus.

J’ai donc em­prun­té 21 000 € à 2,5 %, le maxi­mum que la banque pou­vait me prê­ter. A 20 ans ! Mon au­dace me ter­ro­ri­sait : j’étais cen­sée com­men­cer à rem­bour­ser 500 € par mois un an après mon di­plôme. Que se pas­se­rait-il si j’en­chaî­nais des CDD payés au smic ne me per­met­tant pas de payer ma dette ? A l’école, je me sen­tais par­fois iso­lée par rap­port à mes amis, car ceux qui prennent un em­prunt étu­diant sont mi­no­ri­taires. Quand j’en­ten­dais des amis pleur­ni­cher qu’ils n’avaient « pas as­sez de thune » alors que je comp­tais le moindre eu­ro, j’en­ra­geais en se­cret (« Ima­gine qu’en prime tu doives rem­bour­ser 500 € par mois ! »). Je ne me confiais pas. Ce n’était la faute de per­sonne si mes co­pains étaient nés dans des fa­milles ai­sées et pas moi. Mais con­trai­re­ment à eux, j’avais le sen­ti­ment de connaître la va­leur des choses. Ain­si, il ne me se­rait pas ve­nu à l’idée de sé­cher des cours, comme mes co­pines. J’en connais­sais le prix.

Je me suis vite ren­du compte que mon em­prunt ne suf­fi­rait pas à payer à la fois l’école, mon loyer, l’ali­men­ta­tion et les charges di­verses. Pen­dant mes trois an­nées d’études, je n’ai donc pas pris de va­cances, ni de job ou de sé­jour sur un cam­pus à l’étran­ger, comme les autres. Je fai­sais des stages ré­mu­né­rés dans des grandes boîtes, peu im­por­tait mon épa­nouis­se­ment per­son­nel, il fal­lait que ça rap­porte. Je n’avais pas de temps à perdre. Ja­mais de fo­lies, ni même de pe­tite fan­tai­sie. Je vi­vais en jean et en bas­kets. J’avais une épée de Da­mo­clès au- des­sus de la tête. Mais là où je m’en ré­veillais la nuit, c’est quand j’ai pris conscience que mon rêve n’était pas de me lan­cer dans la fi­nance ou le mar­ke­ting, comme mes études m’y des­ti­naient, mais de de­ve­nir avo­cate. Exer­cer un mé­tier qui ait du sens pour moi. Mais où trou­ver 500 € par mois avant d’avoir fi­ni mes nou­velles

études de droit, sauf à me pri­ver de plus belle ? J’étais donc en­core à l’école du bar­reau quand il a fal­lu com­men­cer à rem­bour­ser. Et alors que mes co­pains, jeunes di­plô­més, dans les ca­bi­nets de con­seil, avaient des sa­laires de 3 000 à 4 000 € par mois, je ro­gnais sur tout pour ne pas dé­vo­rer mon pé­cule… Des ca­gnottes se créaient pour chaque an­ni­ver­saire, j’avais honte de ne don­ner que 10 € quand les autres en met­taient 30. Le pire était de co­ti­ser pour of­frir un sac Ch­loé à 1 500 € à une fille de 22 ans qui n’avait ja­mais bos­sé de sa vie.

Plus ma­ture plus ra­pi­de­ment

Au res­to, je re­gar­dais ar­ri­ver l’ad­di­tion la boule au ventre. Je re­fu­sais d’ailleurs des soi­rées en pré­tex­tant que j’étais dé­jà prise ailleurs. Je me sou­viens d’un dî­ner avec trois co­pains fri­qués, dans un res­to de bur­gers de luxe. Ils avaient com­man­dé des cock­tails chers en at­ten­dant. Mais au mo­ment de payer, ils ont di­vi­sé l’ad­di­tion par quatre, alors que je n’avais qua­si­ment rien bu ni man­gé pour ne pas dé­pen­ser ! Je ne vou­lais ni pas­ser pour la ra­dine de service ni plom­ber l’am­biance en leur par­lant de mon em­prunt.

Je ne me suis pas ar­ra­ché les che­veux en me di­sant : « Tout ça pour ça, alors que tu pou­vais al­ler en fac de droit qua­si gra­tui­te­ment ! » Etre is­sue d’une école de com­merce, ça fait la dif­fé­rence pour être re­cru­tée dans un bon ca­bi­net d’avo­cats. Au­jourd’hui, à 33 ans, je gagne bien ma vie, preuve que ça va­lait le coup de me pri­ver pen­dant cinq ans. Et puis cette pres­sion m’a ren­due plus ma­ture plus ra­pi­de­ment que mes co­pains de pro­mo­tion. Ça m’a aus­si ap­pris à né­go­cier. Ain­si, pour mon pre­mier vrai en­tre­tien d’em­bauche, j’ai ex­pli­qué à mon re­cru­teur qu’il al­lait faire une bonne af­faire en em­bau­chant une avo­cate is­sue d’une grande école de com­merce. Que cette for­ma­tion avait un coût que je sup­por­tais tous les mois. Je ne pou­vais pas des­cendre en des­sous de 2 000 € net. Ma dé­ter­mi­na­tion les a im­pres­sion­nés, je crois.

Dès que ça a été pos­sible, j’ai tout rem­bour­sé d’un coup. J’avais as­sez mis de cô­té. J’ai alors éprou­vé un ex­tra­or­di­naire sou­la­ge­ment. Fi­ni la ga­lère. Je me suis of­fert une robe chez Maje, le genre de bou­tique où mes co­pines al­laient et où je me sen­tais à pré­sent lé­gi­time : la ré­com­pense sym­bo­lique de tous mes ef­forts. Et de vraies va­cances au Viet­nam. Je me sen­tais plus riche : c’est comme si j’avais eu d’un seul coup une aug­men­ta­tion de 500 € par mois ! Au­jourd’hui, je ne suis pas « pé­tée de thunes » mais je suis prête à mettre 10 € de plus pour une bonne bou­teille de vin. Je suis une bonne vi­vante, qui com­pense ses an­nées de pri­va­tion, et j’in­vite ma sta­giaire quand nous dé­jeu­nons au res­tau­rant.

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