Les vaillantes des trois val­lées

Marie Claire - - Grand Reportage - Par Ca­the­rine Cas­tro — Pho­tos Hen­ri Ma­zuette

Elles ont 30 ans et ont choi­si d’être ber­gères dans le Haut Béarn. L’âpre­té de la mon­tagne, les mains en sang, la so­li­tude et le ma­chisme bien an­cré ne leur font pas peur, ce sont les ours et les loups qu’elles craignent le plus. Elles nous ont ou­vert leur ca­bane pen­dant l’es­tive, à plus de 1 500 m d’al­ti­tude, écor­nant au pas­sage les cli­chés sur ce mé­tier vers le­quel elles sont de plus en plus nom­breuses à se tour­ner.

Cer­tains pay­sans les ap­pellent les vaillantes. Dans le Haut-Béarn, pa­trie du vieux ber­ger tai­seux à béret, on se mé­fie plu­tôt de ces filles de la ville qui jouent à la ber­gère. Bon, on se mé­fie en­core plus des « pel­luts », ces poètes qui rêvent d’un retour mys­tique à la na­ture. Et de ces néo­ru­raux qui vou­draient bien in­ter­dire aux cloches de son­ner tous les quarts d’heure au vil­lage. N’em­pêche, la mé­fiance en­vers les ber­gères s’ac­croche, mais le res­pect pro­gresse. Car elles sont de plus en plus nom­breuses dans les trois val­lées d’Aspe, d’Os­sau et du Ba­ré­tous : soixante- dix, sur les trois cents ber­gers trans­hu­mants. « C’est de­puis qu’il y a l’élec­tri­ci­té et des sa­ni­taires dans les ca­banes d’es­tive », jasent les vieux. En at­ten­dant, elles ont à peine 30 ans, elles le font ce bou­lot im­pos­sible. Et es­ca­gassent au pas­sage un ma­chisme bien or­don­né. « C’est rude, faut y al­ler, re­con­naît Clé­mence Ma­cha­do. La traite, c’est hor­rible. T’as les mains en sang, ça fait un mal de chien. » Sa ca­bane est sur le pla­teau de l’An­sa­bère, en val­lée d’Aspe, à 1 500 m d’al­ti­tude. C’est le dé­but de l’été, même la mon­tagne ca­pi­tule, ac­ca­blée de cha­leur. Pas la ber­gère en short et dé­bar-

deur, qui s’ac­croche à la pente et grimpe à toute vi­tesse, le pied sûr, en ap­pui sur son bâ­ton. « C’est dur, mais les muscles s’adaptent. » Plus haut, très haut, le fleuve lai­teux du trou­peau si­nue pai­si­ble­ment vers les crêtes. C’est la troi­sième es­tive (trois mois pen­dant les­quels les bêtes paissent en haute mon­tagne) de Clé­mence dans cette ca­bane. Elle se sou­vient de son ar­ri­vée, sans per­sonne, dans la haute so­li­tude, il y a trois ans. « Pre­mier jour : dans le blanc. » Le blanc ? « Le brouillard ! Je ne la connais­sais pas cette mon­tagne, j’y voyais rien. Tu en­tends les cloches de tes bre­bis, tu crois qu’elles sont sur la droite ; mais non, elles sont à gauche ; tu ne sais pas si tu avances ou si tu re­cules, l’écho te trompe, tu com­prends rien. Et sur­tout tu flippes à mort. Si tu en perds une… »

« La villa des pri­vés d’amour »

Dès que le ciel s’est le­vé, Clé­mence est re­mon­tée éta­blir sa to­po­gra­phie per­son­nelle. Ce ro­cher, cet arbre tor­du, iden­ti­fier des points de re­père. En pré­vi­sion. Les bre­bis ca­lées sur leur im­muable par­cours, elle re­des­cend à toute al­lure pré­pa­rer le

fro­mage dans le « la­bo­ra­toire » – deux ré­chauds à gaz, un évier et un tuyau pour net­toyer au jet – amé­na­gé dans la « villa des pri­vés d’amour ». Mar­cel Et­che­ver­ry, ber­ger sans terre de 63 ans, passe toute l’es­tive seul dans cette grande ca­ju­la (ca­bane, en béar­nais) de pierres sèches, 5 m au- des­sus de celle de Clé­mence. Chauf­fer le lait à 30 °C, le faire cailler, je­ter la bri­sure et le ferment dans le chau­dron, mettre sous presse dans les moules pour évacuer le pe­tit-lait, la voix de Bob Dy­lan qui s’échappe de la radio de Mar­cel rythme les gestes mil­lé­naires. De­hors, as­sis sur un banc en plein ca­gnard, le ber­ger, aus­si sta­tique que les rochers alen­tour, bou­quine – « une conne­rie, » grogne-t-il. « Vou­lez du ca­fé ? » On va rin­cer les verres, mais Clé­mence s’est dé­jà re­pliée dans sa ca­bane, en contre­bas. La jeune femme de 26 ans et le vieux ber­ger par­tagent le la­bo et les sa­ni­taires de la « villa », c’est à peu près tout. En pay­san­ne­rie, trois mois de voi­si­nage à peu près pa­ci­fique et tai­seux, c’est dé­jà pas mal. Clé­mence a ap­pris son mé­tier de ber­gère sur le tas, en deux es­tives avec sa soeur Ca­mille, ber­gère à Les­cun de­puis 2010, alors qu’elle fi­nis­sait son BTS en­vi­ron­ne­ment. Fille d’un som­me­lier et d’une ser­veuse, elle a gran­di à Ville­franche-sur- Saône, vé­cu les jours d’une ado­les­cente qui fait la fête. Une vie à la­quelle elle a re­non­cé. « Mes co­pains au­jourd’hui courent les ex­pos, guettent les sor­ties de films et les concerts, mais pour quoi faire ? » Ce qu’elle vou­lait, elle, c’était être dans la na­ture. « Mon pre­mier pa­tron m’a dit un jour : “T’es vaillante” – le com­pli­ment ul­time. »

« Tu fous la honte à la pro­fes­sion »

On es­time à trois mille le nombre de ber­gers en France. Quatre écoles et di­vers or­ga­nismes forment chaque an­née de nou­velles re­crues, 80 % de ci­ta­dins, de plus en plus de filles. Alors que les vieux pay­sans ne veulent pas transmettre aux « étran­gers », com­bien d’entre elles pour­ront s’ins­tal­ler ? A rai­son de quatre-vingts heures de tra­vail par se­maine payées au smic, ni Clé­mence ni sa soeur ne vou­laient res­ter sa­la­riées. « Mais trou­ver une terre ici quand tu n’es pas lo­cale re­lève de l’im­pos­sible. Si en plus tu as fait des études, c’est car­ré­ment mal vu », dé­plore Clé­mence. Les mots de Ca­mille re­viennent co­gner comme en écho sur les pics dé­nu­dés : « Ce que je me suis pris dans la gueule en sept ans ! Il y a qua­torze pay­sans au vil­lage, je suis tous al­lée les voir. “Tu nous fou­tras pas de­hors de chez nous ! Tu fous la honte à la pro­fes­sion, trouve-toi un ber­ger.” Pour ne pas leur faire concur­rence, j’ai choi­si d’éle­ver des chèvres. J’au­rais éle­vé des la­pins, ils m’en au­raient quand même vou­lu. Mais j’ai une grande gueule. »

L’un des avan­tages du monde ru­ral pour une fille cé­li­ba­taire, c’est le sur­nu­mé­raire de gar­çons. Les soeurs Ma­cha­do se sont ra­pi­de­ment ca­sées avec des gars du vil­lage, des gars de la même fa­mille. Le com­pa­gnon de Clé­mence, hé­ri­tier de la ferme fa­mi­liale dans la val­lée, se voyait bien s’as­so­cier avec sa ber­gère. Elle a dû suivre une for­ma­tion théo­rique de six mois, sous­crire un em­prunt et bé­né­fi­cier d’aides pu­bliques pour ra­che­ter les parts de son beau-père dans l’ex­ploi­ta­tion. De­puis, prou­ver qu’elle est à la hau­teur est son ob­ses­sion. « J’ar­rive pas à lâ­cher, j’ai­me­rais bien. » Elle rêve de faire l’es­tive avec Ca­mille. Celle- ci vient en­fin d’ache­ter une terre à un « étran­ger », hé­ri­tée de ses grands-pa­rents. L’in­gé­nieure en éco­lo­gie et bio­di­ver­si­té a-t- elle payé pour son pas­sé de dé­fen­seuse de l’ours ? Au­jourd’hui, elle plaide contre sa ré­in­tro­duc­tion : « La co­ha­bi­ta­tion n’est pas pos­sible. » On re­garde les boules de laine crème pai­si­ble­ment épar­pillées sur la pente, on se dit qu’elles ne risquent rien. Tout à l’heure, Clé­mence va mon­ter les gar­der ; ça pré­vient les risques, et leur en­vie d’al­ler voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Chaque soir

elles re­des­cendent dor­mir près de la ca­bane, pro­té­gées par une clô­ture élec­tri­fiée.

« Je fais des frites ? » pro­pose la jeune femme. Alors qu’on l’aide à pe­ler les pa­tates, un ga­min en ran­don­née tour­ni­cote : « Il est où le ber­ger ? » Clé­mence ri­gole : « C’est tous les jours. » Dans la ca­bane, l’huile fré­mit dans la fri­teuse. La ta­nière de la ber­gère est co­sy : un lit double, une guir­lande multicolore, des livres et des DVD, Nos jours heu­reux, Or­gueil et pré­ju­gés, Ame­ri­can beau­ty. Et sur les éta­gères, des conserves mai­son. Mais fin sep­tembre, Clé­mence va trou­ver le temps long. Même cap­ter du ré­seau de­mande un ef­fort, il faut grim­per, en­core. « Du jour au len­de­main, la mon­tagne est vide, je peux pas­ser trois jours sans par­ler à per­sonne. Il suf­fit que les bre­bis aient été un peu cons, que le temps soit pour­ri, je res­sasse. » Alors qu’on ad­mire la so­li­di­té de Clé­mence face à la so­li­tude, on se de­mande com­ment les filles de la ca­bane Cap de Pount, dans la val­lée d’Os­sau voi­sine, sur­vivent à la pro­mis­cui­té. Neuf per­sonnes dont trois en­fants dans 12 m2, c’est de l’hé­roïsme. « Oui, c’est le plus dur », confie Laure Foueillas­sar, ber­gère sai­son­nière.

For­mée à l’ar­chi­tec­ture d’in­té­rieur à Gre­noble, elle a en­ta­mé un tour du monde du pas­to­ra­lisme. En sep­tembre, elle par­ti­ra chez les ber­gers du La­dakh, au nord de l’Inde.

Ce mé­tier, « l’un des plus vieux du monde », elle l’a dans le sang : « Mon ar­rière- grand-père était ber­ger ici. » Laure dort dans la mez­za­nine avec Isa, ber­gère à son compte, et son fils Nils. Le fro­mage d’Isa est ar­ri­vé en deuxième po­si­tion à la Fête du fro­mage. Cette grande gueule hy­per­sen­sible ne s’en est pas van­tée, on l’a ap­pris par ha­sard. Pierre Cra­vei­ro, le pa­tron de Laure, a une chambre mi­nus­cule mais sé­pa­rée. Il la par­tage avec son cou­sin de 13 ans. « C’est comme ça, l’es­tive, on s’y fait. L’an der­nier, j’étais le seul mec au mi­lieu de trois filles qui pas­saient leur temps à s’en­gueu­ler. Avec Laure, on gar­dait le nez sur notre chau­dron. »

Dans une ca­bane, dix mi­nutes plus haut, Diane Wa­rion, ber­gère sa­la­riée, a cinq co­lo­ca­taires : son pa­tron, la femme de ce­lui- ci et trois ados. C’est sa der­nière es­tive en Béarn. En sep­tembre, cette jeune femme pru­dente quitte la val­lée pour s’ins­tal­ler ailleurs, pro­ba­ble­ment dans les Landes, avec son com­pa­gnon, reporter

de guerre. Cette fille de vi­ti­cul­teurs pro­prié­taires à Saint-Emi­lion, a gran­di à Bor­deaux. « A 16 ans, j’ai vou­lu ar­rê­ter le ly­cée pour de­ve­nir ber­gère. Mais dans mon mi­lieu on fait des études. Alors j’ai fait des études : un BTS vi­ti­cul­ture oe­no­lo­gie, puis quatre an­nées à l’école su­pé­rieure d’agri­cul­ture, et en­fin un cer­ti­fi­cat de spé­cia­li­sa­tion ovin. » Sur les mains fines pleines d’am­poules, l’éclat dis­cret d’une bague Mau­bous­sin.

Une pe­tite fille, Louve

Comme ses vaillantes voi­sines, Diane en­quille des jour­nées de plus de quinze heures. Chaque jour à 5 h 30 ou 6 heures, elles traient les bre­bis, font le fro­mage, em­mènent les bêtes en garde dans la mon­tagne, re­des­cendent, traient à nou­veau, mangent et, à 22 heures, vont se cou­cher. Une fois par jour, elles des­cendent leurs fro­mages (os­sau-ira­ty) au sa­loir dans la val­lée, pour l’af­fi­nage. Pen­dant la garde, elles lisent, des­sinent, té­lé­phonent. Et ca­valent entre les ra­vines. Par­fois, quand le temps est pour­ri, qu’elles sont au bout de leurs forces, trem­pées, tran-

sies, que les bre­bis leur en font voir, elles pètent un câble. Se de­mandent ce qu’elles font là. Puis un rayon de so­leil crève le pla­fond, et elles savent pour quoi, pour qui. Ces fou­tues bre­bis, qu’il faut ra­me­ner saines, sauves et bien nour­ries. L’orage n’est pas pas­sé loin, l’heure de la traite ap­proche, les filles se dé­pêchent de faire re­des­cendre les bre­bis. Au­tour des ca­banes, les co­chons se goinfrent, vaches et che­vaux sau­vages battent le pa­vé, pié­ti­nant avec ap­pli­ca­tion les iris sau­vages et la ré­glisse, le ruis­seau chante en conti­nu, un éden où le dan­ger rôde. Au prin­temps, le loup est re­ve­nu. De­puis avril, cent trente bre­bis ont été tuées dans la val­lée d’Os­sau. Alors que les éle­veurs ac­cusent le loup, es­pèce pro­té­gée, les au­to­ri­tés pré­tendent que ce sont des hy­brides, chiens croi­sés avec des loups. Men­songe, af­firme la ber­gère Clé­mence. « Ils savent qu’on a le sang chaud et qu’on ne veut pas du loup, alors ils nous ba­ladent. » Il y a aus­si des chiens er­rants de­ve­nus sau­vages. En tout cas, la co­lère gronde chez les ber­gers. Dé­but juillet, une cen­taine de per­sonnes, éle­veurs et maires de la val­lée, ont or­ga­ni­sé une bat­tue illé­gale,

ti­rant çà et là quelques coups de fu­sil. Quant à l’ours, sa pré­sence fait po­lé­mique dans la mon­tagne de­puis que le mi­nistre Ni­co­las Hu­lot veut ad­joindre deux fe­melles aux deux mâles fou­raillant dans le dé­par­te­ment. Une dé­cla­ra­tion de guerre pour les éle­veurs, qui vou­draient bien que tous ces « éco­los bo­bos » foutent la paix à leurs bre­bis. Une au­baine tou­ris­tique et éco­no­mique, pour la quin­zaine d’éle­veurs pro ours qui marquent leur fro­mage de l’em­preinte du plan­ti­grade.

L’an der­nier, Diane a tra­vaillé en es­tive jus­qu’à cinq mois et de­mi de gros­sesse. Elle a don­né nais­sance à une pe­tite fille, Louve. Les lo­caux ne la loupent pas : « C’est Ours son deuxième pré­nom ? » La ber­gère dit que les bre­bis lui ont ap­pris le lâ­cher-prise. Alors que le trou­peau des­cend pour la traite, une bre­bis s’ef­fondre près d’un ro­cher. Diane crie, se­con­dée par son chien qui mor­dille les jar­rets de la bête afin qu’elle se re­lève. Rien. La jeune femme at­trape la bre­bis à bras-le- corps, près de 100 kg, pour la re­mettre de­bout. Pas bles­sée du tout, l’autre file comme une fu­sée vers l’en­clos. Quand leurs bre­bis vont bien, les vaillantes vont bien.

Clé­mence Ma­cha­do passe l’été seule avec ses bre­bis dans la val­lée d’Aspe, la sai­son où elle fa­brique le fro­mage d’es­tive.

18 heures, l’heure du bi­be­ron. Ca­mille Ma­cha­do, la soeur de Clé­mence, élève des chèvres. Bien­tôt, elle construi­tra sa chè­vre­rie sur une terre qu’elle vient d’ache­ter.

A g. : Fin de la trans­hu­mance, Clé­mence ar­rive avec ses 250 bre­bis à la ca­bane de l’An­sa­bère. 1. Les ai­guilles d’An­sa­bère, som­met my­thique du Béarn. 2. Ca­mille a un bé­bé de 8 mois. Cet été, elle a été pri­vée d’es­tive. 3. Pen­dant la garde des bre­bis, Laure Foueillas­sar, ber­gère sai­son­nière, des­sine ou lit Gio­no. 1

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Der­nière traite électrique à la ferme pour Diane Wa­rion, ber­gère sa­la­riée. En haute mon­tagne, elle trai­ra les bre­bis ma­nuel­le­ment, ma­tin et soir. Am­poules et mains blo­quées, la ma­la­die du ber­ger.

Beau­coup de ber­gères font l’es­tive en fa­mille avec leurs en­fants, avec ou sans ma­ri. Ici, dans la ca­bane de Cap de Pount, six adultes et trois en­fants se par­tagent 9 m2, au coeur du Parc na­tio­nal des Py­ré­nées.

Sa­rah Mar­san, ber­gère, en pleine fa­bri­ca­tion d’os­sau-ira­ty, avec Max, son ls de 2 ans, dans la ca­bane des Cram­bots.

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