News L’ac­tu qui nous touche, nous in­ter­pelle

La sé­na­trice dé­mo­crate de Ca­li­for­nie, noire et fille d’im­mi­grés, est dans la course pour de­ve­nir la pre­mière femme à la Mai­son Blanche.

Marie Claire - - Sommaire - Par Cé­cile De­la­rue

Sep­tembre 2018. La salle est comble, le mo­ment his­to­rique : de­puis des jours, le pays en­tier est ri­vé à ses écrans pour as­sis­ter aux au­diences du Sé­nat pour la no­mi­na­tion à la Cour su­prême des Etats-Unis de l’avo­cat Brett Ka­va­naugh. Sou­dain, le quin­qua­gé­naire, blanc, ch­ré­tien et se vou­lant « bien sous tout rap­port », va­cille. Il bé­gaie, s’em­mêle les pin­ceaux. Face à lui, un re­gard dé­ter­mi­né. Une voix as­su­rée mar­tèle, faus­se­ment naïve : « Je ré­pète : avez-vous en tête une seule loi qui donne du pou­voir au corps mas- cu­lin ? » Ka­va­naugh s’em­brouille, ba­fouille, fi­nit par ré­pondre que non. Quand on sait que sa no­mi­na­tion lui per­met­tra cer­tai­ne­ment de faire in­ter­dire l’avor­te­ment, l’échange est sa­vou­reux (et bien­tôt vi­ral sur les ré­seaux so­ciaux). En face, celle qui a rem­por­té l’af­fron­te­ment a la vic­toire mo­deste. Elle se tient droite, sûre d’elle. Elle s’ap­pelle Ka­ma­la Har­ris. Elle est sé­na­trice de Ca­li­for­nie, elle est noire ( la deuxième femme noire élue au Sé­nat), et c’est peu­têtre la pro­chaine pré­si­dente des Etats-Unis. Ci-des­sus : pro­non­çant un dis­cours à la Wo­men’s March, le 21 jan­vier 2017.

« Tout le monde dit que ce n’est pas pos­sible, qu’elle n’est au Sé­nat que de­puis un peu plus d’un an, que c’est trop tôt pour se pré­sen­ter… Mais c’est ce qu’on di­sait aus­si d’un jeune sé­na­teur noir nom­mé Ba­rack Oba­ma ». Pour Deb­bie Walsh, di­rec­trice du Cen­ter for Ame­ri­can Wo­men and Po­li­tics, l’ar­ri­vée de l’an­cienne avo­cate sur la scène po­li­tique n’est pas éton­nante : « Les dé­mo­crates cherchent un nou­veau vi­sage pour 2020, et Ka­ma­la Har­ris fait par­tie de ceux qui pour­raient les re­pré­sen­ter. Puis on as­siste à l’éclo­sion de toute une gé­né­ra­tion de femmes qui ont dé­ci­dé de ne plus at­tendre qu’on leur dise que c’est leur tour. Parce qu’elles ont com­pris que ce n’est ja­mais leur tour. Donc elles y vont tout de suite, et voient ce qu’il se passe. » Cette an­née, pen­dant la cam­pagne des élec­tions de mi-man­dat, le nombre de can­di­dates a bat­tu tous les re­cords, et on a vu Ka­ma­la Har­ris écu­mer le pays pour sou­te­nir des dé­mo­crates – même cer­taines dont la vic­toire était loin d’être ga­ran­tie. « Elle tient pa­role, et ça compte beau­coup. »

Mieux que les hé­roïnes de fic­tion

Grande, élan­cée, élé­gante, Ka­ma­la Har­ris, 54 ans, pour­rait être l’une de ces pré­si­dentes comme Hol­ly­wood aime en in­ven­ter. L’élue de Ca­li­for­nie fait d’ailleurs mieux que les hé­roïnes de fic­tion : elle est avant tout in­tel­li­gente, pug­nace, drôle, fi ne, et elle ne mâche pas ses mots. Fé­mi­niste as­su­mée, elle sou­tient la com­mu­nau­té trans­sexuelle contre les at­taques de

Do­nald Trump, af­fi rme haut et fort qu’elle ne se lais­se­ra pas im­pres­sion­ner par le lob­by des armes à feu, rap­pelle que des en­fants mi­grants sé­pa­rés de leur fa­mille sont trans­por­tés d’un camp à l’autre quand l’at­ten­tion mé­dia­tique s’est re­por­tée sur un énième tweet de Trump. Fille d’im­mi­grés (son père était ja­maï­cain, elle a été éle­vée par sa mère, in­dienne, ve­nue aux Etats-Unis pour me­ner ses re­cherches contre le can­cer du sein), elle donne à voir une Amé­rique comme on la rêve, celle d’une femme éclai­rée qui a pu s’éle­ver jus­qu’aux plus hauts ni­veaux de la so­cié­té. Avec une marque de fa­brique : ne par­ler que de ce qu’elle connaît, au lieu de s’op­po­ser à Trump en per­ma­nence.

Du pod­cast fé­mi­niste Call Your Girl­friend à un por­trait dans Vogue Etats-Unis en pas­sant par l’émis­sion d’El­len DeGe­neres, la sé­na­trice Har­ris, très pré­sente sur Ins­ta­gram, fait le plein mé­dia­tique. Les uti­li­sa­teurs de Twit­ter se mo­bi­lisent même pour lui sou­hai­ter son an­ni­ver­saire. Mais ce­la suf­fi ra-t-il pour lui per­mettre d’ac­cé­der à la can­di­da­ture dé­mo­crate dans deux ans ? Si son at­ta­che­ment à la Ca­li­for­nie lui vaut a prio­ri le sou­tien des grosses for­tunes de la Si­li­con Val­ley, la concur­rence se­ra rude. « C’est un peu tôt pour le pré­dire, ex­plique Jen­ni­fer Law­less, pro­fes­seure de sciences po­li­tiques à l’uni­ver­si­té de Vir­gi­nie. Mais ce n’est pas comme s’il y avait un ma­nuel de règles à suivre pour être élu : Trump n’en a sui­vi au­cune, et c’est lui le Pré­sident. »

A gauche : de­vant une pho­to de ses pa­rents, sur le pla­teau de The El­len DeGe­neres Show,le 5 jan­vier 2018.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.