La ren­contre d’après mi­nuit Riad Sat­touf

de Rennes, où il a gran­di après la Sy­rie et le cap Fré­hel. Il y a quelques heures, il dé­di­ca­çait « L’Arabe du fu­tur 4 »,

Marie Claire - - Sommaire -

son au­to­bio­gra­phie best-sel­ler. De cette ville qui l’a vu muer, il ne re­con­naît plus rien, mais y trou­ver un bar de nuit est fa­cile. Le Sca­ra­mouche, ses af­fiches bi­lingues gaé­lique-fran­çais et sa mu­sique cel­tique jouée par des bardes en jean H& M tirent une gri­mace à Sat­touf, plus mé­tal que fest-noz.

Ado­les­cent, il était gui­ta­riste dans un groupe de hard rock, comme Ca­mel, le per­son­nage des « Beaux gosses ». Le réa­li­sa­teur et des­si­na­teur pos­sède six gui­tares – « comme John­ny Hal­ly­day, qui avait trop de mo­tos ». Il pince les cordes en ré­flé­chis­sant à ses scé­na­rios. On a mis le cap sur le Hi­bou, bar de jeunes où la bière coule à flots. Il pré­vient : « Je vais être ra­bat-joie, mais je ne bois pas d’al­cool. » A une époque, il a beau­coup fu­mé, beau­coup bu. « Le pro­blème, c’est que je ne peux pas fu­mer ou boire un tout pe­tit peu. Quand je fu­mais, c’était deux pa­quets par jour. » La ma­gie de la nuit, ça ne lui parle pas : « Je suis tou­jours as­sez gê­né dans les boîtes, il y a tou­jours une fille avec dix mecs au­tour en train de dan­ser, j’ai l’im­pres­sion de voir l’ovule et les sper­ma­to­zoïdes. J’aime la nuit parce qu’il y a le jour après. Les pays du Nord, c’est ma­gni­fique. Le pro­blème, c’est les mo­ments sans jour, la nuit per­pé­tuelle. Une sorte de cau­che­mar. » De­vant sa menthe à l’eau, l’au­teur consi­dère les soif­fards ren­nais comme une étran­ge­té. « A leur âge, j’étais ob­sé­dé par l’idée de faire des livres. Je n’ai ja­mais eu suf­fi­sam­ment d’amis pour sor­tir en groupe. Les gens qui sortent le soir, c’est pour es­sayer de sé­duire. Moi, comme je n’avais pas de suc­cès, je n’al­lais pas dans les fêtes. Je n’ai ja­mais pris de drogues non plus. » Il se marre : « Mon sang est bio ! Ah, ah ! Je suis ra­bat-joie, je l’ai vu dans vos yeux ! » Au­then­ti­que­ment sym­pa­thique, le des­si­na­teur ri­gole, élude, si­nue, se livre à l’exer­cice de la non-confi­dence avec la tran­quilli­té d’un lac suisse. Sa fa­mille vit-elle à Rennes ? « C’est se­cret. » Vous avez des en­fants ? « C’est se­cret. Je ne vous le di­rai pas, vous ne sau­rez rien sur la suite de l’his­toire. Le se­cret de fa­mille ré­vé­lé dans “L’Arabe du fu­tur 4”, je ne l’avais ja­mais dit à per­sonne. » Pour connaître les se­crets de Riad Sat­touf, il faut le lire : c’est sa vie, la vraie, et même si cer­taines planches sont roses, ce n’est rose que sur le pa­pier. Dans ce tome IV, Riad a quit­té la Sy­rie pour le cap Fré­hel, puis em­mé­na­gé à Rennes. Après la bru­ta­li­té de l’école en Sy­rie, on dé­couvre la vio­lence de ses an­nées bou­ton­neuses. Elu « élève le plus moche » de son col­lège, on l’ap­pelle « Sat­touf, ma touffe, ta touffe, notre touffe »… Pour l’ins­tant, dans la bande des­si­née, Riad n’est pas en­core en­tré au ly­cée. On as­siste à sa mu­ta­tion d’ange blond adu­lé en ado in­vi­sible, « l’elfe de­ve­nu troll ». In­sultes, coups, raille­ries, hu­mi­lia­tions… il a pris cher. Il élude : « C’est as­sez com­mun. La vio­lence, je la mets dans mes livres. Mes livres sont vio­lents. C’est mar­rant d’avoir com­men­cé sa vie comme une somp­tuo­si­té et, à un mo­ment, être plus bas que… Ça per­met de re­la­ti­vi­ser. » L’au­to-api­toie­ment, le manque d’hu­mour, les gens qui s’en­gueulent, les gens qui dansent en boîte, « l’ex­tra­ver­sion », il dé­teste. Chro­ni­queur hard­core de l’ado­les­cence ac­néique, la beau­té plas­tique n’exerce sur lui au­cune fas­ci­na­tion. « La beau­té ? je ne sais pas vrai­ment ce que c’est. Les Ins­ta­gra­meurs sont les mâles do­mi­nants d’une classe de dix mil­lions d’élèves. Leur vi­sage est sy­mé­trique, oui, mais où est le ta­lent. Ce sont des hu­mains qui at­tirent d’autres hu­mains, en gé­né­ral pour avoir des rap­ports sexuels. » De­puis le dé­but de notre ren­contre, Riad Sat­touf met ses lu­nettes, les en­lève, les re­met… Il re­fuse d’être pho­to­gra­phié avec. « Elles font di­rec­teur ar­tis­tique d’“Au­chan ma­ga­zine”. » De­hors, un brouillard dense a flou­té les contours de la nuit. En­fant, Riad Sat­touf avait hor­reur d’al­ler se cou­cher. « La nuit était très me­na­çante. J’en­ten­dais des bruits, ceux des créa­tures qui se ca­chaient en es­sayant de me faire croire qu’elles n’exis­taient pas. » La peur a dis­pa­ru. « Ça date de l’époque où j’ai com­men­cé à faire des livres. J’ai dé­bar­qué dans mon pays, le pays de la bande des­si­née. » Il avait 18 ans, et il pu­bliait sa pre­mière BD, « Les pauvres aven­tures de Jé­ré­mie ». L’au­teur au suc­cès pla­né­taire (1,5 mil­lion d’exem­plaires ven­dus, tra­duit dans vingt-deux langues) a boy­cot­té le grand prix de la ville d’An­gou­lême 2016 parce qu’au­cune femme n’y était nom­mée. Il a réa­li­sé deux longs mé­trages, ré­col­té le cé­sar du meilleur pre­mier film (« Les beaux gosses ») et co­réa­lise la sé­rie d’ani­ma­tion adap­tée de ses « Ca­hiers d’Es­ther », dif­fu­sée chaque se­maine sur Ca­nal+ . Bref, le type per­sua­dé de n’avoir au­cun in­té­rêt est de­ve­nu ul­tra-ban­kable. « Ce que je fais n’est pas du tra­vail. Plu­tôt une chance ex­trême, celle de faire par­tie d’un ordre, “l’ordre des au­teurs”. C’est très sa­cré et très im­por­tant. Je ne peux pas me dire que je vais m’ar­rê­ter pour sor­tir, ou ne pas tra­vailler parce que j’y suis al­lé trop fort la veille. C’est le reste de la vie qui me semble étran­ge­ment anor­mal. » Il a l’air de s’en­nuyer, je le lui dis. « Mon ex­pres­sion neutre peut lais­ser croire ça. C’est à cause de mes yeux en de­mi-lune. Quand les lec­teurs viennent me de­man­der une pho­to, j’ouvre les yeux comme ça. » Il fait les yeux ronds. j’in­siste : ce n’est pas dans les yeux, c’est l’im­pas­si­bi­li­té. « J’ai un vi­sage très im­pas­sible, ça me fait très peur. Je suis sou­vent obli­gé de faire sem­blant de ne pas avoir l’air du mec bla­sé, soû­lé. » Il est 1 heure du ma­tin. Le bar ferme, nous aus­si. Il nous re­mer­cie d’être ve­nus jusque-là. S’ex­cuse de nous avoir plan­tés hier à Pa­ris. En voyant la sil­houette se fondre dans le brouillard, on se de­mande : « Qui est Riad Sat­touf ? » C’est un se­cret.

“Je n’ai ja­mais eu as­sez d’amis pour sor­tir en groupe. Les gens qui sortent, c’est pour es­sayer de sé­duire. Comme je n’avais pas de suc­cès, je n’al­lais pas dans les fêtes.”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.