Sto­ry Af­faires ju­di­ciaires à l’écran, le mi­roir dé­for­mant

Mu­riel Ro­bin en Jac­que­line Sau­vage hé­roïque, l’af­faire Gré­go­ry cri­mi­nel­le­ment sim­pli­fiée, Jé­rôme Ker­viel blan­chi en 1 h 30 min… Si les fic­tions adap­tées des grandes af­faires nous fas­cinent, leur vé­ri­té est sou­vent sa­cri­fiée sur l’au­tel de l’au­dience. Et

Marie Claire - - Sommaire - Par Sté­pha­nie Mar­teau

Plus de 9 mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs. Avec la dif­fu­sion du té­lé­film Jac­que­line Sau­vage : c’était lui où moi, le 1er oc­tobre der­nier, TF1 a frô­lé le re­cord d’au­di­mat. A la di­rec­tion de la fic­tion de la chaîne, nul ne feint la sur­prise : l’his­toire de cette femme condam­née deux fois par la jus­tice pour le meurtre de son ma­ri violent et gra­ciée par Fran­çois Hol­lande en 2016 avait se­coué l’opi­nion et pro­met­tait le suc­cès po­pu­laire. Le pro­duc­teur d’UGC Franck Cal­de­ron avait d’ailleurs ache­té aux édi­tions Fayard les droits du livre de Jac­que­line Sau­vage

(1) avant même qu’il soit écrit. Et moins d’un an après sa sor­tie de pri­son, la sexa­gé­naire était dans le bu­reau pa­ri­sien des pro­duc­teurs. Pour­tant, mal­gré le suc­cès d’au- di­ence, le ma­laise se fait sen­tir dans le pe­tit monde de la pro­duc­tion au­dio­vi­suelle. Le bat­tage pro­mo­tion­nel au­quel s’est li­vré l’ac­trice Mu­riel Ro­bin, éri­geant sans nuance Jac­que­line Sau­vage en sym­bole des vio­lences faites aux femmes, pose des ques­tions. En s’éloi­gnant de la vé­ri­té ju­di­ciaire, le té­lé­film a som­bré dans une forme de ré­vi­sion­nisme mé­dia­tique qui a in­di­gné les connais­seurs du dos­sier. Dé­jà, en sep­tembre, lors de sa pro­jec­tion au Fes­ti­val de la fic­tion TV, à La Ro­chelle, les spec­ta­teurs les plus aver­tis s’étaient émus en dé­cou­vrant un scé­na­rio très éloi­gné de la réa­li­té des faits éta­blis par l’en­quête. « On a fran­chi la ligne jaune, s’alar­mait un scé­na­riste. On est dans de l’op­por­tu­nisme to­tal, dans une uti­li­sa­tion du fait di­vers sans au­cune prise de dis­tance ». « Dé­sor­mais, il y au­ra un avant et un après C’était lui ou moi », pré­di­sait même une pro­duc­trice, qui était alors pour­tant loin d’ima­gi­ner à quel point le té­lé­film al­lait dé­clen­cher la po­lé­mique.

Une tri­bune au vi­triol

Dès le len­de­main de sa dif­fu­sion sur TF1, l’avo­cat gé­né­ral Fré­dé­ric Che­val­lier, qui avait re­quis contre Jac­que­line Sau­vage lors de son se­cond pro­cès d’as­sises, en 2015, pu­bliait – fait ex­cep­tion­nel – une tri­bune au vi­triol dans Le Monde. Il y dé­non­çait les pe­tits ar­ran­ge­ments des scé­na­ristes avec la vé­ri­té du dos­sier ju­di­ciaire, leurs omis­sions, leurs exa­gé­ra­tions. Il a no­tam­ment rap­pe­lé que l’en­quête avait dé­mon­tré que

Jac­que­line Sau­vage n’était pas sous l’em­prise de son ma­ri, ni mo­ra­le­ment ni fi­nan­ciè­re­ment. Que sa re­la­tion de couple était certes pa­tho­lo­gique, mais qu’elle te­nait à Nor­bert Ma­rot, son ma­ri, au point d’al­ler agres­ser phy­si­que­ment la femme avec qui ce­lui- ci avait une liai­son. Que les coups por­tés sur son fils (pas plus que l’in­ceste dé­non­cé par ses filles, ndlr) ne l’avaient pas dé­ci­dée à por­ter plainte contre lui. Qu’elle te­nait les rênes, en­fin, de l’en­tre­prise fa­mi­liale au sein de la­quelle ils tra­vaillaient tous. Ap­pe­lée par le ma­gis­trat à « res­ti­tuer la vé­ri­té ju­di­ciaire », Jac­que­line Sau­vage, que nous avons contac­tée, n’a pas sou­hai­té s’ex­pri­mer sur les im­passes du té­lé­film. Mais Franck Cal­de­ron, lui, as­sume cette sub­jec­ti­vi­té : « On s’est ba­sé sur le livre té­moi­gnage de Jac­que­line Sau­vage. On a aus­si beau­coup sol­li­ci­té ses deux avo­cates (Na­tha­lie To­ma­si­ni et Ja­nine Bo­nag­giun­ta) pour écrire le scé­na­rio, qu’elles ont re­lu. On a tra­vaillé main dans la main. » Me To­ma­si­ni ra­conte d’ailleurs « être ve­nue sur le pla­teau avec son as­so­ciée, en tant que consul­tantes, pour ai­der l’équipe de tour­nage à rendre les scènes réa­listes ». Fi­na­le­ment, le pro­duc­teur concède avoir « for­cé le trait par­fois, parce qu’il fal­lait faire te­nir qua­rante-sept ans d’hor­reur en 1 h 30 min ». Au risque, donc, de ne pré­sen­ter qu’une par­tie des faits.

La té­lé raf­fole des af­faires ju­di­ciaires, et le monde de l’édi­tion l’a bien com­pris, conce­vant de plus en plus ses livres dans l’es­poir d’une adap­ta­tion. Mais pour la ch­ro­ni­queuse ju­di­ciaire Isa­belle Hor- lans 2), l’adap­ta­tion de faits di­vers à l’écran

( est for­cé­ment biai­sée : « La té­lé adore les his­toires de pot de fer contre pot de terre : jus­tice contre mis en cause. » Comme dans le cas de Jac­que­line Sau­vage, il n’est pas rare que les réa­li­sa­teurs prennent un par­ti op­po­sé aux dé­ci­sions des tri­bu­naux : ce fût le cas, en 2011, avec l’af­faire Rad­dad, adap­tée au ci­né­ma par Ro­sch­dy Zem ( Omar m’a tuer) d’après le livre d’Omar Rad­dad co­écrit avec la jour­na­liste Syl­vie Lo­ti­ron et pa­ru en 2002 3). Le jar­di­nier,

( condam­né en 1994 à dix-huit ans de ré­clu­sion cri­mi­nelle avant de bé­né­fi­cier, en 1996, d’une grâce par­tielle, y est pré­sen­té comme la vic­time d’une en­quête bâ­clée.

Condam­nés pour dif­fa­ma­tion

En 2016, Jé­rôme Ker­viel, mul­ti­con­dam­né, s’est vu blan­chi à l’écran par Chris­tophe Bar­ra­tier dans L’out­si­der. C’est son livre, L’en­gre­nage, mé­moires d’un tra­der 4), qui a

( été adap­té. Jean Veil, avo­cat de la So­cié­té Gé­né­rale, se dé­sole de voir que « Ker­viel, à l’écran, passe pour une vic­time de la So­cié­té Gé­né­rale et d’un ca­pi­ta­lisme fou. Il a pour­tant avoué, de­vant la bri­gade fi­nan­cière, avoir agi seul. Il a mul­ti­plié les faux e-mails à en-tête de la Bun­des­bank ou de JP Mor­gan et les mou­ve­ments fic­tifs qui dé­montrent son in­ten­tion de dis­si­mu­ler ses opé­ra­tions dé­me­su­rées. » Isa­belle Hor­lans, elle, re­tient que « les ma­gis­trats n’ont pas du tout ai­mé que l’his­toire soit à ce point ré­écrite. C’est sans doute en par­tie pour ce­la qu’il n’a pas ob­te­nu la ré­vi­sion de son pro­cès ». Il ar­rive pour­tant, quand les au­teurs de fic­tions vont trop loin, que la jus­tice s’en mêle et condamne les chaînes à ver­ser de lourdes in­dem­ni­tés. Ce fût le cas pour France 3 et Arte, condam­nés en 2009 et 2011 pour dif­fa­ma­tion à l’en­contre de Ma­rie-Ange La­roche, la veuve de Ber­nard La­roche, après la dif­fu­sion d’un té­lé­film sur l’af­faire Gré­go­ry. La mi­ni-sé­rie en six épi­sodes in­ti­tu­lée L’af­faire Ville­min re­ve­nait sur l’as­sas­si­nat ja­mais élu­ci­dé du pe­tit gar­çon re­trou­vé pieds et poings liés dans la Vo­logne, le 16 oc­tobre 1984. Les soup­çons s’étaient d’abord por­tés sur Ber­nard La­roche, cou­sin ger­main de Jean-Ma­rie Ville­min, qui fut in­cul­pé et in­car­cé­ré pen­dant trois mois, avant d’être li­bé­ré et tué par le père de l’en­fant, per­sua­dé de sa culpa­bi­li­té. Or « le té­lé­film ne se contente pas de re­trans­crire la vé­ri­té ju­di­ciaire sans dé­si­gner au­cun cou­pable mais laisse au contraire en­tendre que l’au­teur du crime est Ber­nard La­roche, fai­sant de ses proches des com­plices », s’in­digne Gé­rard Wel­zer, avo­cat de Ma­rie-Ange La­roche.

Dans un ju­ge­ment sé­vère, la cour d’ap­pel de Ver­sailles a poin­té le biais des scé­na­ristes : « Seuls les époux Ville­min, qui ont cé­dé le droit d’adap­ta­tion té­lé­vi­suel de leur livre, ont été contac­tés. La fa­mille Bolle-La­roche a été te­nue à l’écart de la réa­li­sa­tion du té­lé­film. » De là tout un scé­na­rio qui ac­cable La­roche et les siens. Exemple : dans une scène, la jeune belle-soeur de ce der­nier, Mu­rielle Bolle, 15 ans, fait une pi­qûre d’in­su­line à Gré­go­ry, le plon­geant dans le co­ma et de­ve­nant com­plice de l’as­sas­si­nat. « C’est un épi­sode qui n’est éta-

Le pro­duc­teur du film sur Jac­que­line Sau­vage avoue avoir par­fois for­cé le trait, « parce qu’il fal­lait faire te­nir qua­rante-sept ans d’hor­reur en 1 h 30 min ».

bli par au­cun fait d’en­quête », s’étrangle au­jourd’hui en­core Jean-Paul Teis­son­nière, avo­cat de Mu­rielle Bolle. L’ar­rêt de 2011 in­ter­dit de toute fa­çon la re­dif­fu­sion du té­lé­film, au mo­tif que « les réa­li­sa­teurs conduisent né­ces­sai­re­ment le té­lé­spec­ta­teur à pen­ser (…) que le pe­tit Gré­go­ry a pas­sé ses der­nières mi­nutes de vie à bord de la voi­ture de Ber­nard La­roche ».

Les hy­po­thèses les plus folles

Pour les au­teurs de « fic­tions du réel », le risque de dé­ra­page est d’au­tant plus grand lors­qu’au­cune vé­ri­té ju­di­ciaire n’est éta­blie. Le fait di­vers qui sert de base au scé­na­rio de­vient alors ma­tière à ro­man et se prête aux hy­po­thèses les plus folles, y com­pris quand elles n’ont ja­mais été sé-

rieu­se­ment en­vi­sa­gées par les en­quê­teurs. Dans ce re­gistre, Pierre Ak­nine s’ap­prête à al­ler très loin. Le scé­na­riste com­men­ce­ra en mars pro­chain le tour­nage d’Un homme par­fait, mi­ni-sé­rie en quatre épi­sodes pour M6 re­tra­çant la vie et la dis­pa­ri­tion de Xa­vier Du­pont de Li­gon­nès, meur­trier de son épouse et de ses quatre en­fants en 2011. Pour ali­men­ter son scé­na­rio, Pierre Ak­nine s’est ba­sé sur tren­te­neuf notes ré­di­gées sur in­ter­net par le père de fa­mille, ver­sées au dos­sier d’ins­truc­tion et dif­fu­sées illé­ga­le­ment sur la page Fa­ce­book d’un cer­tain « Ch­ris­laVé­ri­té », in­ter­naute pas­sion­né par cette énigme. Le po­li­cier qui est à l’ori­gine des fuites a été condam­né en 2012 à 4 000 € d’amende pour at­teinte au se­cret de l’ins- truc­tion. Mais Pierre Ak­nine, qui risque d’être pour­sui­vi à son tour, as­sume : « La vie de cette fa­mille sur in­ter­net est très ins­truc­tive, et to­ta­le­ment sous-es­ti­mée par les en­quê­teurs. On y me­sure les dé­rives mys­tiques de Xa­vier Du­pont de Li­gon­nès, sa proxi­mi­té avec des sectes chris­tiques in­té­gristes. » En sui­vant cette piste, l’au­teur a ima­gi­né une fin qui, loin d’être consi­dé­rée comme plau­sible par les en­quê­teurs, pré­sente le mé­rite d’être ro­ma­nesque : Xa­vier Du­pont de Li­gon­nès au­rait fui au Ca­na­da, où il se­rait de­ve­nu prê­cheur.

1. Je vou­lais juste que ça s’ar­rête, éd. Le Livre de Poche. 2. Coau­teure, avec Va­lé­rie de Sen­ne­ville, des

Grands fauves du bar­reau, éd. Cal­mann-Le­vy. 3. Pour­quoi moi ?, éd. Points. 4. Ed. J’ai lu.

A g. : Oli­vier Mar­chal et Mu­riel Ro­bin dans Jac­que­line Sau­vage : c’était lui où moi.Ci-des­sus : Sa­mi Boua­ji­la dansOmar m’a tuer.

1. Odile Vuille­min et Fred Tes­tot dans L’em­prise, té­lé lm li­bre­ment adap­té d’Ac­quit­tée, l’au­to­bio­gra­phie d’Alexan­dra Lange, ac­quit­tée en 2012 du meurtre de son ma­ri, qui la bat­tait. 2. Ar­thur Du­pont dansL’out­si­der, le lm ins­pi­ré de l’af­faire Jé­rôme Ker­viel. 3. Fran­cis Re­naud et Ar­melle Deutsch dans la mi­ni-sé­rie L’af­faire Ville­min.4. Vé­ro­nique Ge­nest et Yvan Le Bol­loc’h dans La bonne dame de Nan­cy, le té­lé lm adap­té de l’af­faire Si­mone We­ber. 1 3 2 4

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