Marie Claire

Ces poétesses qui donnent de la voix

En illuminant de sa prose presque slammée la cérémonie d’investitur­e de Joe Biden en janvier dernier, la jeune Amanda Gorman a offert un visage à toute une génération de poétesses qui, en librairie mais aussi sur scène, sur disque ou sur Instagram, tente

- Par Géraldine Dormoy-Tungate

Voilà ce que Lisette Lombé a ressenti le 20 janvier, “UNE ÉLÉVATION.” à l’écoute du poème d’Amanda Gorman (1), étudiante afro-américaine de 22 ans, déclamé devant le nouveau président des États-Unis. «Tout d’un coup, on est passé des discours au ras du sol de Trump à quelque chose qui nous transporta­it au-dessus de la noirceur du monde », se remémore la poétesse belgo-congolaise (2). «Par son énergie, sa vivacité, sa dignité, elle a créé un appel d’air pour les autres poétesses », s’enthousias­me l’auteure et poétesse française Cécile Coulon. Du jamais vu dans un genre littéraire resté longtemps masculin et figé dans ses références classiques. Pourtant, ces dernières années, de plus en plus de femmes font bouger les lignes, en s’appuyant notamment sur les réseaux sociaux. La plus célèbre, Rupi Kaur (3), s’est imposée en 2015 avec une série de photos sur les règles, aussitôt censurée par Instagram. Le scandale a permis au public de découvrir ses vers illustrés: en 2014, son premier recueil, Lait et miel (4), s’est vendu à cinq millions d’exemplaire­s et est aujourd’hui traduit dans plus de trente-cinq langues. Reine des «instapoète­s», la Canadienne d’origine indienne a fait émerger un mouvement porté par de nombreux anonymes heureux de trouver en ligne un public réceptif. En France, la tradition du livre reste forte, mais les éditeurs s’adaptent. Cécile Coulon, déjà romancière, a fait connaître sa poésie en la mettant en ligne sur Facebook. «Pendant huit ans, il n’était pas imaginable de la publier en papier, se souvient-elle. Mais quand on est arrivé à vingt mille personnes autour de mes poèmes, un éditeur m’a contactée. » Son premier recueil, Les ronces (5), a reçu le prix Guillaume-Apollinair­e 2018.

Au XXIe siècle, LA POÉSIE SE RENOUVELLE ÉGALEMENT PAR LA SCÈNE. elle s’écoute autant qu’elle se lit, ce qui s’avère plus facile dans les pays attachés à la transmissi­on orale. Les États-Unis font figure de référence avec leur tradition du slam – poésie dite à haute voix, sur

scène ou dans les cafés –, et avant lui celle du «spoken word» – manière de faire vivre un texte en le mêlant à de la musique, du théâtre ou de la danse, popularisé­e dans les années 50-60 par la Beat generation et les poètes afro-américains. Au Royaume-Uni, Kae Tempest en est actuelleme­nt l’héritière la plus acclamée. En Belgique, Lisette Lombé est arrivée au slam sur le tard: en 2015, alors formatrice, elle écrit un texte sur une agression qu’elle a subie dans un train, l’apprend par coeur et monte le dire sur scène. C’est cette rencontre avec le public qui, pour elle, insuffle à la poésie un renouveau inédit : «Je ne suis pas dans une quête esthétique mais dans une attention au rythme et à l’accessibil­ité. J’écris pour le partage. Ce qu’on peut nous reprocher dans la littérarit­é des textes, nous le contrebala­nçons par notre présence scénique.»

Au pays de Charles Baudelaire et de Victor Hugo, les résistance­s à ces prises de parole en public sont nombreuses. La poésie évoque plus les récitation­s scolaires de poètes morts depuis des siècles qu’un joyeux happening et le milieu, élitiste, a longtemps cultivé l’entre-soi. Mais ici aussi, les choses changent. « Cela fait des années que nous allons à la rencontre des publics, rappelle Valérie Rouzeau (6), poétesse aguerrie et traductric­e de Sylvia Plath. Les festivals français sont aussi populaires que les festivals anglais.» Des rencontres sont également organisées dans les collèges et les lycées. Le Printemps des Poètes déploie 350 évènements par an. «En France, la poésie fait peur, mais si elle est lue à haute voix, les barrières tombent», résume Cécile Coulon.

Les poétesses ont toujours ENCORE FAUT-IL POUVOIR ÊTRE ENTENDUE. été là mais, jusqu’à récemment, les gardiens de la poésie étaient des hommes blancs peu enclins à l’ouverture. D’origine congolaise, Lisette Lombé regrette de n’avoir jamais croisé un poète racisé au cours de ses études. Cécile Coulon s’est fait insulter lorsqu’elle a reçu son prix. Le machisme du milieu remonte à loin: Louise Colet, grande poétesse du XIXe siècle, reste plus connue pour sa liaison avec Gustave Flaubert que pour son oeuvre. Heureuseme­nt, les mentalités évoluent: « Depuis dix ans, les textes les plus revendicat­ifs et les plus novateurs que je lis sont féminins », assure Jean-Yves Reuzeau, cofondateu­r des éditions Le Castor Astral. Avec les nouveaux féminismes et la révolution #MeToo, le mouvement s’accélère: les poétesses actuelles n’ont jamais été aussi engagées. Lisette Lombé cherche les personnage­s, les images et les histoires qui opposeront « langue de feu contre langue de bois ». Et tant pis si son père trouve ses paroles impudiques : il faut parfois cela pour faire avancer les choses. «Le littéraire ne se suffit plus à lui-même, constate-t-elle. Il se mêle au social, au politique, à l’intime. »

LES POÈMES ÉCRITS PAR DES FEMMES D’AUJOURD’HUI SONT DES CRIS DE

estime la libraire Célestine Colombier (7). Certains thèmes – RAGE, discrimina­tions, agressions, viols, harcèlemen­t – sont durs, mais ils mènent à des lectures poignantes et fédératric­es: « Depuis Sappho dans la Grèce antique, chaque poétesse écrit sur ce qui lui tord le ventre, analyse-t-elle. Elles le font différemme­nt, mais se rejoignent pour dire ce que c’est qu’être une femme. Et c’est souvent violent.» Elles s’emparent des tabous et font du corps un thème central. « Il manque beaucoup de choses dans une littératur­e écrite et transmise par des hommes, remarque Rim Battal, poétesse marocaine vivant à Paris. Quand j’étais enceinte de ma fille, j’avais envie de lire des textes qui poseraient des mots crus, directs, précis sur l’expérience existentie­lle de la maternité. Je n’en ai pas trouvé. J’ai commencé à prendre des notes, c’est devenu L’eau du bain (8). » Affranchie­s du «male gaze», ce regard masculin qui fait des femmes un objet de désir, les poétesses sortent du rôle de muse dans lequel les hommes les avaient enfermées et délaissent le langage de la séduction. «Avant de regarder l’autre, c’est bien de commencer par rentrer en soi, suggère Cécile Coulon. J’aimerais que des poètes me racontent un corps masculin qui vieillit, par exemple. » La poésie va-t-elle continuer de se féminiser et de se démocratis­er? Toutes y croient. Célestine la voit évoluer à l’image de la société: « Il y aura bientôt plus d’éditrices, le public d’amateurs ne cesse de s’agrandir et les libraires seront là pour les défendre.» À vos plumes!

1. La colline que nous gravissons, à paraître en français aux éd. Fayard en mai 2021. 2. Dernier ouvrage paru : Brûler, brûler, brûler, éd. L’Iconopop. 3. Dernier ouvrage paru : Home body, éd. Nil. 4. Éd. Charleston. 5. Éd. Le Castor Astral. 6. Dernier ouvrage paru : Éphéméride, éd. La Table Ronde.

7. Librairie Gallimard, 15, bd Raspail, Paris 7e. 8. Éd. Supernova Project.

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Cécile Coulon.
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