ETHNO

Ce qui reste des usages mor­tuaires d’an­tan

Massif Central Patrimoine - - Sommaire - Texte / Ber­nard Stéphan /

Les vieux ri­tuels de la mort et des ob­sèques dans les pro­vinces du Mas­sif cen­tral.

La réa­li­té de la mort a don­né lieu a une ri­tua­li­sa­tion qui a du­ra­ble­ment mar­qué les cam­pagnes, et en par­ti­cu­lier celles du Mas­sif cen­tral. Et ce n’est que la gé­né­ra­li­sa­tion de l’in­ter­ven­tion des Pompes fu­nèbres ces vingt der­nières an­nées et l’in­tro­duc­tion de normes spé­ci­fiques aux ob­sèques qui ont fait re­cu­ler voire dis­pa­raître les vieilles ri­tua­li­sa­tions. La pre­mière étape était l’an­nonce du dé­cès. Dans une époque ou le mes­sage n’était pas mé­dia­ti­sé, c’était le voi­si­nage dans un acte de so­li­da­ri­té com­mu­nau­taire qui por­tait l’an­nonce d’un dé­funt dans l’en­vi­ron­ne­ment proche. Bien sûr l’église sonne le glas, mais ce sont les plus proches voi­sins qui en gé­né­ral font le tour des mai­sons du vil­lage et lors­qu’on vit dans la cam­pagne pro­fonde, le tour des ha­meaux. La se­conde étape était l’or­ga­ni­sa­tion de la chambre mor­tuaire où re­po­sait le mort qui se­rait « vi­si­té » par le voi­si­nage ve­nant se re­cueillir, je­ter quelques gouttes d’eau bé­nite, prier si on est croyant, se re­cueillir si­len­cieu­se­ment si on ne l’est pas. Bien en­ten­du, lorsque nous évo­quons la mort dans une ferme, dans une mé­tai­rie, dans un do­maine agri­cole, le deuil vou­lait alors que les ou­ver­tures des bâ­ti­ments soient oc­cul­tées, un crêpe noir ten­du sur les ruches, les vo­lailles re­cluses dans les pou­laillers et les bêtes (bo­vins ou ovins) conduites dans les étables ou les ber­ge­ries jus­qu’au len­de­main des ob­sèques. Plu­sieurs au­teurs évoquent l’usage de pla­cer une pièce de mon­naie dans le cer­cueil au mo­ment de la mise en bière. C’est ain­si que l’eth­no­logue et folk­lo­riste Ar­nold Van Gen­nep cite la com­mune de Ceys­sat (Puy-de-dôme). De même évoque-t-il la cou­tume en Bour­bon­nais où « de très pauvres gens mettent une pièce de mon­naie dans la main d’un tré­pas­sé ». L’his­to­rien et folk­lo­riste Bour­bon­nais Fran­cis Pé­rot (1) consi­dère que cet usage a un ob­jec­tif : « C’est pour flé­chir Cha­ron qui doit les pas- ser dans la barque », écrit-il. Le folk­lo­riste et col­lec­teur limousin Georges-mi­chel Cois­sac donne pour qua­si gé­né­rale au XIXE siècle la mise en main du dé­funt d’une pièce. Une der­nière étape était la cou­tume de l’écuelle du mort ou dé­pôt sur la tombe d’une écuelle, plus gé­né­ra­le­ment as­siette en faïence ou plus ré­cem­ment bol du pe­tit-dé­jeu­ner du dé­funt. Cet usage existe en­core, je l’ai ob­ser­vé en 2010 dans les ci­me­tières du sud du Ber­ry (com­munes du sud de l’indre et du sud du Cher) et dans les ci­me­tières de la Marche li­mou­sine, à l’ex­trême nord du Limousin, dans les dé­par­te­ments de la Creuse et de la Hau­teVienne. L’us­ten­sile était uti­li­sé pour re­ce­voir l’eau bé­nite dans la chambre mor­tuaire et il ac­com­pa­gnait la dé­pouille pour fi­nir sur la tombe dans le ci­me­tière. Il ren­voie à la très vieille tra­di­tion que l’on trouve dans les ri­tuels cha­ma­niques de très nom­breuses so­cié­tés pre­mières et dans les ri­tuels mor­tuaires an­tiques avec la mise au tom­beau de nom­breux us­ten­siles do­mes­tiques sus­cep­tibles de faire usage pour les be­soins du dé­funts dans son voyage de l’au-de­là. Van Gen­nep cite la com­mune de Ceys­sat (Puy-de-dôme) où il a re­pé­ré cet usage en Au­vergne. En Bour­bon­nais, on fa­bri­quait même les écuelles des morts à Moulins (Allier). On doit à Fran­cis Pé­rot la des­crip­tion sui­vante : « Les écuelles des morts qui se fa­bri­quaient à Moulins sont des vases en terre ver­nis­sée avec deux oreilles or­nées du mo­no­gramme du Ch­rist (...) ». L’écri­vain et folk­lo­riste Emile Pau­ly, qui a en­quê­té sur les usages en Com­braille, a ain­si trou­vé « le bol à eau bé­nite » dé­po­sé sur les tombes ou même dans les tombes. On trouve l’usage avec une va­riante à Au­zat (Haute-loire) : lors­qu’un ha­bi­tant d’au­zat dé­cé­dait, l’écuelle du dé­funt quit­tait la mai­son en même temps que le cer­cueil. Rem­plie d’eau bé­nite qui ser­vait à bé­nir la croix d’au­zat et l’as­sis­tance, l’écuelle était en­suite bri­sée au pied de la­dite croix…

(1) 1840-1918, au­teur du Folk­lore Bour­bon­nais et de nom­breuses études sur les usages pay­sans en Bour­bon­nais.

Jusque vers 1980, le deuil est un usage com­mu­nau­taire, par­ta­gé par le voi­si­nage et pris en charge par les proches de la fa­mille et du vil­lage. De vieux ri­tuels comme l’an­nonce de voi­si­nage ou la cou­pelle des morts

ont sub­sis­té jus­qu’à nos jours dans cer­taines ré­gions du Mas­sif cen­tral.

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