IL Y A 250 ANS, LA BÊTE DU GEVAUDAN

Quand le loup de­vint la bête em­blé­ma­tique… Un fait divers qui, pen­dant quatre ans, fit vivre une grande peur en Vi­va­rais, Gé­vau­dan, Ve­lay et Haute-au­vergne.

Massif Central Patrimoine - - Sommaire - Texte / Isa­belle Guillaume / Pho­tos/ Vincent Jolfre /

Il y a 250 ans, la Bête han­tait la Haute-au­vergne, la Mar­ge­ride, le Gé­vau­dan et le Ve­lay. Re­tour sur les lieux d’une his­toire qui est en­trée dans l’his­toire à l’heure où le loup re­vient dans le mas­sif.

La Lo­zère et la Haute-loire fi­gurent en tête des zones géo­gra­phiques où les éle­veurs de mou­tons ma­ni­festent leur co­lère contre le re­tour des loups et leurs

pré­da­tions sur les trou­peaux. C’est sur ce territoire que com­men­çaient, il y a deux cent cin­quante ans, les at­taques de l’ani­mal connu sous le nom de Bête du

Gé­vau­dan. Un fait di­vers qui fut éle­vé au rang d’un vé­ri­table mythe.

De­puis qu’il a fran­chi les Alpes en 1993 pour se ré­ins­tal­ler en France, le loup s’in­vite sur les chaînes de té­lé­vi­sion et dans les co­lonnes des jour­naux. Les mé­dias filment les traces de ce pré­da­teur qui at­taque la nuit. Et ils en­re­gistrent la po­lé­mique qu’il sus­cite. Dans l’un des camps en pré­sence, les éle­veurs de mou­tons dont le ca­ni­dé dé­cime les trou­peaux et qui ré­clament des moyens de lutte ren­for­cés. Dans le camp d’en face, les dé­fen­seurs de la faune sau­vage. Ceux-ci rap­pellent qu’il est in­ter­dit d’abattre cette es­pèce pro­té­gée par la conven­tion de Berne ra­ti­fiée en 1990. Ani­mal mé­dia­tique, le pré­da­teur est éga­le­ment coû­teux pour la col­lec­ti­vi­té. Le mon­tant des in­dem­ni­tés ver­sées aux éle­veurs vic­times de ses pré­da­tions frô­lait les deux mil­lions d’eu­ros en 2012. L’ac­tua­li­té du loup en Lo­zère, les contro­verses qu’il en­gendre trans­posent, à leur ma­nière, le fait-di­vers san­glant de la Bête du Gé­vau­dan. L’in­sai­sis­sable pré­da­teur a ali­men­té la lit­té­ra­ture de col­por­tage de la se­conde moi­tié du XVIIIE siècle. Et son ha­bi­le­té à dé­jouer les bat­tues lan­cées contre lui a sus­ci­té des ten­sions aux dif­fé­rents éche­lons du pou­voir dans une France alors gou­ver­née par Louis XV.

Sous l’oeil des his­to­riens

De l’an­cien Ré­gime aux dé­buts de la IIIE Ré­pu­blique qui a éra­di­qué l’es­pèce, le loup a me­na­cé jus­qu’aux fau­bourgs des villes. Les cam­pagnes ont été les prin­ci­pales vic­times de ce fléau qui s’en pre­nait aux bêtes, aux en­fants et même, à l’époque où sé­vis­sait la rage, à l’en­semble de la po­pu­la­tion, adultes com­pris. Les ar­chives des dif­fé­rentes pro­vinces fran­çaises ont en­re­gis­tré ses at­taques contre les pe­tits va­chers qui gar­daient les trou­peaux à l’écart des vil­lages. Ce sont aus­si de jeunes vic­times, et quelques femmes, qui meurent sous les dents de la Bête du Gé­vau­dan à par­tir du prin­temps de 1764. Comme ses congé­nères, celle-ci a choi­si ses proies pour leur fai­blesse. Mais elle s’est dis­tin­guée des autres loups qui ont en­san­glan­té le reste de la France par l’am­pleur de ses dé­pla­ce­ments géo­gra­phiques, par la du­rée de ses at­taques et par l’im­por­tance de la mo­bi­li­sa­tion mise en oeuvre pour l’abattre. Ve­nue du Haut-vi­va­rais, la Bête a par­cou­ru des ki­lo­mètres, sillon­nant l’au­brac et la Mar­ge­ride, du pla­teau de Lan­gogne jus­qu’à la Haute-au­vergne. Elle a lais­sé der­rière elle des proies à de­mi-dé­vo­rées et, pen­dant quatre ans,

dé­joué les traques et les pièges des hommes. Les chas­seurs les plus ré­pu­tés du royaume ont ten­té d’abattre cet ani­mal dont les at­taques sont bien­tôt connues au-de­là de l’au­vergne, et jus­qu’à Ver­sailles. Le pre­mier, le ca­pi­taine Du­ha­mel, à la tête de ses dra­gons, doit re­con­naître son im­puis­sance. Le grand lou­ve­tier du roi, d’en­ne­val, échoue­ra éga­le­ment face à ce pré­da­teur plus ru­sé que ceux qu’il a tra­qués jus­qu’alors. Es­cor­té de son fils, il amène avec lui une meute de six chiens li­miers dres­sés à pis­ter le loup. Mais ce Nor­mand qui s’en­or­gueillit d’avoir tué plus de mille deux cents loups n’ajou­te­ra pas l’ani­mal du Gé­vau­dan à ce brillant ta­bleau de chasse. Le porte-ar­que­buse du roi, Fran­çois An­toine, est le der­nier chas­seur of­fi­ciel. Ac­com­pa­gné de ve­neurs de la cour, il ar­rive sur place après avoir fait étape à Cler­montFer­rand et à Saint-flour. Il par­vient à abattre un gros loup dans les bois des Chazes en sep­tembre 1765. Pour Ver­sailles, l’épi­sode est clos. Le roi le si­gni­fie en gra­ti­fiant le chas­seur vic­to­rieux de la croix de Saint-louis et d’une pen­sion gé­né­reuse. En réa­li­té, les at­taques lu­pines ont re­pris. Elles se pour­sui­vront pen­dant de longs mois au pied du mont Mou­chet. Le pré­da­teur est alors re­pré­sen­té sous les formes les plus ef­frayantes. Il est dé­crit comme un ani­mal in­vul­né­rable aux balles. Plu­sieurs en­fants ont pour­tant re­pous­sé ce monstre. En jan­vier 1765, un gar­çon de douze ans nom­mé Jacques Por­te­faix a ain­si sau­vé l’un de ses ca­ma­rades que la Bête ten­tait d’em­por­ter. Ar­mé d’un simple bou­te­loup, il a cou­ra­geu­se­ment mis l’ani­mal en fuite.

Un exemple de la lutte de l’homme et du loup

La longue série des pré­da­tions s’achève le 19 juin 1767. Ce jour-là, Jean Chas­tel, un chas­seur de La Beys­seyre-saint-ma­ry, par­ti­cipe à une nou­velle bat­tue or­ga­ni­sée par le jeune mar­quis d’ap­chier. Il tire un loup dans le bois de La Té­na­zeyre et l’abat. Cet heu­reux coup de fu­sil marque, cette fois, le vé­ri­table dé­noue­ment. Les échos don­nés par la presse de l’époque à la Bête, sa pré­sence dans les mé­moires, ont oc­cul­té les autres at­taques lu­pines qui ont mar­qué les pro­vinces au fil des siècles. Jean-marc Mo­ri­ceau, qui a consa­cré plu­sieurs ou­vrages au su­jet, in­vite à re­pla­cer le drame du Gé­vau­dan dans la pers­pec­tive glo­bale d’une lutte sé­cu­laire de l’homme et du loup. Pour ce spé­cia­liste de la ru­ra­li­té, plu­sieurs fac­teurs ex­pliquent la du­rée du drame : « L’épar­pille­ment de l’ha­bi­tat dans un puzzle agro-pas­to­ral qui s’élève à 1.200 m d’al­ti­tude », men­tionne l’his­to­rien, « l’ex­ces­sive hu­mi­di­té qui règne de l’au­tomne 1764 à l’été 1765, qui ac­cu­mule neige et brouillard ; la mul­ti­pli­ci­té des chasses qui di­latent très vite la zone de ra­vages, les ri­va­li­tés entre types de chas­seurs, l’hos­ti­li­té entre les in­ter­ve­nants ex­té­rieurs et les gens du cru ». À l’époque de ses at­taques, la Bête a ins­pi­ré les des­si­na­teurs de ca­ri­ca­tures et les jour­na­listes des ga­zettes qui ve­naient de perdre un su­jet à trai­ter avec la fin de la guerre de Sept ans en 1763. Le coup de fu­sil de Jean Chas­tel a mis fin à ses pré­da­tions, mais pas aux his­toires qu’elle sus­ci­tait. De son vi­vant, les col­por­teurs dif­fu­saient des images lui don­nant l’ap­pa­rence d’ani­maux exo­tiques ou hy­brides. Après sa mort, sa na­ture conti­nue de nour­rir des hy­po­thèses ali­men­tées par le fait que la dé­pouille du loup tué par Chas­tel est ar­ri­vée à Ver­sailles com­plè­te­ment pu­tré­fiée. De­puis deux siècles et de­mi, la Bête nour­rit les peurs et hante les ima­gi­na­tions.

L’his­toire de la Bête est san­glante et les lé­gendes qu’elles a ins­pi­rées, ter­ri­fiantes. Mais elles font dé­sor­mais par­tie de l’iden­ti­té de la ré­gion. Elles ont même per­pé­tué le nom du Gé­vau­dan, une pro­vince qui a dis­pa­ru à la Ré­vo­lu­tion fran­çaise pour de­ve­nir, dans sa ma­jeure par­tie, l’ac­tuelle Lo­zère. Le sou­ve­nir de sa Bête a don­né une fi­gure em­blé­ma­tique au dé­par­te­ment ain­si qu’à plu­sieurs vil­lages de Haute-loire. Des stèles et des sculp­tures rap­pellent l’iti­né­raire meur­trier sui­vi par la Bête pen­dant trois ans. Le vi­si­teur d’au­jourd’hui, ama­teur d’art ou de lé­gendes, peut ain­si en suivre les pas en quelques étapes mar­quantes. Un monstre hy­bride en acier rouillé, oeuvre du cou­tel­lier Mi­ckaël Moing, l’at­tend ain­si à la gare de Lan­gogne. C’est dans les vil­lages des en­vi­rons que la Bête a com­men­cé ses at­taques, aux Hu­bacs, à La Bas­tide-puy­laurent, à Azenc-de-ran­don avant de se di­ri­ger vers les monts de l’au­brac. La plus cé­lèbre re­pré­sen­ta­tion de la Bête se dresse sur la place de Mar­je­vols qui n’a pour­tant pas comp­té de vic­time. Cet ef­frayant loup de bronze est l’oeuvre d’em­ma­nuel Au­ri­coste, un ar­tiste cé­lèbre pour ses sculp­tures mo­nu­men­tales réa­li­sées dans l’après-guerre. Phi­lippe Kaep­pe­lin a in­ves­ti le der­nier territoire en­san­glan­té par la Bête, le can­ton de Saugues, au pied du mont Mou­chet. Tout des­ti­nait ce créa­teur, né en 1918 au Puy-en-ve­lay, à s’ins­pi­rer du drame de la Bête. Avec son ami Alexandre Via­latte qui l’ai­dait à bap­ti­ser ses créa­tures, Kaep­pe­lin a sculp­té, des­si­né et col­lé tout un bes­tiaire fan­tas­tique. Pour Via­latte, l’ar­tiste lui-même était un car­nas­sier. « Il tra­vaille des mains, des pieds, et il ar­rache comme des bif­tecks, au moyen de ses dents lui­santes, les mor­ceaux les plus ré­sis­tants », écri­vait le chro­ni­queur de La Mon­tagne. « Ses che­veux sont noirs et hé­ris­sés, ses yeux flam­boient, on di­rait le loup du Gé­vau­dan ». En 1946, l’ar­tiste a illus­tré l’his­toire fi­dèle de la Bête en Gé­vau­dan de son ami Hen­ri Pour­rat. Ses gra­vures sur bois res­ti­tuent par­fai­te­ment l’at­mo­sphère in­quié­tante du ré­cit du conteur. Un de­mi-siècle plus tard, deux com­mandes de l’as­so­cia­tion « Au pays de la bête du Gé­vau­dan » lui ont per­mis de rendre hommage à ceux qui ont af­fron­té la Bête. À Au­vers, en 1995, il a fixé dans le bronze le com­bat de Jeanne Val­let. En août 1765, cette vaillante jeune fille a mis en fuite la Bête après l’avoir bles­sée. Kaep­pe­lin a aus­si sculp­té le pro­fil fa­rouche de Jean Chas­tel. Sa stèle de bronze et de gra­nit éri­gée à La Bes­seyre-saint-ma­ry im­mor­ta­lise le der­nier acte de la tra­gé­die. Elle est le lieu de ren­dez-vous des ran­don­nées pé­destres pro­po­sées par « Au pays de la bête du Gé­vau­dan ». Chaque été, l’as­so­cia­tion em­mène les pro­me­neurs sur les traces de la Bête dans un par­cours ja­lon­né d’évo­ca­tions de son his­toire et d’une vi­site de l’ex­po­si­tion du mu­sée d’au­vers.

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