AR­CHI­TEC­TURE PAY­SANNE

Entre Va­renne et Forez, entre les Li­magnes et les monts du Lyon­nais

Massif Central Patrimoine - - Sommaire - Texte et pho­tos / Jean-yves Chau­vet /

La mai­son en pi­sée du Forez et de la Loire pré­sente une ar­chi­tec­ture ori­gi­nale qui né­ces­site le sa­voir-faire de la maî­trise de l’ar­gile.

Toutes les mai­sons d’au­vergne et du Mas­sif cen­tral ne sont pas construites de ro­bustes pierres vol­ca­niques ou gra­ni­tiques, il ar­rive qu’elles le soient de terre, quand la géo­lo­gie l’im­pose ; c’est le cas dans les Li­magnes,

en par­ti­cu­lier dans celle d’am­bert, mais aus­si dans la plaine du Forez et dans les monts du Lyon­nais. L’em­ploi de la terre de construc­tion por­teuse y fut uni­ver­sel, ce qui ex­plique la ri­chesse de ce pa­tri­moine

en­core pré­ser­vé, par­fois ca­ché sous des en­duits dis­crets.

On donne à ces ma­çon­ne­ries de terre le nom de pi­sé, un mot qui vient du la­tin pi­sare, qui si­gni­fie broyer, puisque cette terre était pé­trie. Vul­né­rable à l’eau, le tor­chis de­mande de re­po­ser sur un sou­bas­se­ment étanche, d’un mètre de hau­teur au moins. Le toit doit être lui-même dé­bor­dant pour for­mer un vé­ri­table pa­ra­pluie au-des­sus de ces ma­çon­ne­ries. Celles-ci sont en­suite en­duites au mor­tier de chaux aé­rienne, du moins quand elles sont ex­po­sées aux pluies. Une fois ces pré­cau­tions prises, les ma­çon­ne­ries de pi­sé se montrent so­lides et iso­lantes ; leur grande épais­seur leur offre une ex­cel­lente qua­li­té de ré­gu­la­teur ther­mique.

Le té­moi­gnage du der­nier pi­seur

La terre était gé­né­ra­le­ment prise à l’em­pla­ce­ment de la mai­son à construire. Elle pro­ve­nait, en Li­magne, d’un li­mon plus ar­gi­leux que sa­bleux ; dans le pays Thier­nois, d’une gore ou ar­gile de dé­com­po­si­tion des roches gra­ni­tiques, ma­laxée avec du gra­vier et de la paille ha­chée. Ce tra­vail re­qué­rait une main-d’oeuvre

nom­breuse, d’une di­zaine de per­sonnes en­vi­ron, di­ri­gées par un maître d’oeuvre de mé­tier, le plus sou­vent un char­pen­tier. Mau­rice Jaf­feux a pu­blié dans la re­vue, Mai­sons Pay­sannes de France, le té­moi­gnage de Paul Rou­gier, ha­bi­tant du ha­meau des Es­co­lives, sur la com­mune de Cre­vant-la­veine, qui fut ma­çon de pi­sé jus­qu’en 1952. Il y offre la re­cette dé­taillée du pi­sé, mis en oeuvre au moyen d’un cof­frage consti­tué de « banches » d’en­vi­ron 90 cm sur 4 m, de « clefs » sur les­quelles re­po­saient les banches, de « mon­tants » des­ti­nés à te­nir les banches, et de « jougs » ser­vant à re­te­nir les mon­tants. Des « ba­dillons », ou en­tre­toises, ré­glaient la lar­geur du mur ; des « coins » ser­vaient à fixer les mon­tants contre les banches et des « ren­vois », mis en oblique, ai­daient à rec­ti­fier la ver­ti­ca­li­té des banches. La terre ne de­vait être ni trop ar­gi­leuse ni trop sa­bleuse pour ne pas fendre et fa­ci­le­ment se com­pac­ter ; elle pou­vait com­por­ter des gra­villons, plus dif­fi­ciles à tas­ser mais les en­duits ac­cro­chaient alors mieux. Pré­pa­rée pen­dant

l’hi­ver pré­cé­dant la construc­tion, sto­ckée en si­los, ameu­blie à la pelle de temps en temps, cette terre était éle­vée au bon taux d’hu­mi­di­té, de sorte qu’elle se com­pac­tait par simple pres­sion dans la main. Le prin­temps ve­nu, par temps sec, on glis­sait les clefs dans le lo­ge­ment pré­vu au coin de la ma­çon­ne­rie puis on ins­tal­lait le cadre consti- tué de deux mon­tants, d’un joug, de quatre coins et d’un ba­dillon, à rai­son de cinq clefs par lon­gueur de quatre mètres. Le ma­çon dé­po­sait d’abord, à la truelle, un mince fi­let de chaux peu hu­mi­di­fiée sur les arêtes du sou­bas­se­ment, pour as­su­rer l’étan­chéi­té entre le sou­bas­se­ment et la base du po­sé, pro­té­ger la sur­face du pi­sé contre les in­tem­pé­ries et fa­vo- ri­ser le cré­pis­sage. Un ou­vrier lan­çait en­suite la terre entre les banches, de ma­nière à ob­te­nir une couche de 20 cm, ap­pe­lée « ta­rède ». Trois pi­seurs, tra­vaillant par por­tion d’en­vi­ron un mètre de lon­gueur, don­naient, le pre­mier, des coups de pise lon­gi­tu­di­naux entre les banches, les deux autres, des coups de pise obliques en ar­rête de pois­son, à l’in­té­rieur des

banches. La pise poin­tue as­su­rait une bonne co­hé­sion entre les ta­rèdes ; deux autres, plus rondes, tas­saient la terre. Ré­duite par ce com­pac­tage, à 10 cm d’épais­seur, la ta­rède re­ce­vait un fi­let de chaux de 2 à 3 cm à cha­cun de ses angles, sur 50 cm de long. Chaque ban­chée comp­tait une su­per­po­si­tion de huit ta­rèdes, ce qui lui don­nait une hau­teur de 80 cm de hau­teur. L’ex­tré­mi­té de la ban­chée, ou « équillade » était taillée en forme de bi­seau, sur le­quel était po­sé un fi­let de chaux. Une fois le cof­frage dé­mon­té, les clefs étaient ex­pul­sées d’un coup de pise. La deuxième ban­chée était cof­frée dans la conti­nui­té, deux ban­chées pou­vant être ins­tal­lées dans la même fou­lée. Pour la troi­sième, il fal­lait at­tendre que les deux pre­mières soient sèches, entre une et trois se­maines. La pente du toit était don­née à l’aide d’un trait oblique tra­cé à l’in­té­rieur des banches, quand le pi­gnon avait sé­ché pen­dant plu­sieurs se­maines. Il suf­fi­sait de creu­ser les em­pla­ce­ments des pannes. Les pe­tites baies étaient ou­vertes en sup­pri­mant le pi­sé à l’en­droit vou­lu ; les grandes baies étaient amé­na­gées en rem­plis­sant l’équillade de pierres ma­çon­nées tout en construi­sant le jam­bage. Le pi­sé était cré­pi une fois sec, en­vi­ron six mois après la pose ; les trous des clefs étaient bou­chés, mais par­fois conser­vés pour as­su­rer la ven­ti­la­tion des murs me­na­cés d’ef­fon­dre­ment par une éro­sion hy­dro­pique. A

* Cro­quis de Ma­de­leine Jaf­feux, avec son ai­mable au­to­ri­sa­tion. De A à Z, tout le pro­ces­sus de fa­bri­ca­tion du pi­sé, à la mode du Puy-de-dôme. La ques­tion de sa­voir s’il existe des nuances entre les fa­çons de faire le pi­sé, entre l’au­vergne, le Lyon­nais, le Dau­phi­né, n’a pas été étu­diée. Ma­de­leine Jaf­feux est dé­lé­guée pour le Puy-de-dôme de l’as­so­cia­tion « Mai­sons Pay­sannes de France ».

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