Le temps des pommes de terre

V Le billet de Da­niel Bru­gès

Massif Central Patrimoine - - Art De Vivre / Sa­voir-faire -

oi­là dé­jà plus de deux heures que je roule. En contre­bas de la route qui ser­pente à flanc de mon­tagne, un épais brouillard s’étire sur la ri­vière. L’aube d’oc­tobre est ain­si. Fraîche et grise. Le pay­sage tour­men­té de la val­lée est de­ve­nu le pays des ma­tins calmes. Un pays à l’âme ja­po­naise. Presque un comble pour ces hautes terres du Mas­sif cen­tral ac­cro­chées aux ro­chers ! Peu à peu, le brouillard laisse place à une douce lu­mière. Le so­leil pa­resse. Plus le temps s’écoule, plus il traîne sa flemme de so­leil d’au­tomne entre les tiges des herbes et les der­nières feuilles jau­nâtres des frênes. Je me prends à rê­ver à d’autres au­tomnes. Sou­dain, ils ap­pa­raissent au dé­tour d’un vi­rage. Comme une image ex­traite d’un vieux film, de ces films en noir et blanc tels qu’on peut en­core en voir, après mi­nuit, sur cer­taines chaînes câ­blées. « Ils », ce sont trois pay­sans ou, tout au moins, ce que je pense être des gens de la terre. Bé­ret dé­co­lo­ré sur la tête, l’homme pa­raît sans âge. Près de lui, une femme. Elle doit avoir dé­pas­sé les soixante-dix ans. Quant à la se­conde, bien plus jeune et en jeans, elle se trouve un peu plus loin, à proxi­mi­té d’une su­perbe paire de boeufs et d’un tom­be­reau. J’ap­pren­drai plus tard qu’elle se nomme Va­nes­sa, qu’elle est la bru de la fa­mille, que son ma­ri tra­vaille à Cler­mont-fer­rand et qu’elle s’est ins­tal­lée de­puis deux ans en agri­cul­ture bio­lo­gique. Je gare mon vé­hi­cule sur le bas-cô­té et sors mon ap­pa­reil pho­to Ni­kon. Je me dois d’im­mor­ta­li­ser cette scène im­pro­bable ! Comment une fa­mille de pay­sans d’au­jourd’hui peut-elle en­core culti­ver la terre avec des mé­thodes d’au­tre­fois to­ta­le­ment dé­pas­sées ? Voi­là un bon su­jet d’ar­ticle. Je de­mande l’au­to­ri­sa­tion de réa­li­ser quelques cli­chés. Au­cun pro­blème. Le vieil homme me si­gnale que je suis la troi­sième per­sonne de la jour­née à m’ar­rê­ter pour les pho­to­gra­phier. Je veux en sa­voir da­van­tage. Je ques­tionne. Au prin­temps, Al­bert, Ju­liette et Va­nes­sa ont plan­té des pommes de terre. Des char­lottes, à la chair tendre et ferme et au ren­de­ment im­por­tant. Avant, le couple met­tait de la vi­te­lotte, une va­rié­té an­cienne, mais Va­nes­sa vou­lait chan­ger. Alors, on avait chan­gé ! Ni les ma­la­dies ni les do­ry­phores n’ont per­tur­bé la crois­sance des plantes. La fa­mille a veillé. Tout comme elle a veillé à bien les but­ter au mo­ment vou­lu. C’est sûr, Al­bert, Ju­liette et Va­nes­sa ont veillé à l’en­tre­tien du champ. Les gens du vil­lage ne di­ront pas le contraire. Sur ces hautes terres du Mas­sif cen­tral ac­cro­chées au ro­cher, cha­cun sait com­bien l’avis fa­vo­rable des gens du vil­lage se mé­rite ! Les raies sont ou­vertes au bra­bant double. Il y a quelques an­nées, Al­bert et Ju­liette se ser­vaient de l’araire. Un bro­can­teur était pas­sé. Il leur avait ache­té pour dé­co­rer le jar­din d’un em­ployé de banque. L’araire était vieille, le prix don­né in­té­res­sant. De­puis, on uti­li­sait le bra­bant double. Les deux boeufs à la dé­marche lourde ne s’écartent pas du sillon. Le sol fraî­che­ment re­tour­né sur le cô­té offre son ocre brun au re­gard du ciel. Les pommes de terre le par­sèment de taches blondes et ovales. Je conti­nue à pho­to­gra­phier et à ques­tion­ner. A l’aide d’un « bi­gos » large, Al­bert pioche. Il sort les tu­ber­cules res­tés en terre. Jambes écar­tées, dos plié, re­gard fixe et at­ten­tion­né, l’homme avance len­te­ment, ne sau­tant pas le moindre dé­ci­mètre car­ré. Il a ou­blié ma pré­sence. Der­rière lui, Ju­liette et Va­nes­sa rem­plissent leur pa­nier d’osier puis, dès qu’il est plein, le vident dans le tom­be­reau. Au bout de la raie, les boeufs ne bronchent pas. Le joug qui les lie semble les unir à ja­mais. De re­tour à la ferme, il ne res­te­ra qu’à dé­char­ger les pommes de terre et les trier. En trois ca­té­go­ries : celles pour le mar­ché et la consom­ma­tion per­son­nelle, celles qui se­ront gar­dées pour la se­mence du prin­temps pro­chain et celles – les plus pe­tites ! – que l’on fe­ra cuire pour le co­chon. Parce qu’ici, on élève en­core un co­chon. Et des poules, et des ca­nards, et des la­pins. Avant que je ne quitte le champ, Va­nes­sa me lance : « si vous de­vez écrire un ar­ticle sur nous, ne dites sur­tout pas que nous sem­blons sor­tir d’un vieux film en noir et blanc. Je peux vous ga­ran­tir que notre vie, au quo­ti­dien, s’écrit en cou­leurs, avec des boeufs certes mais aus­si un trac­teur ! ». Et, non sans ma­lice, la jeune femme de ra­jou­ter : « Au fait, tous les mar­dis, je vends mes pro­duits bio sur le mar­ché, pas­sez me voir… »

J

Spé­cia­liste de la vie ru­rale, Da­niel Bru­gès est au­teur et illus­tra­teur de 26 ou­vrages. Après Re­cettes de nos mon­tagnes co­écrit avec Ch­ris­tiane Va­lat aux Édi­tions De Bo­rée, il vient de pu­blier Can­tal… ins­tan­ta­nés avec des pho­tos de Jacques Ray­mond aux Édi­tions de la Flan­don­nière.

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