Dans le Parc na­tu­rel du Pi­lat

Massif Central Patrimoine - - Dossier / Destination Neige -

Jean-jacques Gi­baud, de Ki­mid­juk (dont le nom si­gni­fie « des traces dans la neige » en inuit), a pour­sui­vi son « rêve de gosse ». « Au col­lège, un pro­fes­seur d’his­toire-géo, nous a fait dé­cou­vrir le monde en nous ra­con­tant la grande dé­cou­verte des pôles. Je rê­vais de faire du traî­neau comme les ex­plo­ra­teurs. Plus tard, je suis al­lé dans le nord du Ca­na­da, au Qué­bec et dans le Ma­ni­to­ba, mais tou­jours en été. » Sa pre­mière chienne, Na­nook, Jean-jacques l’a eue il y a dix ans. L’es­pé­rance de vie d’un chien de traî­neau est de 12 à 13 ans. « Elle vit avec moi, elle a par­ta­gé toutes mes ga­lères et mes joies. C’était ma chienne de tête, au­jourd’hui elle est aveugle. Au­tre­fois, c’est elle qui me gui­dait, au­jourd’hui c’est à mon tour. Je l’ac­com­pa­gne­rai jus­qu’à son der­nier souffle. » Si ses pre­miers chiens lui ont été don­nés, dé­sor­mais le mu­sher fait son choix se­lon le ca­rac­tère re­con­nu de chaque race. « Je veille plus à leurs qua­li­tés spor­tives qu’es­thé­tiques. Avec les croi­se­ments, cer­tains traits s’at­té­nuent, on peut amé­lio­rer les per­for­mances. Sa­chant qu’il faut en­vi­ron 3 ans pour édu­quer un chien de tête, on choi­sit ceux

qui sont les plus proches du maître, les plus ré­cep­tifs. » Un at­te­lage est consi­tué de plu­sieurs postes bien dis­tincts : « Le Lea­der, ou chien de tête (sou­vent une fe­melle) ; les Point Dogs qui ac­com­pagnent, aident à di­ri­ger et s’ini­tient au­près de lui ; les Team Dogs qui font la liai­son et donnent la ca­dence, et les Wheel Dogs, les plus cos­tauds qui ap­portent la puis­sance. Un mu­sher doit avoir des qua­li­tés spor­tives, ne pas avoir peur de tom­ber dans la neige, être souple pour cou­rir et pous­ser, pas­ser les vi­rages, évi­ter les arbres… » Jean-jacques est à la tête d’une meute de 34 in­di­vi­dus bi­gar­rés. « 3 à 4 chiens suf­fisent pour trac­ter un mu­sher et son traî­neau. Si j’em­mène des per­sonnes avec moi sur mon at­te­lage, j’en at­tèle jus­qu’à dix. Ce ne sont pas des ou­tils de tra­vail mais des co­pains. Nous ga­gnons notre vie en­semble. Ils sont comme nous, ils ont des hauts et des bas. Il faut sur­veiller la san­té et le ca­rac­tère. Ce sont des chiens qui aiment sor­tir, qui sont proches de l’homme, qui de­mandent beau­coup et à qui il faut ap­por­ter beau­coup. Je vais tou­jours plus dans leur sens que dans le mien. » Avant de suivre cette voie, Jean-jacques a été tech­ni­cien puis com­mer­cial. Un chan­ge­ment de vie ra­di­cal ! « C’est plus aléa­toire. Se­lon les sai­sons, le rythme est ra­len­ti, on ob­serve la na­ture, on se fond en elle, elle nous im­pose des choses. On n’est pas seul maître à bord. » Comme Na­nook, Jean-jacques est at­ten­tif aux moindres dé­tails, il pa­raît res­sen­tir plus qu’il ne voit.

Sté­phane Bel­le­tier a eu ses pre­miers chiens d’at­te­lage à 15 ans. Il a com­men­cé au vert, à Or­léans, dans l’une des plus grandes fo­rêts d’eu­rope. « A l’époque, c’était la grande mode des hus­kies aux yeux bleus. » Beau­coup de gens en ache­taient sans sa­voir ce que ce­la sup­pose. « Cer­tains se de­man­daient pour­quoi ils ron­geaient les meubles. Dans le Loi­ret, je fai­sais par­tie de l’un des pre­miers clubs de chiens nor­diques. Tous les di­manches ma­tins, il y avait une séance d’en­traî­ne­ment pour les chiens et une d’édu­ca­tion pour les pro­prié­taires. Dans les pe­tites courses de vil­lages, on comp­tait jus­qu’à une cen­taine d’at­te­lages contre douze maxi­mum au­jourd’hui. » En 1998, Sté­phane part tra­vailler au Ca­na­da pour un mu­sher compétiteur pro­fes­sion­nel. « Il y avait jus­qu’à 200 chiens au che­nil pour consti­tuer deux équi­pages de 16. » En tant que hand­ler (« homme de main »), le voi­ci em­bar­qué en Alas­ka dans de grandes

Comme ses col­lègues de Ran­dogs – Do­mi­nique Ro­bin et Ju­lien Boi­vin –, Thier­ry Gaule mène une double vie. Celle de chi­miste et de mu­sher. « Quand il n’est pas avec ses chiens, Do­mi­nique est à la forge d’is­soire. Ju­lien, lui, est api­cul­teur. » Thier­ry a bai­gné pen­dant 20 ans dans les com­pé­ti­tions et a sui­vi une for­ma­tion pour de­ve­nir maître de stage à l’école fran­çaise de Mu­shing, dans le Ju­ra, avant de s’ins­tal­ler à Chastreix il y a dix ans. « A nous trois, nous avons 72 chiens. Moi j’en ai eu jus­qu’à 48. Le cô­té le plus pas­sion­nant, c’est l’en­traî­ne­ment, la mon­tée en puis­sance, la pé­da­go­gie. Le chien est le meilleur ami de l’homme si on n’en fait pas un en­ne­mi. Il faut avoir du fee­ling et du res­pect pour édu­quer. Tout se joue à la voix. L’in­to­na­tion est im­por­tante, pas be­soin de su­per­la­tifs. On change chaque jour de par­cours, on di­ver­si­fie pour que les chiens soient bien at­ten­tifs aux ordres et pour gar­der le cô­té aven­ture. » Li­lou, une « re­pris de jus­tice », est au­jourd’hui la fier­té du groupe. Chienne croi­sée avec un loup des Car­pates, elle a été adop­tée par un jeune qui a eu du mal à gé­rer son ins­tinct sau­vage. Thier­ry l’a prise en ob­ser­va­tion pen­dant 6 mois, l’a fa­ti­guée, ren­due ré­cep­tive aux ordres et, après ac­cord d’un juge, l’a mise à l’at­te­lage. Mal­gré ses longs crocs, « elle est gen­tille comme tout ». « Au­jourd’hui, on ne ré­cu­père plus, on élève des hus­kies de Si­bé­rie que l’on croise par­fois avec des groën­lan­dais. J’ai eu mon pre­mier chien à 17 ans. En ce temps-là, ils res­sem­blaient à de gros nou­nours. En s’adap­tant au cli­mat, ils sont de­ve­nus plus lon­gi­lignes, ils ont moins de poils. Ils sont pas­sés de 30 à 25 kg. Les gens nous disent sou­vent, vous avez de la chance. Oui, mais être mu­sher c’est un tra­vail. Chaque jour, il faut bien soi­gner et nour­rir les chiens, comme des spor­tifs de haut ni­veau. Leur en­traî­ne­ment est pri­mor­dial. » A la tête d’un at­te­lage de 16 chiens – « un vrai train ! » –, Thier­ry a fait des com­pé­ti­tions par­tout en France, en Suisse, en Rus­sie, en Fin­lande. « Après le dé­part, c’est hy­per si­len­cieux. C’est le grand huit, même si ça tourne, vous sui­vez. » En 2002, à Méaudre, dans le Ver­cors, il a été sa­cré cham­pion de France, un sou­ve­nir inou­bliable. « Ce jour-là, dans une côte de 11 km, mes chiens dou­blaient tous les autres. Je n’ai pas mis un pied à terre. J’en avais les larmes aux yeux. » Sur les hau­teurs de Chastreix, on trouve l’aire de dé­part de Ran­dogs aux hur­le­ments des chiens ani­més par le « Will Go », la fa­meuse en­vie de ti­rer. De­hors par tous les temps, les mu­shers sont des hommes épris d’aven­ture et de li­ber­té. « On est dans la na­ture, on est son propre pa­tron. » Dans le Mas­sif cen­tral, le temps d’une jour­née ou plus, ils mettent un rêve à notre por­tée, même s’ils savent que ce­lui-ci « se vit dans la du­rée ». « Nous avons la chance de tra­vailler avec du vi­vant, ce­la crée de vraies émo­tions. » Par­mi elles, bien au-de­là des vic­toires, il y a ces ins­tants de fra­gi­li­té où, dé­pour­vu de vi­si­bi­li­té, l’homme passe le re­lais et où les chiens as­surent la suppléance. « Flair ? In­tel­li­gence ? Science de la piste ? Conscience du dan­ger ? Ins­tinct de vie ?… De­puis long­temps dé­jà, j’avais l’im­pres­sion qu’ils po­sé­daient une âme mes chiens. Ce jour-là, j’en ac­quis la cer­ti­tude. Une âme, avec de la res­pon­sa­bi­li­té. » Tous en res­tent stu­pé­faits et liés à leurs chiens à ja­mais.

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