UN PLA­TEAU, « JUSTE » PAR­MI LES NA­TIONS

Terre de re­fuge en Haute-loire du­rant la guerre Fait unique en France, les ha­bi­tants de Chambon-sur-lignon et des com­munes voi­sines ont re­çu, en 1988, la dé­si­gna­tion « Justes des Na­tions ». Au­jourd’hui, un mé­mo­rial ouvre en­fin les ar­chives de cet ex­trao

Massif Central Patrimoine - - Histoire / Lieu De Mémoire - Texte / Na­tha­lie VAN Praagh / Pho­tos / Ri­chard Bru­nel /

Pla­teau à che­val sur la Haute-loire et l’ar­dèche, dans les monts du Vi­va­rais, à l’est du Ve­lay. De cette terre iso­lée, à l’abri de la conta­gion ur­baine, chaque éco­lier amé­ri­cain peut en dire deux mots à dé­faut de si­tuer Pa­ris en France. Non en rai­son de la forte pré­sence pro­tes­tante par­mi la po­pu­la­tion. Mais par la grâce d’un film, Les Armes de l’es­prit, dif­fu­sé dans toutes les classes des États-unis jus­qu’au fin fond du Wyo­ming. Ce documentaire porte la si­gna­ture de Pierre Sau­vage, né en mars 1944, bé­bé pro­té­gé dans la ré­gion du Chambon-sur-lignon où il est re­tour­né pour connaître son his­toire et celle de cen­taines d’autres, peut-être des mil­liers. Il a re­cueilli à temps, au cré­pus­cule des an­nées 1980, la pa­role de ces gens qui se di­saient simples, chez qui des fa­milles et des en­fants juifs, des op­po­sants po­li­tiques, des ré­frac­taires au tra­vail obli­ga­toire avaient trou­vé asile du­rant la guerre, échap­pant à la bar­ba­rie na­zie et à son bras ar­mé : la France pé­tai­niste. De­puis le 3 juin 2013, le « Lieu de mé­moire » du Chambon-sur-lignon, long­temps at­ten­du, sans cesse re­por­té, place au coeur du ré­cit les té­moins di­rects, au­jourd’hui dis­pa­rus, pour qui il était bien égal de res­ter ano­nymes. Cette aven­ture sin­gu­lière n’est pas tom­bée du ciel, elle n’est le fruit d’au­cun mi­racle mais d’une ex­cep­tion, fixe l’his­to­rien Pa­trick Ca­ba­nel. « L’his­toire s’écrit dans des lieux, des contextes, des cultures, bien pré­cis. » Ici, la par­ti­cu­la­ri­té de la foi re­li­gieuse, en pays ca­tho­lique, tient à l’in­fluence hu­gue­note, à son ad­di­tion au chris­tia­nisme social à l’amorce du XXE siècle et à un pa­ci­fisme spi­ri­tuel sur­gi dix ans avant la guerre. On ima­gine ai­sé­ment l’im­pact des épi­sodes tra­giques du pro­tes­tan­tisme dans son iden­ti­fi­ca­tion à une mi­no­ri­té per­sé­cu­tée. Mais aus­si, sug­gère Gé­rard Bol­lon, au­teur de plu­sieurs ou­vrages sur le su­jet, sa peur sé­cu­laire de voir re­sur­gir une Saint-bar­thé­lé­my. Cette ré­sis­tance-là est por­tée par des fi­gures de proue, des pas­teurs : An­dré Troc­mé or­ga­nise avec sa femme Mag­da les ré­seaux du Pla­teau pour pro­té­ger les juifs ; Charles Guillon, qui fut maire du

Chambon, di­rige le ré­seau qui ar­rache les ré­fu­giés in­ter­nés au Camp des Milles, à Aix-en-pro­vence, et les fait clan­des­ti­ne­ment pas­ser en Suisse ; Édouard Theis et son épouse Mil­dred re­cueillent des fa­milles is­raé­lites ; le dé­pu­té so­cia­liste et pa­ci­fiste An­dré Phi­lippe re­fuse les pleins pou­voirs à Pé­tain et re­joint De Gaulle tan­dis que sa femme Mi­reille su­per­vise des fi­lières d’éva­sion…

Per­sonne n’a par­lé

Mais dans la ré­sis­tance ci­vile, qui fit du Pla­teau un ter­ri­toire de sau­ve­tage, il n’y avait ni pas­teur, ni cu­ré, ni se­cré­taire de mai­rie, ni gen­darme, ni pay­san… Juste un sou­tien com­plice de cha­cun. Per­sonne n’a par­lé. Per­sonne n’a dé­non­cé, dit-on. Et, à part celle, dra­ma­tique, de la mai­son des Roches (18 jeunes hommes ar­rê­tés, 7 ont sur­vé­cu), toutes les rafles, grâce à des fuites, ont pu être dé­jouées. L’autre clé se trouve là : dans une ha­bi­tude de l’ac­cueil, de l’étran­ger, dans une mixi­té so­ciale en­cou­ra­gée par l’église ré­for-

mée. Jusque dans les fermes les plus re­cu­lées où les en­fants d’ou­vriers, dès 1893, res­pi­raient le bon air, nour­ris et blan­chis, en échange d’un pé­cule et de me­nus tra­vaux aux champs. Le boom tou­ris­tique des an­nées vingt al­lait am­pli­fier le mou­ve­ment, le conver­tir en éco­no­mie de vil­lé­gia­ture avec la mul­ti­pli­ca­tion des hô­tels et des pen­sions de fa­mille. Un maillage qui per­mit, dès 1942, une dis­per­sion des ré­fu­giés, dont un tiers d’en­fants, fa­vo­ri­sant leur cache aus­si bien que l’épar­pille­ment et l’iso­le­ment des fermes. Soixante-dix ans après, la porte est tou­jours ou­verte, as­sure Gé­rard Bol­lon. Dans la cour de l’école, voi­sine du « Lieu de mé­moire », des en­fants, hier du Rwan­da et de Tchét­ché­nie, au­jourd’hui de Sy­rie, se mêlent.

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sé­né­ga­lais, est bles­sé à la jambe et dé­file de­vant « mon Gé­né­ral de Gaulle » à Stutt­gart, en Al­le­magne. Mis­sion ac­com­plie. Il peut ren­trer au Chambon-sur-lignon, son pays. Deux ans plus tôt, le jeune Ga­briel avait pris le ma­quis et croi­sé la route du com­man­dant Fayol, « un juif ca­ché », qui di­ri­geait le sec­teur d’ys­sin­geaux. De juillet à sep­tembre 1944, son groupe entre en ac­tion. Les vingt­cinq ré­sis­tants, dont une di­zaine de jeunes is­raé­lites, ba­lisent le ter­rain sur le Pla­teau pour une sé­rie de vingt­deux pa­ra­chu­tages, ap­por­tant à la ré­sis­tance ar­mée des mu­ni­tions de­puis l’an­gle­terre et l’al­gé­rie. L’amé­ri­caine Vir­gi­nia Hall di­rige les opé­ra­tions pour le compte du ser­vice se­cret bri­tan­nique. Ga­briel suit « l’es­pionne qui boîte » – elle avait une jambe de bois – jusque dans les Vosges et la dis­so­lu­tion du groupe franc. Vir­gi­nia Hall lui conseille alors, soit de re­tour­ner au Chambon, soit de s’en­ga­ger dans l’ar­mée fran­çaise. Ga­briel n’hé­site pas une se­conde. Il re­joint le ma­ré­chal de Lattre de Tas­si­gny et par­ti­cipe à la li­bé­ra­tion du Ju­ra et du Doubs.

Un lieu

Le « Lieu de mé­moire », 23, route du Ma­zet, au Chambon-surLi­gnon (Haute-loire), s’or­ga­nise au­tour des ré­sis­tances ci­vile, spi­ri­tuelle et ar­mée du Pla­teau du­rant la Se­conde Guerre mon­diale et par une salle mé­mo­rielle où des écrans tac­tiles per­mettent de vi­sion­ner des témoignages de sau­ve­teurs, de ré­fu­giés et de ré­sis­tants. www.me­moi­re­du chambon.com

Un jar­din

« Le Jar­din de la mé­moire » est conçu comme un es­pace de sé­ré­ni­té. Créé par le pay­sa­giste Louis Bé­nech, avec une oeuvre du sculp­teur Paul-ar­mand Gette, il a été of­fert par un mé­cène en hom­mage aux ha­bi­tants qui ont ac­cueilli sa mère pen­dant la guerre.

Un par­cours

Le « Par­cours de la mé­moire » per­met de se por­ter sur les lieux em­blé­ma­tiques de la ré­sis­tance du Pla­teau (Of­fice de tou­risme, 04.71.59.71.56).

Un livre

Le Pla­teau, terre d’ac­cueil et de re­fuge Édi­tions Dol­ma­zon, 16 eu­ros, 130 pages. www.edi­tions­dol­ma­zon.com.

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