Il nei­geait, ce jour-là

Le billet de Da­niel Bru­gès

Massif Central Patrimoine - - Le Billet De Daniel Brugès -

De­puis plus d’une se­maine le si­lence sem­blait avoir en­ve­lop­pé le pay­sage. Le ciel gris dé­ver­sait sa tris­tesse sur les hautes terres. L’hi­ver était là, et bien là ! L’ho­ri­zon n’ar­ri­vait pas à s’éclaircir, lut­tant en vain contre ses sombres cau­che­mars. Je pei­nais pour ar­ri­ver jus­qu’au vil­lage. Heu­reu­se­ment le chasse-neige avait bien fait son tra­vail. On m’ex­pli­qua que l’agent tech­nique com­mu­nal com­men­çait à 5h30. Le ca­mion ci­terne de­vait im­pé­ra­ti­ve­ment as­su­rer la col­lecte du lait et le bus de ra­mas­sage sco­laire ré­cu­pé­rer les élèves. De plus, quelques em­ployées tra­vaillaient au su­per­mar­ché de la ville voi­sine. Alors… Les frênes qui bor­daient le pré d’en bas ten­daient in­uti­le­ment leurs branches dé­nu­dées vers les nuages. Ils au­raient vou­lu dé­chi­rer la gangue opaque qui les em­pri­son­nait mais rien n’y fai­sait. Ni leur plainte muette, ni leur ten­sion ex­trême ré­duite à néant. L’hi­ver était là. De mé­moire pay­sanne, on avait ra­re­ment vu une couche de neige aus­si im­por­tante. Même le vieil Al­phonse qui al­lait fê­ter ses 102 ans au prin­temps pro­chain ne se sou­ve­nait pas d’avoir connu un tel hi­ver. Et le grand-père Al­phonse, je peux vous l’as­su­rer, avait en­core toute sa tête, sur­tout lors­qu’il par­lait du pas­sé ! Bien sûr, il par­lait moins qu’avant, l’al­phonse. Non qu’il n’en eût pas en­vie, mais parce qu’à la mai­son, on ne le lui de­man­dait pas. La jour­née, cha­cun va­quait à ses oc­cu­pa­tions, tant à la ferme pour Paul, son fils ca­det, qu’au bu­reau pour Fran­çoise, sa bru. Al­phonse ha­bi­tait avec eux, avec « les jeunes » comme il se plai­sait à les nom­mer. Il y avait aus­si Cin­dy, sa pe­tite-fille, une ado­les­cente au tem­pé­ra­ment bien trem­pé. Un soir de juin, juste avant la pé­riode des foins, il fut ques­tion de mai­son de re­traite mais Al­phonse ju­ra qu’il ne quit­te­rait ja­mais la mai­son de sa nais­sance. Cin­dy prit fait et cause pour son grand-père. Paul et Fran­çoise n’abor­dèrent plus ja­mais ce su­jet. Le vieux res­tait seul. Bien as­sis dans le fau­teuil ins­tal­lé près de la fe­nêtre. Un fau­teuil, tout ce qu’il y avait de mieux avec des bou­tons sur les ac­cou­doirs pour le re­le­ver ou l’abais­ser à sa guise. La fe­nêtre ou­vrait sur la rue, di­rec­te­ment, et l’al­phonse ai­mait cet en­droit. Le de­hors s’of­frait à lui. La vie aus­si avec ses gens pres­sés, ses voi­tures et, sur­tout, ses trac­teurs bien plus im­po­sants que ceux qu’il avait connus dans les an­nées soixan­te­dix. Quelques en­fants pas­saient de­vant la mai­son mais ils étaient bien peu nom­breux. Comme ailleurs, le vil­lage se vi­dait d’an­née en an­née et l’école avait fer­mé ses portes. Du temps où Al­phonse la fré­quen­tait cette école, qua­rante-sept élèves se ma­cu­laient les doigts d’encre vio­lette. Le maître – on de­vait dire Mon­sieur ! – s’ap­pe­lait Jean-bap­tiste Du­fayet. C’était en 1921, peut-être en 1922. L’hi­ver, cha­cun ap­por­tait une bûche. La ma­ti­née dé­bu­tait in­va­ria­ble­ment par une le­çon de mo­rale ou d’ins­truc­tion ci­vique. Les pré­ceptes et les grands prin­cipes tra­cés par l’en­sei­gnant étaient re­co­piés avec soin sur le ca­hier : « L’al- co­ol, voi­là l’en­ne­mi ! », « L’oi­si­ve­té est mère de tous les vices ! », « Il ne faut pas re­mettre au len­de­main ce qu’on peut faire le jour-même » ; « Ne pas vo­ter est une dé­ser­tion » ou en­core « La de­vise ré­pu­bli­caine nous dit : soyez libres, soyez égaux, soyez frères ». On de­vait connaître par coeur les fleuves de France et leurs af­fluents mais éga­le­ment tout sa­voir sur le han­ne­ton lors de la le­çon de choses... Au mo­ment du re­pas, le fils et la belle-fille s’ex­pri­maient sur des su­jets d’ac­tua­li­té tan­dis que la té­lé­vi­sion cou­vrait leurs mots. Cin­dy ne quit­tait pas les écou­teurs de son ba­la­deur MP3. Au grand déses­poir de sa mère ! Au bout de la table, Al­phonse se te­nait lé­gè­re­ment en re­trait. Il tour­nait le dos à l’écran plat qui oc­cu­pait une grande par­tie du mur sé­pa­rant la pièce com­mune de sa chambre. A cause des rhu­ma­tismes qui le ron­geaient et pour « plus de com­mo­di­té », on l’avait ins­tal­lé au rez-de-chaus­sée. Ain­si, il pou­vait se rendre sans au­cune aide jus­qu’au fau­teuil. Son fau­teuil ins­tal­lé près de la fe­nêtre. C’est à cet en­droit, près de la fe­nêtre, que je trou­vais Al­phonse. Il me fit as­seoir face à lui. – Alors, comme ça, vous sou­hai­tez que je vous ra­conte les veillées de ma jeu­nesse ? Vous vou­lez que je parle, quoi ! J’ac­quies­çai. Le vieil homme es­quis­sa un sou­rire. A tra­vers le car­reau em­bué, Al­phonse ve­nait de s’aper­ce­voir que les flo­cons re­com­men­çaient à tom­ber.

J

Spé­cia­liste des tra­di­tions et de la vie ru­rale, Da­niel Bru­gès est au­teur et illus­tra­teur de 26 ou­vrages chez divers édi­teurs. Il vient de pu­blier Can­tal… instantanés, avec le pho­to­graphe Jacques Ray­mond, aux édi­tions de la Flan­don­nière.

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