DES­SI­NA­TEUR DE STYLE

De­si­gner Sa­cha La­kic est au­jourd’hui un de­si­gner re­con­nu mul­ti­pliant les col­lec­tions de meubles, les es­quisses ar­chi­tec­tu­rales et les pro­jets au­to­mo­biles. Pour­tant, l’homme s’est ré­vé­lé et a af­fû­té ses sens via la mo­to. Un monde qu’il n’a pas to­ta­le­ment l

Maximoto - - SACHA LAKIC - Texte : Maxime Pon­treau – Pho­to : Gwen­dal Sa­laün

La mo­to, c’est un truc de barjot ! Ça ne tient pas droit seul, c’est tout le temps en équi­libre et le pi­lote est vul­né­rable car il n’y a pas de pro­tec­tion. Mais c’est ce qu’on aime, en fait. C’est ce qui rap­proche les per­sonnes dans cet uni­vers. » Les yeux écar­quillés, presque scin­tillants, Sa­cha La­kic évoque son at­trait pour la mo­to comme un ga­min dé­chi­rant l’em­bal­lage d’un ca­deau. Une ré­ac­tion qui étonne à peine quand l’homme, né à Bel­grade en Ser­bie, réa­lise au dé­tour d’une ques­tion qu’il vient d’avoir 50 ans : « C’est bi­zarre car c’est quand même un cap, mais je n’ai pas l’im­pres­sion de chan­ger. C’est as­sez drôle ! En fait j’ai tou­jours cette pas­sion pour au­tant de choses, c’est tou­jours aus­si vif.

C’est peut-être la rai­son. » Et c’est d’ailleurs ses mul­tiples do­maines d’ac­ti­vi­tés qui at­tisent la cu­rio­si­té lorsque l’on évoque Sa­cha La­kic. Si le de­si­gner marque de son em­preinte la pla­nète mo­to pour avoir des­si­né de nom­breuses ma­chines, la der­nière en date étant la Voxan Wattman, il grave éga­le­ment de son coup de crayon les uni­vers du mo­bi­lier et de l’au­to­mo­bile, et s’at­taque

à l’architecture. Pour­tant, si ce n’est pas son pre­mier amour, la mo­to l’a ré­vé­lé. Ar­ri­vé bam­bin à Pa­ris, Sa­cha La­kic se pas­sionne pour l’au­to­mo­bile au contact

d’une Ford Mus­tang : « Elle était vert bou­teille, ga­rée tout le temps un peu à l’ar­rache sur le che­min de l’école. J’avais une di­zaine d’an­nées. Je me sou­viens tour­ner au­tour et être su­per in­tri­gué par son pou­voir d’at­trac­tion. En fait, je pense que très tôt, sans le sa­voir, je me suis ren­du compte du pou­voir qu’avait le de­si­gn sur les gens. Pour­quoi telle voi­ture te bous­cule alors qu’une autre te laisse de marbre ? » Un cur­sus sco­laire dans le des­sin in­dus­triel le des­tine aux bu­reaux d’études pour opé­rer dans la car­ros­se­rie au­to­mo­bile. un je-ne-sais-quoi qui doit se dé­mar­quer et in­no­ver. Car c’est ça, le de­si­gn. L’ob­jet que tu conçois doit être fort en émo­tions. Il doit par­ler aux gens, même s’il les re­pousse. »

« Une mo­to est com­plexe à conce­voir. Im­pos­sible de tri­cher,

tout se voit ! »

Ces ap­ti­tudes le font fi­na­le­ment at­ter­rir au de­si­gn, chez Peu­geot : « J’ai gran­di dans l’uni­vers de la mode avec mon père qui est à la fois sty­liste et mo­dé­liste. Je pense que, vo­lon­tai­re­ment ou non, il m’a trans­mis cette sen­si­bi­li­té, cette ca­pa­ci­té à bien ana­ly­ser les ma­tières, à tra­vailler les pro­por­tions, à res­pec­ter l’har­mo­nie des formes et des couleurs tout en in­té­grant

Blague à part

C’est donc sur le tas, aux cô­tés de Paul Bracq, le res­pon­sable du de­si­gn chez Peu­geot, que Sa­cha La­kic fait ses pre­mières armes. Un ap­pren­tis­sage fa­vo­ri­sé par son ba­gage tech­nique lui per­met­tant de mieux ap­pré­hen­der les contraintes im­po­sées par les in­gé­nieurs. En pa­ral­lèle, il com­mence à faire par­ler de lui dans le monde de la mo­to en dessinant pour Mo­to Re­vue des es­quisses des nou­veau­tés non dé­voi­lées : « Je me ba­sais sur les in­di­ca­tions des jour­na­listes et sur le travail du construc­teur en ques­tion. Celle qui a le plus fait par­ler de moi, c’est en fait une blague. Pour le 1er avril, on a lan­cé l’idée que Re­nault al­lait pro­duire une mo­to trois-cy­lindres en ligne à par­tir de son mo­teur six-cy­lindres en V de For­mule 1. Et j’avais ex­tra­po­lé deux ma­chines en m’ins­pi­rant un peu de la géo­mé­trie des mo­tos ELF de l’époque. » Sa­cha La­kic quitte par la suite le monde du quatre-roues pour ce­lui du deux-roues via une agence de de­si­gn. Sa pre­mière mo­to, la Ya­ma­ha Axis, conçue en 1986, lui laisse en­core un vif sou­ve­nir : « C’était une vi­sion très per­son­nelle de ce que pou­vait être un roadster fu­tu­riste. Une mo­to très épu­rée avec une boucle de selle très fine qui va­lo­rise le train ar­rière. » Puis c’est chez MBK qu’il ac­cen­tue son ex­pé­rience en sui­vant le dé­ve­lop­pe­ment des mo­dèles de pe­tite cy­lin­drée au ni­veau eu­ro­péen. Pro­jets mo­tos, scoo­ters et vé­los, voyages

au Ja­pon pour conce­voir des mo­dèles de grande sé­rie… les six an­nées pas­sées sont en­ri­chis­santes et le poussent à créer sa propre agence. L’homme mul­ti­plie les pro­jets, dont la contro­ver­sée Bimota Man­tra, et se dé­lecte du chal­lenge que re­pré­sente leur concep­tion : « Une mo­to est très com­plexe à conce­voir. C’est une chose dy­na­mique, avec un pi­lote des­sus. Ce­la fait d’ailleurs hur­ler cer­tains in­gé­nieurs au­to, mais une mo­to est plus com­pli­quée à com­po­ser. Car une ba­gnole, c’est un in­té­rieur et un ex­té­rieur. Les deux sont plus ou moins dis­so­ciés et sous l’ha­billage, vous planquez tout un tas de choses qui n’ont pas be­soin d’être es­thé­tiques. Alors que sur une mo­to, on ne peut pas tri­cher. Ça va à l’es­sen­tiel. C’est un mo­teur, un châs­sis et un ré­ser­voir. Tout ce qui se voit est à la fois un élé­ment tech­nique im­por­tant et un élé­ment de style. La mo­to a eu une in­fluence sur tout mon travail car j’ai ten­dance à ne pas tri­cher dans d’autres do­maines. »

L’aven­ture Voxan

Une in­fluence pas si mi­nime, puisque de son propre aveu, le dy­na­misme et le mou­ve­ment sont sa si­gna­ture dans les col­lec­tions de meubles qu’il a dé­jà réa­li­sées

pour Roche Bo­bois. Mais il est im­pos­sible de par­ler de Sa­cha La­kic sans évo­quer Voxan. Il en est qua­si­ment le de­si­gner at­ti­tré après avoir réa­li­sé quatre mo­dèles : Roadster (1997), Black Ma­gic (2004), Cha­rade (2006)

et Wattman (2013) : « C’est vrai que l’on pour­rait voir ça comme ça, étant don­né que je suis pré­sent au­près du construc­teur de­puis la nais­sance du pro­jet, avant même que le nom Voxan ne soit dé­po­sé. Ça a été une aven­ture. Il y a eu des hauts et des bas. Le dé­pôt de bi­lan a fou­tu une claque, même si on le sen­tait ve­nir. Je connais­sais Gil­do Pal­lan­ca Pastor avant qu’il ne ra­chète le nom. En fait, avec la Black Ma­gic, on a re­mar­qué que ce n’était pas bête de faire un truc qui t’isole du plateau. C’est pour ça que Gil­do a vou­lu re­prendre et par­tir dans une autre di­rec­tion avec la marque. L’idée de la Wattman était avant tout de sor­tir Voxan de l’ano­ny­mat et de mon­trer notre vi­sion du fu­tur. » Un pa­ri réus­si, vu les re­tom­bées mé­dia­tiques qu’a en­gen­drées le po­wer crui­ser élec­trique dé­voi­lé au der­nier sa­lon de Pa­ris. Sa­cha La­kic laisse d’ailleurs en­tendre que sa pro­duc­tion se­rait dé­sor­mais iné­luc­table. Mais être obli­gé d’avan­cer est un cre­do qui lui sied par­fai­te­ment…

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