LE FAN­TASME COW-BOY

En hom­mage à Jacques Ver­dier, nous avons dé­ci­dé de faire pa­raître quelques-unes de ses der­nières ch­ro­niques. Cette se­maine, sur le fil de sa pas­sion, Jacques dé­fend la ri­chesse du rug­by de mou­ve­ment qui l’a fait gran­dir. La flamme de ce jeu.

Midi Olympique - - Horizons Opinions - Par Jacques VER­DIER

Un dî­ner, l’autre soir, dans une com­pa­gnie dis­pa­rate, rieuse, lar­ge­ment fé­mi­nine. Au bout d’un mo­ment, comme sou­vent, quel­qu’un se croit obli­gé de me par­ler de rug­by. Ré­ponses brèves, fa­ti­guées, sur une ac­tua­li­té qui ne m’ins­pire plus guère. À mon éton­ne­ment les femmes qui m’en­tourent ma­ni­festent pour­tant un in­té­rêt que rien, en ce mi­lieu, ne laisse sup­po­ser.

Des cils se lèvent, des moues go­gue­nardes et fri­voles se font jour. « Ah ! les rug­by­men », s’ex­clame l’une d’entre elles. Que sous-en­tend-elle ? Mille scé­na­rios courent dans ma tête. Je pres­sens le pire. J’ai tort.

Elles ne connaissent au­cun joueur, ne com­prennent rien aux règles, mais ap­pré­cient

le jeu. « Sur­tout quand ils courent et se font des passes », émet sa voi­sine. « Quand ils plaquent aus­si, non ? in­ter­vient un ma­ri qui n’en­tend pas se faire vo­ler la conver­sa­tion pour si peu. « Quand ils

plaquent non ! ré­pond une troi­sième

femme. C’est comme quand ils se rentrent de­dans à quatre pattes. Ce­la vous fait rê­ver, les hommes, parce que vous ex­pri­mez, par pro­cu­ra­tion, le cou­rage qui vous manque peut-être… C’est votre fan­tasme cow-boy. Mais moi, je trouve ça nul ! Par contre, quand ils courent en ef­fet, qu’ils se font des passes, là, vrai­ment, c’est beau. » Hâ­bleur, bar­dé de charme et de cer­ti­tudes, l’homme se crête un peu, es­quisse une ré­ponse qui, hé­las pour lui, re­tombe à plat. « Mais pour­quoi at­taquent-ils si peu ? » m’in­ter­roge son épouse. Je pro­fesse sans grande convic­tion que les règles, trop pe­santes, et la peur de perdre si pré­gnante dans le sport pro­fes­sion­nel, tendent à pré­ci­pi­ter le rug­by fran­çais vers le cal­cul et l’en­nui. Le com­bat, pro­messe pour ini­tiés, fan­tasme de cow-boy, n’ap­por­te­ra ja­mais aux yeux du grand pu­blic cette part d’exo­tisme, de pa­nache, de ro­man­tisme même, qu’in­duit une at­taque au grand large. Et pour­tant tout est fait pour que cette res­pi­ra­tion du jeu soit étouf­fée par des tonnes de consignes, un ar­bi­trage vé­tilleux, un en­ga­ge­ment phy­sique pous­sé à son pa­roxysme, l’aban­don des per­son­na­li­tés.

Une mol­lesse som­meilleuse, un air de bou­de­rie se lit sur le vi­sage de l’homme qui au­rait sans doute ai­mé me voir exal­ter les mâles va­leurs d’un jeu qui fait de nos en­fants des z’hommes et doit me trou­ver bien conci­liant avec toutes ces femmes. Res­tons sé­rieux, dis-je. Si ce sport a une chance de se dé­ve­lop­per, c’est par le jeu qu’il y par­vien­dra. Comme les autres grands sports col­lec­tifs. C’est la pro­messe des grands raids, des es­sais en­le­vés, des mou­ve­ments d’en­ver­gure, qui garde une chance de fas­ci­ner les femmes et le pu­blic non aver­ti. Quant aux en­fants, plu­tôt en­clins au­jourd’hui à dé­ser­ter les ter­rains pour des sports moins durs et plus lu­diques, il leur faut des icônes aux­quelles s’iden­ti­fier, des hé­ros, de vraies per­son­na­li­tés. Or tout est fait au­jourd’hui pour les étouf­fer ces per­son­na­li­tés, pour les ré­duire à rien, si­non à un rang de sa­la­riés aux ordres de pa­trons om­ni­po­tents. Ce n’est que dans un deuxième temps, une fois que l’in­té­rêt se­ra ma­ni­feste, que l’on pour­ra ini­tier tout ce beau monde aux sourdes beau­tés d’un sport de com­bat col­lec­tif où s’en­seignent le cou­rage, l’achar­ne­ment, la gé­né­ro­si­té, le don de soi et le goût du rêve. Alors, un jour peut-être, les grim­peurs, les opi­niâtres, y cô­toie­ront les poètes, les Jean de la Lune. « La pro­por­tion idéale entre les hommes », dont par­lait, en connais­seur, Jean Gi­rau­doux…

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