Midi Olympique

COUBERTIN POUR UNE PRE­MIÈRE

IL Y A EXAC­TE­MENT CENT VINGT-HUIT ANS SE TE­NAIT LA PRE­MIÈRE FI­NALE DU CHAM­PION­NAT DE FRANCE. MATCH HA­LE­TANT ENTRE DEUX CLUBS PA­RI­SIENS, LE RA­CING ET LE STADE FRAN­ÇAIS, ARBITRÉ PAR UN HOMME DONT LE NOM RESTE MON­DIA­LE­MENT CÉ­LÈBRE.

- Par Jé­rôme PRÉVÔT jerome.prevot@mi­di-olym­pique.fr Sports · Racing Club de France · France · Racing 92 · Paris · Jean-Antoine-Nicolas de Caritat de Condorcet · Saint-Louis · Saint-Louis · Henry IV of France · Peru · London · Académie française · Bath · Pierre de Coubertin · Frédéric Michalak · Prussia · Boulogne-Billancourt · Les Sports · Cartier SA · French Third Republic · Institut national des langues et civilisations orientales · Charles Brennus

Au fil des pro­chaines se­maines, nous vous pro­po­sons de re­trou­ver ici le ré­cit de ce qui a mar­qué l’his­toire de notre sport, de re­ve­nir sur les évé­ne­ments mar­quants du rug­by. Cette se­maine, la pre­mière fi­nale du cham­pion­nat.

Oui, la pre­mière fi­nale de l’his­toire du cham­pion­nat eut lieu en hi­ver, à un jour près. Le 20 mars 1892, il y a cent vingt-huit ans, deux clubs fran­ci­liens se dis­pu­taient le tout pre­mier Bou­clier, dans le bois de Bou­logne. Deux clubs qui, douze dé­cen­nies plus tard, sont en­core en course pour le même tro­phée : le Ra­cing Club de France (de­ve­nu Ra­cing 92) et le Stade fran­çais. On ne cache pas une cer­taine émo­tion à cons­ta­ter cette conti­nui­té. Si cette fi­nale eut lieu le 20 mars, date in­con­grue pour nous, c’est parce que ce cham­pion­nat 1892 était ré­duit à sa plus simple ex­pres­sion. Pas de phase de poules, pas de phase fi­nale, un simple ap­pel à can­di­da­ture d’une Fé­dé­ra­tion gé­né­ra­liste, l’Union des so­cié­tés fran­çaises de sports ath­lé­tiques (USFSA), et d’un ma­ga­zine, Les Sports Ath­lé­tiques, comme pour tâ­ter le ter­rain et tes­ter la po­pu­la­ri­té de ce « foot­ball rug­by » bal­bu­tiant. La pe­tite an­nonce da­tait du 5 mars et il fal­lait y ré­pondre avant le 8. Seuls deux clubs se firent connaître et on or­ga­ni­sa donc le ren­dez-vous pres­te­ment, pour le 20 mars, alors que les or­ga­ni­sa­teurs avaient d’abord pen­sé au 3 avril. Ce cham­pion­nat 1892 (et non 1891-18992) se ré­su­ma donc à une seule ren­contre.

Voi­là comment tout a com­men­cé sur la pe­louse du parc de Ba­ga­telle, la quin­tes­sence du Paris « bon chic bon genre » entre deux bandes de re­je­tons éle­vés dans la soie. On les ap­pe­lait alors « foot­bal­leurs ». Le Ra­cing, c’était l’éma­na­tion du ly­cée Con­dor­cet, le Stade fran­çais, une ex­ten­sion du ly­cée Saint-Louis, deux belles fa­briques de l’élite de cette fin de siècle. Ce­ci dit, dans les deux camps, on ac­cep­tait les « trans­fuges » des autres ly­cées (Buf­fon, Hen­ri IV ou La­ka­nal de Sceaux), pas vrai­ment des nids de ra­cailles. Le pe­di­gree du ca­pi­taine du Ra­cing dit tout : Car­los de Can­da­mo, 21 ans, fils de l’am­bas­sa­deur du Pé­rou en France, fu­tur am­bas­sa­deur lui-même, né à Londres, mort à Biar­ritz (a-t-il vé­cu dans son pays d’ori­gine ?). Sur les trente fi­na­listes, six portent un nom à par­ti­cule. Louis De­det, 17 ans, l’un des joueurs les plus per­cu­tants du Stade fran­çais, de­vien­dra pro­fes­seur agré­gé de phi­lo­so­phie. No­tons ici que le pi­lier Pu­jol jouait sous pseu­do­nyme, de son vrai nom Ro­bert Pel­le­vé de la Motte-An­go, mar­quis de Flers. Il sié­ge­ra plus tard à l’Aca­dé­mie fran­çaise.

En fait, il faut com­prendre que cette pre­mière fi­nale du cham­pion­nat ap­pa­rut d’abord comme un ap­pen­dice car de­puis trois ou quatre ans, le rug­by fran­çais s’était struc­tu­ré à par­tir du cham­pion­nat des ly­cées pa­ri­siens, la pre­mière vraie com­pé­ti­tion de l’Hexa­gone. Elle avait un cer­tain re­ten­tis­se­ment puis­qu’on vit des pho­tos dans la presse et Les Sports Ath­lé­tiques of­frirent même les images des deux équipes fi­na­listes à tous les nou­veaux abon­nés (le ly­cée Mi­che­let et l’école Al­sa­cienne). Les clubs ci­vils jouaient au dé­part des matchs à la bonne fran­quette le di­manche. Mais le phé­no­mène prit de l’am­pleur. Très vite, ils com­mencent à se struc­tu­rer, à tel point que la ru­meur ac­cu­sa le Ra­cing d’at­ti­rer des joueurs en leur of­frant gra­tui­te­ment des cartes de membre, geste d’une dé­loyau­té ab­so­lue. Le club ciel et blanc doit faire un com­mu­ni­qué pour se dé­fendre : on ne peut por­ter ses cou­leurs qu’en s’of­frant une carte de membre ac­tif à 5 francs par mois.

L’autre preuve reine de la po­pu­la­ri­té du rug­by, ce fut le suc­cès de cette pre­mière fi­nale. Per­sonne ne s’y at­ten­dait : 2 000 per­sonnes se pressent au­tour de la pe­louse de Ba­ga­telle. Des char­rettes à bras font leur ap­pa­ri­tion pour pro­po­ser des buf­fets froids. Les gardes du bois de Bou­logne sont même obli­gés de faire la po­lice pour que les spec­ta­teurs li­bèrent l’en-but. Le temps clé­ment a le­vé les der­nières hé­si­ta­tions, cette fi­nale vire tout de suite à la fête po­pu­laire. Même si les spec­ta­teurs viennent des beaux quar­tiers, elle a sans doute per­mis au rug­by de clubs de prendre dé­fi­ni­ti­ve­ment le des­sus sur ce­lui des écoles.

UN BU­TEUR DE 16 ANS

Ce 20 mars, les Ra­cing­men sont ve­nus en voi­ture spé­ciale. Les Sta­distes sont ar­ri­vés au compte-gouttes. Le ca­pi­taine du Stade fran­çais s’ap­pelle Court­ney Hay­wood, 34 ans, né à Bath et pro­fes­seur d’an­glais au ly­cée Buf­fon. Il est aus­si pré­sident du club et, au der­nier mo­ment, il rem­place l’in­for­tu­né Ou­dot par Pierre de Pour­ta­lès, un au­then­tique comte. Au Ra­cing, le centre et ca­pi­taine De Can­da­mo est as­so­cié à son propre frère, Gas­par, 16 ans. À l’ou­ver­ture il est ser­vi par un nom qui res­te­ra, Frantz Rei­chel, pion­nier du jour­na­lisme spor­tif et di­ri­geant mul­ti­sports. On pen­sait jouer à 14 h 30 mais les joueurs n’avaient pas pré­vu qu’il y au­rait au­tant de pho­to­graphes, presque une di­zaine. Ils se pressent avec leur ma­té­riel en­core en­com­brant et il faut donc at­tende trois heures moins cinq pour que le match com­mence. Au fait, qui di­rige la ren­contre ? Un homme hors du com­mun, en­core jeune mais qui s’est fait un nom à tra­vers sa pas­sion pour l’édu­ca­tion à l’an­glaise et le sport comme ou­til pé­da­go­gique et mo­teur du re­dres­se­ment de la jeu­nesse fran­çaise : Pierre de Coubertin. Via les jeux Olym­piques, il se­ra le plus illustre des ac­teurs de l’après-mi­di dont il est fi­na­le­ment le grand ma­ni­tou : ar­bitre, pa­tron de l’USFSA et fon­da­teur du ma­ga­zine qui a lan­cé l’ap­pel. Le match lui-même n’a pas été fil­mé, bien sûr, ni ra­dio dif­fu­sé. Mais on en connaît as­sez bien le dé­rou­le­ment par le compte ren­du de Pierre Car­tier, jour­na­liste à Les Sports ath­lé­tiques. Sa prose est éton­nam­ment claire et dé­taillée, avec des ana­lyses tech­niques qui té­moignent de la qua­li­té de la presse écrite de cette Troi­sième Ré­pu­blique.

On com­prend que le Ra­cing avait la vitesse pour lui avec De Can­da­mo se­nior, Frantz Rei­chel et Fer­di­nand Wiet, l’ai­lier di­plô­mé de Langues O (au­jourd’hui l’Ins­ti­tut na­tio­nal des langues et ci­vi­li­sa­tions orien­tales) et fu­tur di­plo­mate au Moyen-Orient. On com­prend aus­si que le Stade fran­çais, contraint à la dé­fen­sive, avait de bons pla­queurs : Louis De­det, Pierre Gar­cet de Vau­ré­mont et un cer­tain Mu­nier, dont l’his­toire a ou­blié le pré­nom et les dates. Il se per­mit quelques pla­quages ca­thé­drales ra­broués par le pu­blic, déjà… Mais sur un dé­ga­ge­ment ven­dan­gé du Ra­cing, De­det avait mar­qué le pre­mier essai de l’his­toire des fi­nales, 3-0 à la pause avec la trans­for­ma­tion de Geoge Do­bree, 18 ans, fils d’un pas­teur de Guer­ne­sey, fu­tur di­plô­mé de Cam­bridge.

LES FOOT­BAL­LEURS, C’EST PAS DES « GOMMEUX »

On com­prend aus­si que Rei­chel, stra­tège des Ciel et Blanc, prit une dé­ci­sion dé­ci­sive à la pause. La per­mu­ta­tion du pi­lier droit (Re­né Ca­val­ly)… et de l’ar­rière (l’An­glais James Thorn­dike), pas­se­port pour une mê­lée triom­phante et une do­mi­na­tion inexo­rable. À la 70e mi­nute, Le fa­meux Pu­jol tape à suivre et Adolphe de Pa­lis­seaux marque en coin (1-3). Le « mi­not » Gas­par de Can­da­mo res­pire lon­gue­ment, son frère lui tient le bal­lon, cou­ture vers le but. Les Sta­distes montent comme des fous mais il ajuste une trans­for­ma­tion to­ta­le­ment dé­ca­lée (3-3), à 16 ans. Ai­mé Gi­ral et Fré­dé­ric Mi­cha­lak n’ont donc rien in­ven­té. Puis à la 79e, l’ac­tion du match, le Stade est sous pres­sion de­vant sa ligne, le duel entre les deux ou­vreurs Rei­chel et Amand, corps à corps dans l’en-but. Pierre de Coubertin ap­plique alors une règle né­bu­leuse et dis­pa­rue, le « te­nu en-but ». Sorte d’essai sans trans­for­ma­tion. 4-3 pour le Ra­cing, la foule ru­git, des hommes en ca­no­tiers et cha­peau me­lon tré­pignent d’en­thou­siasme sur la ligne de touche mais ils se re­tiennent d’en­va­hir le ter­rain. Il reste quatre mi­nutes, le Ra­cing joue la montre mais le ba­ron de Coubertin offre une ul­time chance aux Stade fran­çais. Pé­na­li­té au centre, George Do­bree prend sa chance mais le bal­lon passe à droite. Les Ciel et Blanc sont les pre­miers cham­pions de France et la fi­nale a te­nu ses promesses. On peut donc jouer un bon rug­by hors du cadre sco­laire.

L’an­glo­phile De Coubertin ju­bile, son ob­jec­tif de ré­gé­né­rer la jeu­nesse d’une France hu­mi­liée par la Prusse en 1870 est en bonne voie. Il se­ra bien sûr au centre du « punch » d’après match, or­ga­ni­sé dans un pa­villon du bois de Bou­logne. Les joueurs y ont croi­sé d’autres jeunes bour­geois sans doute plus sno­bi­nards qui re­ve­naient de l’hip­po­drome voi­sin. Pierre Car­tier ne put s’em­pê­cher de les com­pa­rer avec condes­cen­dance à ses chers rug­by­men : «À l’heure où la jeu­nesse soi-di­sant do­rée revient des courses, le contraste était frap­pant. Com­bien les jeunes gommeux pa­rais­saient ché­tifs au­près de ces vaillants et ro­bustes jeunes joueurs du RC et du SF. L’ex­cel­lence du but pour­sui­vi par l’USFSA éclate sous nos yeux. » Gommeux, le terme mé­ri­te­rait d’être ré­ha­bi­li­té. Il ne ris­quait pas d’être re­pris par Pierre de Coubertin, aux anges au mo­ment des dis­cours et des toasts. Il avait ré­ser­vé une sur­prise aux vain­queurs, un tro­phée dé­crit ain­si par le chantre Car­tier : « Ma­gni­fique bou­clier da­mas­qui­né ; au centre les armes de l’Union, deux an­neaux en­tre­la­cés, et la de­vise «Lu­dus Pro Pa­tria». Mon­té sur un ma­gni­fique cadre de pe­luche rouge, cet ob­jet d’art fait le plus grand hon­neur de ce­lui qui l’a conçu. » De Coubertin l’avait des­si­né mais l’his­toire le nom­me­ra du nom de son fa­bri­cant : Charles Bren­nus. L’es­sor des JO fut sans doute bien suf­fi­sant à l’ego du Ba­ron. Le mi­not Gas­par de Can­da­mo l’avait-il en­core en mé­moire quand, sou­dain, la chance l’aban­don­na en 1915 dans une froide tran­chée du front ? Il se bat­tait sous les cou­leurs de son pays d’adop­tion… ■

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Sur une pe­louse du bois de Bou­logne, la haute so­cié­té parisienne se re­trouve pour ce qui se­ra la pre­mière fi­nale de l’his­toire du rug­by fran­çais entre le Stade fran­çais et le Ra­cing, le fu­tur vain­queur.

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