Col­lec­tion

Le ca­bi­net de cu­rio­si­tés de Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac

Mieux Vivre Votre Argent - - Contents - Re­por­tage : Robin Massonnaud

Sou­vent pré­sen­té comme un touche-à-tout de génie, Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac ha­bite un uni­vers mul­ti­forme. Ar­tiste, créa­teur de mode, de­si­gner, dé­co­ra­teur, di­rec­teur ar­tis­tique, on ne sait quel qua­li­fi­ca­tif em­ployer ! Pour re­prendre une for­mu­la­tion amé­ri­caine, notre homme se­rait plu­tôt un « Renaissance Man » des temps mo­dernes. Il est le digne suc­ces­seur de Leon Bat­tis­ta Al­ber­ti qui, au XVe siècle, fut le mo­dèle de l’hu­ma­niste uni­ver­sel et po­ly­morphe ou­vert à tous les modes d’ex­pres­sion du monde.

Le grand pu­blic connaît bien notre col­lec­tion­neur. C’est lui qui a conçu les cha­subles du pape Jean-Paul II pour les Jour­nées mon­diales de la jeu­nesse en 1997. C’est en­core lui qui est à l’origine des robes-ta­bleaux peintes par les meilleurs ar­tistes contem­po­rains et qui a conçu ces man­teaux « Ted­dy Bear » dont se sont pro­ba­ble­ment ins­pi­rés les frères Cam­pa­na, de­si­gners bré­si­liens, pour créer leurs fa­meux fau­teuils « Pe­luche ». C’est tou­jours lui qui a ima­gi­né un man­teau pour Ig­gy Pop ou des cos­tumes de scène pour Ka­ty Per­ry, Ka­nye West ou La­dy Ga­ga. C’est lui, en­fin, qui a réa-

li­sé une fresque mo­nu­men­tale sur la fa­çade de l’aé­ro­port d’Or­ly-Sud. Et l’on pour­rait ain­si égre­ner ses créa­tions et col­la­bo­ra­tions dans les do­maines les plus va­riés. «Iln’ya pas de frag­men­ta­tion dans mon oeuvre. Le style s’ap­plique à toutes les dis­ci­plines. La trans­ver­sa­li­té est né­ces­saire pour re­lier pas­sé, pré­sent et ave­nir », sou­ligne-t-il.

Un plaid rouge vif pour bous­cu­ler les conven­tions

Cette di­ver­si­té, cet in­té­rêt pour l’art, comme moyen d’ex­pres­sion de la vie, lui viennent de ses pa­rents. Sa mère, in­ven­tive, dé­ca­lée, bat­tante, l’oblige à se re­bel­ler contre la tra­di­tion, à se plier à « une édu­ca­tion du contraire ».Une op­po­si­tion aux conven­tions qui passe par des ob­jets simples de la vie quo­ti­dienne. Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac évoque un plaid rouge vif aux car­reaux bleus en­voyé par sa mère dans le très strict et tra­di­tion­nel éta­blis­se­ment des Frères ora­to­riens où il était en pen­sion, alors que ses ca­ma­rades re­ce­vaient des cou­ver­tures aux cou­leurs ternes et unies afin de ne pas se dis­tin­guer des autres. Pour évi­ter d’être la ri­sée de toute sa classe, il de­vait re­ven­di­quer haut et fort ce droit à l’ori­gi­na­li­té. De son père, qui ne trou­vait pas sa place dans le monde réel et thé­sau­ri­sait les té­moi­gnages des temps an­ciens, comme une boucle de che­veux de Louis XVI, il re­ven­dique une « mé­lan­co­lie ac­tive et oni­rique », une fas­ci­na­tion pour la beau­té des choses du pas­sé en voie de dis­pa­ri­tion.

La dua­li­té, le dé­sir de vivre avec son temps et d’en dé­fi­nir les contours tout en res­pec­tant l’His­toire ont construit son uni­vers per­son­nel et pro­fes­sion­nel, son goût de la beau­té bi­zarre. Col­lec­tion­neur dans l’âme, il l’est. Mais pas dans le sens où on peut l’en­tendre au­jourd’hui, dans son as­pect le plus mer­can­tile et ac­cu­mu­la­teur. Il dé­teste le bar­num des grandes foires in­ter­na­tio­nales d’art contem­po­rain et les sur­en­chères entre riches ama­teurs s’ar­ra­chant les va­leurs sûres qu’ils pré­sentent en­suite comme des tro­phées de réus­site so­ciale. Il se sent plus proche de l’es­prit d’un ca­bi­net de cu­rio­si­tés qui consiste, comme le dé­fi­nit le Lit­tré, à ac­cu­mu­ler des « choses rares, nou­velles, sin­gu­lières ». Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac re­cherche ain­si, au gré de ses ren­contres, « des ob­jets in­vi­tant au voyage, dé­clen­cheurs d’ima­gi­naire et dont l’étran­ge­té, la sin­gu­la­ri­té pro­voquent le coup de coeur ».

Ce goût de l’ailleurs, il le concré­tise à 17 ans en ache­tant son pre­mier dra­peau. Il s’agis­sait d’un éten­dard du Front na­tio­nal de li­bé­ra­tion du Viêt Nam du Sud (Viêt­cong) dé­cou­pé dans une tex­ture res­sem­blant à un py­ja­ma d’en­fant au da­mas de pe­tits our­sons. Puis, dans une vente aux en­chères, il dé­niche un dra­peau chouan d’Hen­ri de la Ro­che­ja­que­lein (1772-1794), chef de l’ar­mée ven­déenne, bro­dé de che­veux de Ma­rie-An­toi­nette. Sui­vront un dra­peau de la ba­taille de Fon­te­noy, le 11 mai 1745, et une créa­tion de Claude Vial­lat, peintre nî­mois né en 1936, re­vi­si­tant notre em­blème na­tio­nal. Notre créa­teur pense dé­te­nir près de trois cents dra­peaux et n’a pas hé­si­té à en in­ven­ter cer­tains, ins­pi­rés par le royaume ima­gi­naire de Gon­dal des soeurs Brontë. Il ex­plique sa fas­ci­na­tion pour les dra­peaux par leur cô­té sen­suel, le souffle du vent qui les agite et sug­gère un frô­le­ment, une douce ca­resse du corps. Ils illus­trent éga­le­ment l’es­prit de che­va­le­rie et « l’âme gué­rille­ro » qu’il adore chez son hé­ros, le conné­table Ber­trand du Gues­clin (vers 1320-1380).

Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac avoue ap­pré­cier tous les ob­jets an­ciens in­so­lites, té­moins d’une his­toire réelle ou ima­gi­née, ré­cep­tacles de sou­ve­nirs in­con­nus. Leur fra­gi­li­té sus­cite l’émo­tion. Ils per­mettent de tra­vailler sur le pas­sé, de le ré­in­ven­ter et d’en as­su­rer la trans­mis­sion. Une pou­pée de la mai­son de Mé­di­cis, usée, dans son état d’origine, « ouvre la porte » des splen­deurs flo­ren­tines et de la vie de cour telle que la dé­cri­vait Bal­das­sare Cas­ti­glione dans son ou­vrage Le Livre du cour­ti­san, pu­blié en 1528. Mais les ac­cu­mu­la­tions mo­no­ma­niaques et la re­cherche ob­ses­sion­nelle d’an­ti­qui­tés ne cadrent pas avec sa vi­sion du col­lec­tion­neur.

C’est pour­quoi, dans les an­nées 70, il com­mence à s’in­té­res­ser à la pho­to. Il dé­couvre les pré­cieux té­moi­gnages du XIXe siècle et du dé­but du XXe lais­sés par Gus­tave Le Gray et ses ma­rines, Na­dar, Le­wis Car­roll et leurs por­traits, Al­fred Stie­glitz et ses scènes de la vie quo­ti­dienne ou Ma­thew Bra­dy et ses images de la guerre de Sé­ces­sion. Avec ces oeuvres, Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac com­prend qu’il « col­lec­tionne les fan­tômes. Les champs de ba­taille de Get­tys­burg de Bra­dy vous portent vers l’in­vi­sible et du pas­sé vous rap­prochent de fa­çon trou­blante vers la réa­li­té pré­sente. » Puis il se tourne vers les créa­tions contem­po­raines de Diane Ar­bus et ses per­son­nages fla­shés dans la rue, de Cindy Sher­man et ses in­croyables au­to­por­traits, ou de Ro­bert Map­ple­thorpe et ses vi­sages noirs et blancs, gla­cés et fra­giles.

Il prend alors conscience que sa po­si­tion de de­si­gner re­con­nu peut faire de lui un in­ter­ces­seur entre l’ar­tiste et la vie concrète. Se­lon lui, « le de­si­gner ré­pond à des ques­tions, tan­dis que l’ar­tiste les pose et n’a pas de ré­ponse ». Pour en­tre­croi­ser ces deux dé­marches, pour « en­tre­la­cer les ex­pres­sions », il en­tame une sé­rie de col­la­bo­ra­tions, de dia­logues avec les ar­tistes, qu’il pour­suit en­core, et qui forment son uni­vers. Ci­tons pêle-mêle les ma­quettes conçues par Xa­vier Veil­han et la mu­sique pro­duite par Mal­com McLa­ren pour ses dé­fi­lés, sans ou­blier ses cé­lèbres robes-ta­bleaux qu’il ima­gine au dé­but des an­nées 80. Après avoir créé un mo­dèle, il le confie à un ar­tiste qui l’orne en toute li­ber­té, sans contrainte mer­can­tile. C’est ain­si que naissent les robes peintes de Jean-Charles Blais, Gé­rard Ga­rouste, Her­vé Di Ro­sa ou Mi­quel Bar­celó. Il évoque éga­le­ment les vê­te­ments de ses col­lec­tions en­voyés à la pho­to­graphe Cindy Sher­man que cette der­nière, dans sa re­cherche conti­nuelle de l’iden­ti­té, a uti­li­sé pour se trans­for­mer en La­wrence d’Ara­bie.

Un « vi­rus pop » ino­cu­lant l’art au quo­ti­dien

Cet échange est à l’origine de pièces qu’il conserve pré­cieu­se­ment. Cas­tel­ba­jac parle ain­si avec émo­tion de sa col­la­bo­ra­tion avec Keith Ha­ring, un ar­tiste et une per­son­na­li­té qu’il ap­pré­cie par­ti­cu­liè­re­ment. Il lui avait de­man­dé une robe-ta­bleau. Mais Keith Ha­ring n’ar­ri­vait pas à ob­te­nir le ré­sul­tat vou­lu. Ren­tré à New York, l’ar­tiste lui pro­met de réa­li­ser un pro­jet de car­ton d’in­vi­ta­tion pour ses dé­fi­lés. Gra­ve­ment ma­lade et hos­pi­ta­li­sé, il en­voie à Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac son des­sin, trois jours avant son dé­cès. Le de­si­gner le re­çoit par la poste cinq jours plus tard et le pré-

C’est dans les re­pré­sen­ta­tions du pas­sé que le créa­teur de mode puise son amour de l’art mo­derne et contem­po­rain

serve re­li­gieu­se­ment comme un té­moi­gnage de l’homme face à la so­li­tude et à la mort. Preuve des re­la­tions étroites nouées avec Keith Ha­ring, il garde tout aus­si pré­cieu­se­ment une feuille sur la­quelle ses propres en­fants et l’ar­tiste ont des­si­né.

Pen­dant les an­nées 80-90, Jean Charles de Cas­tel­ba­jac ima­gi­nait des choses rares pour des êtres uniques. Au­jourd’hui, la donne a bien chan­gé. Le de­si­gner se dé­fi­nit comme « un vi­rus pop » qui par­ti­cipe à l’es­thé­tique uni­ver­sa­li­sée, à l’in­ter­con­nexion entre l’art et le quo­ti­dien du plus grand nombre. Conscient de ce monde connec­té en per­ma­nence, il a créé son site ( Jean­char­les­de­cas­tel­ba­jac.com) et, en tant que di­rec­teur ar­tis­tique, par­ti­cipe à la concep­tion des vê­te­ments de la marque Le coq spor­tif, des­ti­nés à un large pu­blic. Il y ins­tille son style en de­man­dant à un ar­tiste du street art, Lek, de conce­voir un tis­su ca­mou­flage.

Il a éga­le­ment ac­cep­té d’ap­por­ter sa touche per­son­nelle à la pro­chaine Bien­nale Pa­ris et à la pré­sen­ta­tion des pièces ico­niques de la col­lec­tion Em­pire de Pierre-Jean Cha­len­çon (voir Mieux Vivre

Votre Ar­gent, no 432). Cette ma­ni­fes­ta­tion pres­ti­gieuse, qui se tient de­puis 1962 sous la ver­rière du Grand Pa­lais, réunit un flo­ri­lège d’an­ti­quaires et de ga­le­ries d’art. Un uni­vers feu­tré, un rien com­pas­sé et tra­di­tion­nel que Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac sou­haite re­vi­si­ter. Pour lui, il s’agit de se confron­ter à cet im­mense es­pace et à l’em­prise qu’il peut avoir sur nos émo­tions. Il vou­drait uti­li­ser des éten­dards, des vi­traux, des cou­leurs afin d’im­pul­ser un « souffle épique de contem­po­ra­néi­té » et pro­vo­quer chez le vi­si­teur des vi­bra­tions cor­po­relles, tout en cher­chant à in­té­res­ser les jeunes au pas­sé qui a in­cons­ciem­ment for­gé leur image.

Son ex­pé­rience et son contact di­rect avec les plus grands noms de l’art l’ont per­sua­dé d’une chose. Pour bien col­lec­tion­ner, « il faut se lais­ser por­ter par le trouble », ap­prendre à connaître et à res­sen­tir le po­ten­tiel émo­tion­nel de l’ar­tiste. En somme, une oeuvre, un ob­jet, une toile doivent pro­vo­quer en nous des sen­sa­tions, des vi­bra­tions. L’art est l’ex­pres­sion d’un sen­ti­ment fu­gace et d’un ins­tant don­né que le col­lec­tion­neur pro­tège pour le trans­mettre aux gé­né­ra­tions fu­tures.

REPOTAGE PHO­TO: RÉ­MY DELUZE

Dra­peau d’un pays ima­gi­naire ou man­teau créé pour Ig­gy Pop : la pas­sion créa­trice de Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac couvre tous les do­maines

Des­sin de Keith Ha­ring réa­li­sé avec les en­fants de Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac.

Pou­pée ayant ap­par­te­nu à la fa­mille des Mé­di­cis (fin XVIe-dé­but XVIIe siècle).

Pro­jet de car­ton d’in­vi­ta­tion pour un dé­fi­lé conçu par Keith Ha­ring peu avant son dé­cès.

Dra­peau fran­çais cus­to­mi­sé par Claude Vial­lat.

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