Inu­tile d’at­tendre l’in­fla­tion et la re­mon­tée des taux : elles n’ar­ri­ve­ront pas…

Mieux Vivre Votre Argent - - Vos Placements - Par Jean-Fran­çois Filliatre

Ma­dame, Mon­sieur, Chers in­ves­tis­seurs,

La ges­tion du ti­ming est-elle aux épar­gnants, ce que le ta­ba­gisme est aux in­di­vi­dus : une pra­tique ju­gée agréable par cer­tains, mais ô com­bien no­cive ? Non-fu­meur, vous ne vous sen­tez pas concer­né ? A tort ! Car, comme pour le ta­ba­gisme, la ges­tion du ti­ming peut être ac­tive ou pas­sive. Dans ce cas, le plus fré­quent, le mo­ment de l’in­ves­tis­se­ment est su­bi plus que choi­si. C’est l’his­toire du par­ti­cu­lier peu en­clin à s’oc­cu­per de son ar­gent qui se dit, un beau jour, à la vue de son compte ban­caire gor­gé de li­qui­di­tés, qu’il fau­dra bien les pla­cer quelque part. C’est l’his­toire de l’in­ves­tis­seur qui, sous pré­texte qu’il vient de se mettre en couple ou de voir la fa­mille s’agran­dir, réa­lise une opé­ra­tion im­mo­bi­lière.

Bourse: mieux vaut être pas­sif

La Bourse est un uni­vers à part. Car le ti­ming ac­tif y est roi avec l’am­bi­tion d’ache­ter au plus bas pour re­vendre au plus haut. N’avez-vous ja­mais en­ten­du dire : « Sell in May and go away » ? Ven­dez en mai et par­tez. Gare aux mal­en­ten­dus : le point de dé­part n’est pas jan­vier, c’est Hal­lo­ween ! Bref, la pé­riode bour­sière de no­vembre à avril se­rait plus pro­pice que les mois de mai à oc­tobre. Oc­tobre : la croyance veut que ce soit un mois pour­ri pen­dant le­quel mieux vaut ne pas être in­ves­ti en ac­tions. Les ré­sul­tats de 2018 ne fe­ront que la confor­ter, même si une étude his­to­rique dé­taillée sur le mar­ché amé­ri­cain est beau­coup moins sé­vère.

Sur les pla­ce­ments où les prix va­rient, la ges­tion du ti­ming est un su­jet pro­blé­ma­tique. Im­pos­sible de trou­ver un re­mède sur l’im­mo­bi­lier : les mon­tants à in­ves­tir sont trop im­por­tants pour être mor­ce­lés. En Bourse, en re­vanche, il est pos­sible de s’ex­traire du ti­ming ac­tif en mé­ca­ni­sant sa ges­tion. Si je vous re­com­mande d’avoir 25% d’ac­tions dans votre pa­tri­moine fi­nan­cier alors que vous n’en avez pas en­core, je vous pré­co­ni­se­rai de faire le mou­ve­ment sur deux ans, avec un ar­bi­trage de 1% men­suel. En­suite, de fa­çon mé­ca­nique aus­si, il est pos­sible de ré­équi­li­brer le poids des ac­tions dans votre pa­tri­moine fi­nan­cier. Quand ? Une in­té­res­sante étude de Pierre-Em­ma­nuel Dar­peix et Na­ta­cha Mos­son, de l’Au­to­ri­té des mar­chés fi­nan­ciers (AMF), donne une ré­ponse : une ré­al­lo­ca­tion an­nuelle est plus ef­fi­cace qu’une ré­al­lo­ca­tion men­suelle.

Pré­fé­rez la ten­dance longue au ti­ming

Si je me mé­fie comme de la peste des ef­fets du ti­ming ac­tif, ap­proche très « court-ter­miste » biai­sée par nos émo­tions, je crois à l’ana­lyse des ten­dances longues. His­toire de voir les éven­tuelles rup­tures.

Com­men­çons par l’in­fla­tion et son éven­tuel re­tour. L’ob­jec­tif de la Banque cen­trale eu­ro­péenne est de la conte­nir aux alen­tours de 2%. Ce qui, dans le jar­gon des éco­no­mistes, cor­res­pond à la sta­bi­li­té des prix ! De­puis soixante ans, deux pics d’in­fla­tion sont consta­tés (voir gra­phique). L’un en 1958 et l’autre, dans les an­nées 70. Am­pli­fiée par les chocs pé­tro­liers, cette deuxième pé­riode in­fla­tion­niste trouve en fait sa ge­nèse en 1968, avec l’aug­men­ta­tion de 35% du sa­laire mi­ni­mum in­ter­pro­fes­sion­nel ga­ran­ti, le Smig, l’an­cêtre de notre ac­tuel Smic. En France, la dés­in­fla­tion se­ra en­ga­gée en 1983 avec le tour­nant de la ri­gueur.

Le re­tour de l’in­fla­tion im­pro­bable

Plu­sieurs constats s’im­posent : l’in­fla­tion cor­res­pond à des pé­riodes aty­piques (quinze an­nées ces six der­nières dé­cen­nies). Elle n’est donc pas la norme. Hors de ces crises, la hausse moyenne des prix a été in­fé­rieure à 2,5% dans notre pays. Au vu de l’état de l’éco­no­mie et du vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion, il n’y a pas de rai­son d’une crise in­fla­tion­niste. Les pro­jec­tions sur la zone eu­ro de la Com­mis­sion eu­ro­péenne vont dans ce sens: 1,8% en 2018 et 2019, 1,6% en 2020.

Quid de l’évo­lu­tion des ren­de­ments ? Le tour­nant de la ri­gueur de 1983 a créé une ten­dance lourde : de­puis, les taux d’in­té­rêt à long terme sont net­te­ment au-des­sus de l’in­fla­tion. Bonne af­faire pour les épar­gnants : on s’en­ri­chit en prê­tant. La baisse des taux et les ren­de­ments réels po­si­tifs fe­ront le suc­cès des fonds en eu­ros en as­su­rance vie. Car, en pra­tique, le taux de l’an­née N cor­res­pond aux cou­pons des obli­ga­tions ac­quises les an­nées pré­cé­dentes, plus ré­mu­né­ra­trices que celles en vi­gueur au cours de l’an­née N.

L’heure des ren­de­ments né­ga­tifs

Las, les courbes de l’in­fla­tion et des taux se sont croi­sées en 2017 et le mou­ve­ment se­ra confir­mé en 2018, même si nous n’avons pas en­core les chiffres dé­fi­ni­tifs. Clai­re­ment, c’est une nou­velle ten­dance. Au re­gard de la crois­sance éco­no­mique, il est illu­soire de re­voir des taux d’in­té­rêt à long terme un à deux points au-des­sus de l’in­fla­tion. Dans le meilleur des cas, ils s’en rap­pro­che­ront ; dans le pire, les taux réels res­te­ront né­ga­tifs, se­lon la théo­rie de la ré­pres­sion fi­nan­cière. Qu’im­porte le scénario, il se­ra dé­fa­vo­rable aux épar­gnants à cause de la fis­ca­li­té. Un exemple : vous ga­gnez 2% sur votre as­su­rance vie et l’in­fla­tion est à 2%. Votre gain est nul. Ce­la n’em­pê­che­ra pas l’Etat de prendre l’im­pôt et les pré­lè­ve­ments so­ciaux sur 2 % ! Et votre bi­lan fi­nan­cier bas­cu­le­ra du cô­té de la perte. L’autre constat est le ra­len­tis­se­ment ten­dan­ciel de la crois­sance éco­no­mique. Elles sont loin les an­nées folles de la Bourse du dé­but des an­nées 80 avec des per­for­mances à deux chiffres sur le mar­ché fran­çais. Cette si­tua­tion doit nous ame­ner à re­voir à la baisse le po­ten­tiel à terme des ac­tions: le 7% his­to­rique mé­rite d’être ra­me­né à 5% en­vi­ron. D’où l’im­por­tance, con­for­mé­ment à l’étude de l’AMF, de li­mi­ter les ar­bi­trages pour contrô­ler au maxi­mum les coûts.

L’im­mo­bi­lier vé­ro­lé par le cré­dit

Heu­reu­se­ment que mon da­da, c’est l’im­mo­bi­lier, vous dites-vous ! En êtes-vous sûr ? De­puis des an­nées, un homme, Jacques Frig­git, étu­die les prix de l’im­mo­bi­lier non en ab­so­lu, mais en com­pa­rai­son avec les re­ve­nus dis­po­nibles des mé­nages. De 1965 à 2000, la courbe évo­lue sa­ge­ment dans un tun­nel, puis elle se met à ex­plo­ser. La cause ? La baisse des taux d’in­té­rêt qui re­sol­va­bi­lise les mé­nages ? L’ar­gu­ment est re­ce­vable, mais il ne fonc­tionne pas seul. Car la baisse des taux s’est en­ga­gée dès 1983…

L’ar­gu­ment ma­jeur est dans les condi­tions d’oc­troi du cré­dit par les banques. En 1983, la dette im­mo­bi­lière des Fran­çais s’éle­vait à l’équi­valent de 125 mil­liards d’eu­ros. En 2000, elle était à 305 mil­liards ; à la fin de sep­tembre 2018, à plus de 1 100 mil­liards, se­lon la Banque de France ! La per­fu­sion du mar­ché im­mo­bi­lier fait même peur aux au­to­ri­tés. En sep­tembre, le Haut Con­seil de sta­bi­li­té fi­nan­cière y a consa­cré sa séance de tra­vail, ap­pe­lant à une in­dis­pen­sable « vi­gi­lance ren­for­cée ». Le pla­ce­ment le moins ris­qué aux yeux des épar­gnants se­rait-il dé­sor­mais le plus dan­ge­reux ?

N’hé­si­tez pas à me faire parts de vos com­men­taires par cour­riel à : vos­pla­ce­[email protected]­vivre.fr.

Chaque mois, re­trou­vez le re­gard aver­ti de notre chro­ni­queur, ex­pert en ges­tion de pa­tri­moine et fin ob­ser­va­teur de l’ac­tua­li­té des pla­ce­ments.

… Pas plus que les per­for­mances bour­sières à deux chiffres des an­nées 80

Bien fi­dè­le­ment à vous.

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