L’art en ré­pa­ra­tion

Mieux Vivre Votre Argent - - Editorial -

Ca­pi­taine de fer, à la tête d’une des plus belles for­tunes du vin, Ber­nard Ma­grez a ac­cu­mu­lé les oeuvres avec fré­né­sie. Comme un an­ti­dote à une vie d’exi­gence et de de­voir. Une ma­nière aus­si de lais­ser une autre trace, plus hu­maine et sen­sible. Re­por­tage : William Co­op-Phane

Le trac­teur est d’un rouge ru­ti­lant. Un vieux mo­dèle Porsche des an­nées 50 en par­fait état trône fiè­re­ment de­vant l’en­trée de ser­vice. A croire que c’est un faux ou même un jouet. Car à Châ­teau Pape Clément, tout est soi­gné et bien mis. Glo­riette Eif­fel res­tau­rée, pe­louse im­ma­cu­lée, buis taillés à la lime, par­terres fleu­ris servent à mer­veille l’ar­chi­tec­ture néo­go­thique de la mai­son. Un style ri­gou­reux, à l’image du pro­prié­taire de ce grand cru clas­sé de graves de 32 hec­tares, im­plan­té à Pes­sac, aux portes de Bor­deaux. Droit comme un chêne, vi­sage ferme et paumes car­rées, Ber­nard Ma­grez est le maître in­con­tes­té des lieux. A 82 ans, cin­tré dans un im­pec­cable cos­tume bleu ma­rine, il évoque le pas­sé avec une pointe de las­si­tude. Comme s’il n’avait ces­sé au long des an­nées de

ra­con­ter la même his­toire. Celle d’une vie bor­de­laise faite de réus­site, d’exi­gence, de mé­fiance, d’au­dace. Mais aus­si de mé­cé­nat, d’art et de vin. S’il avait eu des ar­moi­ries de fa­mille, son bla­son au­rait sans doute été d’ar­gent, à l’aigle de sable, ou d’or, au lion de gueule, sym­boles de puis­sance et de conquête. Mais Ber­nard Ma­grez l’af­firme sans sour­ciller : «Je n’aime pas les hé­ri­tiers, ni leurs ma­nières de faire. » Dont acte.

A la tête d’un em­pire de 650 mil­lions d’eu­ros qui porte par­tout son nom en si­gna­ture, l’homme d’af­faires est la 130e for­tune fran­çaise se­lon le clas­se­ment du ma­ga­zine Chal­lenges. « Je suis al­lé vite et je reste le seul maître à bord », rap­pelle-t-il fiè­re­ment d’une voix qui siffle le Sud. Seul pro­prié­taire de quatre grands crus clas­sés dans le Bor­de­lais, il dé­tient en tout qua­rante-deux vi­gnobles en Es­pagne, au Por­tu­gal, au Chi­li, au Ja­pon, en France et ailleurs, dont cinq nou­veaux de­puis 2017. Sans par­ler de sa ky­rielle de Rolls et de vieilles an­glaises, de ses di­zaines de ca­lices pré­cieux, de sta­tues re­li­gieuses et autres ob­jets li­tur­giques, de ses mul­tiples édi­tions ori­gi­nales de livres an­ciens et de ses quatre ra­ris­simes ins­tru­ments de mu­sique : un stra­di­va­rius de 1713 ; un vio­lon Ni­co­las Lu­pot de 1795 ; un al­to Cas­si­ni de 1660 et un vio­lon­celle Fer­di­nan­do Ga­glia­no de 1788. Bou­li­mie ca­pi­ta­liste ou es­prit de col­lec­tion ? L’in­té­res­sé pré­fère par­ler de sen­ti­ment. « Quand on veut col­lec­tion­ner, on veut tou­jours le meilleur. Moi, je fais tout à l’émo­tion. »

Il se rê­vait en Mar­cel Cer­dan ou en grand chi­rur­gien

Au fil des dé­cen­nies, l’oc­to­gé­naire a soi­gneu­se­ment for­gé sa lé­gende. Il évoque un père ty­ran­nique qui n’a ces­sé de l’hu­mi­lier toute son en­fance, l’obli­geant à por­ter sur le che­min du col­lège un écri­teau au­tour du cou sur le­quel était ins­crit « Je suis un fai­néant ». Alors que ses frères et sa soeur marchent bien à l’école, il re­joint à 13 ans un centre d’ap­pren­tis à Lu­chon pour y pas­ser, trois ans plus tard, son CAP de scieur de bois et af­fû­teur de scie. Ado­les­cent, dans son dor­toir, il se rêve tan­tôt en grand chi­rur­gien qui sauve ses pa­tients, tan­tôt en Mar­cel Cer­dan, fier et vain­queur. « Comme lui, je suis le cham­pion du monde de boxe et, dans mon lit, je lève les bras au ciel. Je m’en­dors avec ces images de conquête et de gloire. » La réus­site dans tous les do­maines le fas­cine. Cap­ti­vé par la vie de Van Gogh, il pré­fère dé­cou­per des pho­tos de ses ta­bleaux dans les ma­ga­zines plu­tôt que de suivre les traces de son grand-père ma­ter­nel, Emile Bayle, le fon­da­teur du groupe épo­nyme qui a fait for­tune dans le com­merce de meubles. Car cet uni­vers d’en­seignes aux marques grand pu­blic, comme But, Fly, Mon­sieur Meuble et autres Sa­lons Cen­ter, ne le fait pas rê­ver. Le jeune homme pri­vi­lé­gie­ra les lu­mières flat­teuses des vi­gnobles aux néons des zones com­mer­ciales.

CAP en poche, il part à 19 ans tra­vailler dans les chais de son oncle Jean Cor­dier. Il n’y res­te­ra que deux ans. C’est ici qu’il peau­fine son sens fa­rouche des af­faires. Ren­contre avec les banques, prêt d’ar­gent et ra­chat d’un pe­tit com­merce d’im­por­ta­tion de vins de por­to à Bor­deaux qu’il re­bap­tise William Pit­ters. Nous sommes en 1963, en plein boom des hy­pers et des grandes sur­faces, et notre bu­si­ness­man no­vice dé­cide de dé­mar­cher en di­rect ces nou­veaux ré­seaux pour leur vendre des spi­ri­tueux. De quoi ai­gui­ser son sens du com­merce, son goût pour l’in­no­va­tion et sa pas­sion du tra­vail achar­né. « Je vou­lais m’en sor­tir ; sym­bo­li­que­ment j’avais faim », af­firme le ma­gnat qui avoue être fas­ci­né par le Dis­cours de la ser­vi­tude vo­lon­taire de La Boé­tie. A moins de 30 ans, il créé sa marque de vin, Ma­le­san, et achète des pan­neaux pu­bli­ci­taires dans toute la ré­gion pour af­fi­cher son slo­gan : « Ce que Bor­deaux fait de mieux en bor­deaux. » La ré­ac­tion de l’aris­to­cra­tie vi­ti­cole

lo­cale ne se fait pas at­tendre. « Les gens du cru me prennent alors pour un ar­ri­viste et me mé­prisent. D’ailleurs, ils conti­nuent de me cas­ser les pattes. »

C’est à cette époque que le jeune Ma­grez se met à col­lec­tion­ner les bronzes ani­ma­liers du XIXe siècle, puis les sculp­tures en bois, en plâtre ou bien en cire. « En­suite, je me suis in­té­res­sé aux peintres fla­mands, mais j’ai dû ar­rê­ter. Trop chers pour moi », confie-t-il, l’air contra­rié. Mais la vé­ri­table ren­contre avec l’art a lieu en 1993. Quelques an­nées avant le sui­cide de Ber­nard Buf­fet (en 1999), il dé­couvre ses ta­bleaux. C’est le coup de foudre. « Je suis ren­tré dans la pein­ture grâce à lui. » De­puis, l’hy­per­ac­tif ar­pente les ga­le­ries, les ex­po­si­tions, les sa­lons d’art et les ventes aux en­chères. Il s’est fait beau­coup conseiller au dé­but et achète main­te­nant via In­ter­net même s’il « aime avant tout al­ler à la ren­contre des ar­tistes ». Il se dé­fend pour­tant de mon­ter une col­lec­tion per­son­nelle en dé­pit des quelque 300 oeuvres qu’il dé­tient. D’ailleurs, la cote de l’art ne l’in­té­resse pas. « Je ne fais pas de spé­cu­la­tion. Par­fois, je prête, mais je ne vends ja­mais. »

Son mo­teur, c’est l’aide et le mé­cé­nat pour la re­cherche contre le can­cer, l’en­fance dé­fa­vo­ri­sée ou la scène ar­tis­tique émer­gente. « Je cherche es­sen­tiel­le­ment les ar­tistes non en­core re­con­nus. Bon nombre n’ont pas l’oc­ca­sion d’être ai­dés. » C’est pour ce­la qu’il a ins­tal­lé, en 2011, son Ins­ti­tut cultu­rel dans le ma­gni­fique châ­teau La­bot­tière du XVIIIe siècle qui lui ap­par­tient. La fon­da­tion abrite à la fois des ar­tistes en ré­si­dence, comme To­mas Lacque, et des ex­po­si­tions d’art mo­derne et contem­po­rain. On y dé­couvre au­tant les oeuvres d’un Com­bas, d’un Va­sa­re­ly ou d’un Wa­rhol que celles d’un McCur­ry ou d’un Sal­ga­do, d’un Bu­ren ou d’un Otho­niel, d’un JR, d’un Pas­qua ou d’un Veil­han (voir en­ca­dré, page sui­vante). Chaque mois, on vient y suivre des ate­liers ou y écou­ter des concerts et des confé­rences. Et chaque mois, de nou­veaux ta­lents cherchent à bous­cu­ler les murs sages et les jar­dins tran­quilles de l’hô­tel par­ti­cu­lier. En ce mo­ment, les street ar­tistes fé­mi-

Ce qui re­lie la vie de Ber­nard Ma­grez à celle d’un ar­tiste, c’est le tra­vail pas­sion­né, le prix à payer pour se sen­tir libre

nines y sont à l’hon­neur à tra­vers une ex­po­si­tion éclec­tique où les fresques ka­léi­do­sco­piques de neuf créa­trices du monde en­tier passent du mur à la toile. Comme une ma­nière de rendre hom­mage à ceux qui viennent de la rue et qui vivent à fond leur pas­sion. « Quand on a une pas­sion, on va tou­jours beau­coup plus vite, af­firme l’au­to­ri­taire oc­to­gé­naire. Au­jourd’hui, je n’ar­rête pas, je ne dors pas. Je me crève sans fa­tigue. Ma thé­ra­pie, c’est la pas­sion. »

Lui qui au­rait « ai­mé être po­ly­tech­ni­cien », qui af­firme « être fi­dèle en tout », qui en chré­tien convain­cu « croit aux Evan­giles mais pas au dogme », qui re­con­naît vo­lon­tiers être « mal­adroit, cas­sant, pas di­plo­mate et do­té d’un ca­rac­tère im­pos­sible », re­grette « d’avoir eu jeune une seule pas­sion, celle de l’en­tre­prise ». On com­prend mieux, au temps pas­sé à ses cô­tés, ce qui re­lie la vie faite de de­voir et d’exi­gence de ce ca­pi­taine de fer à celle d’un ar­tiste, dont le tra­vail pas­sion­né est le prix à payer pour se sen­tir libre et faire se­lon son dé­sir, avec sa con­vic­tion in­time comme seul gou­ver­nail et comme seule ri­chesse hu­maine et spi­ri­tuelle. « Le plus im­por­tant, c’est le contact avec les créa­teurs. Ils ont des sen­si­bi­li­tés très dif­fé­rentes des miennes. Mais le fait de contri­buer à leur re­con­nais­sance, ce­la pousse cha­cun à se dé­pas­ser. C’est une forme de ré­com­pense pour moi aus­si. » Un en­ri­chis­se­ment ré­ci­proque qui se tra­duit, de­puis deux ans, par la créa­tion du prix lit­té­raire Châ­teau La Tour Car­net, du nom de l’un de ses quatre grands crus, qui cou­ronne un écri­vain pour l’en­semble de son oeuvre.

Après Mi­lan Kun­de­ra, ce fut au tour cet au­tomne de Mi­chel Houel­le­becq de re­ce­voir ce prix do­té de 20 000 eu­ros, ain­si qu’en ca­deau ex­cep­tion­nel, les quatre vo­lumes de Scènes de la vie pri­vée et pu­blique des ani­maux dans une édi­tion d’ori­gine dé­di­ca­cée par Bal­zac. No­blesse oblige.

Chaque mois, de nou­veaux ta­lents bous­culent les murs sages du châ­teau du XVIIIe

Du stra­di­va­rius da­tant de 1713 au vio­lon cus­to­mi­sé, une col­lec­tion que Ber­nard Ma­grez a bâ­tie à l’émo­tion.

Steve McCur­ry, pho­to­gra­phie, 1995.

Deux Tours à Tel-Aviv, Phi­lippe Co­gnée, pein­ture à la cire sur toile, 2011.

Self Por­trait Sus­pen­ded I, Sam Tay­lor-Wood, pho­to­gra­phie, 2004.

Af­ter hours Al­li­son-Mon­ta­na, Jacques Oli­var, ti­rage chro­mo­gé­nique, 2007.

Bet­ter Places, Pae White, mo­bile com­po­sé de mi­roirs, fil d’alu­mi­num, pa­pier peint, vi­nyle, 2011.

Marbre blanc lu­na d’Es­pagne / marbre vert du Ra­jas­than, Da­niel Bu­ren, sculp­ture, 2014.

I’m sor­ry, I’m fake, Pao­la Pi­vi, perles en plas­tique blanc et en bois rouge, 2008. Pièce unique.

Odore di fem­mi­na, Jo­han Cre­ten, sculp­ture en bronze, 2012.

State of Pa­raná, Bra­zil, cou­ver­ture du Pol­ka Ma­ga­zine no 24, ti­rage ar­gen­tique sur pa­pier ba­ry­té, Se­bas­tião Sal­ga­do, 1996.

Le Noeud de Ba­bel, Jean-Mi­chel Otho­niel, sculp­ture en verre mi­roi­té et inox, 2013. Pièce unique.

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