Pierre Yo­va­no­vitch

Au coeur de la val­lée du Dou­ro, au Por­tu­gal, il signe son pre­mier tra­vail d’ar­chi­tec­ture : la construc­tion d’un nou­veau chai pour le vi­gnoble de la Quin­ta Da Côrte. Un exer­cice de style com­plé­té par la trans­for­ma­tion de la Ca­sa du do­maine en mai­son d’hôte

Milk Decoration - - SOMMAIRE. - TEXTE : LAURINE ABRIEU – PHO­TOS : ALEX PRO­FIT

Son pre­mier pro­jet d’ar­chi­tec­ture.

Dans le pe­tit sa­lon de la Ca­sa où se dé­gustent les por­tos du do­maine, Pierre Yo­va­no­vitch prend la pose. L’homme est à l’image de ses pro­jets. Dis­tin­gué. Une réa­li­sa­tion à l’es­thé­tique mi­ni­male, twis­tée d’une touche sub­ti­le­ment dis­so­nante, qui vient éle­ver le pro­jet, lui ap­por­ter son charme, son ca­rac­tère, la sin­gu­la­ri­té né­ces­saire. Il y a un geste ar­chi­tec­tu­ral fort dans son tra­vail, un chic ex­trême trai­té sans os­ten­ta­tion, une cer­taine ri­gueur dans le trait que viennent tou­jours adou­cir la courbe d’un mo­bi­lier, la dou­ceur d’une ma­tière noble ou la cu­rio­si­té sus­ci­tée par une oeuvre d’art. Pour la Quin­ta Da Côrte, il pousse à son pa­roxysme son at­trait des vo­lumes en s’at­ta­quant pour la pre­mière fois à la réa­li­sa­tion d’une construc­tion. “Avec le chai, c’est la pre­mière fois que je construis une ar­chi­tec­ture à par­tir du dé­but, confie Pierre Yo­va­no­vitch. Je ne connais­sais pas Por­to, ni le Dou­ro, mais j’ai tout de suite été très em­bal­lé par le cô­té hu­main de ce pro­jet, le fait de faire une mai­son d’hôtes aus­si, et non un hô­tel, que ce­la soit un concept ha­bi­té. Le rap­port très vin­tage de la de­meure face à la ra­di­ca­li­té du des­sin du chai, presque re­li­gieux… Tout ce­la m’a beau­coup plu.”

Ar­chis­pec­ta­cu­laire

À 150 ki­lo­mètres de Por­to, soit en­vi­ron deux heures de route, la Quin­ta Da Côrte est une adresse qui se mérite. En­tou­rée de vignes ac­cro­chées aux terres mon­ta­gneuses par de sé­cu­laires res­tanques, elle se dresse, sur­plom­bant la val­lée du Dou­ro clas­sée au pa­tri­moine mon­dial de l’Unes­co. C’est l’une des plus an­ciennes pro­prié­tés de la ré­gion. Elle a été ra­che­tée en 2013 par Phi­lippe Aus­truy, à la tête de plu­sieurs do­maines d’ex­cep­tion tels que la Com­man­de­rie de Pey­ras­sol en Pro­vence. Après avoir res­tau­ré les 24 hec­tares de vignes et d’oli­viers, le nou­veau maître des lieux a mis­sion­né Pierre Yo­va­no­vitch – qu’il connaît dé­jà bien pour lui avoir confié le chan­tier de la Pa­ti­noire royale, ga­le­rie d’art contem­po­rain à Bruxelles – pour l’ai­der à ré­veiller cette belle en­dor­mie. Et c’est dans la construc­tion du chai, des­ti­né à ac­cueillir l’es­pace de dé­gus­ta­tion et la pro­duc­tion de vins rouges du do­maine, que Pierre Yo­va­no­vitch nous bluffe. Ici, il a ima­gi­né un bâ­ti­ment de trois ni­veaux, dont la struc­ture ul­tra­con­tem­po­raine ar­bore des vo­lumes spa­cieux, ponc­tués de larges ou­ver­tures of­frant des vues ex­cep­tion­nelles sur la rivière et le pay­sage vi­ti­cole alen­tour. La cave est une pe­tite mer­veille d’ar­chi­tec­ture des­si­née sans fio­ri­tures, faite de croi­sées d’ogives blan­chies à la chaux.

Une ri­gueur dans le trait que viennent tou­jours adou­cir la courbe d’un mo­bi­lier, la dou­ceur d’une ma­tière noble ou la cu­rio­si­té sus­ci­tée par une oeuvre d’art.

Des­ser­vant les ni­veaux, un es­ca­lier aux murs car­re­lés de faïence ar­ti­sa­nale lo­cale mauve s’im­pose en co­lonne ver­té­brale de l’édi­fice. Un exer­cice de style ab­so­lu, concen­tré par­fait de la patte Yo­va­no­vitch : de la ligne, du des­sin, de l’ar­ti­sa­nat d’ex­cep­tion et des créa­tions qui claquent. Tout bon.

Mai­son d’hôtes de dé­co­ra­teur

De la Ca­sa, mai­son des an­ciens pro­prié­taires da­tant du XIXe siècle, l’ar­chi­tecte d’in­té­rieur- col­lec­tion­neur a conser­vé l’es­prit au­then­tique de la vieille bâ­tisse aux vo­lets à l’an­cienne et aux pe­tites pièces pleines de charme, comme si la fa­mille vi­vait en­core ici. “Le deal, ra­conte Pierre, c’était de ne pas tou­cher à la struc­ture. Nous avons tout chan­gé, en don­nant l’im­pres­sion de n’avoir tou­ché à rien. Au­cun mur n’a été cas­sé”. Dans sa nou­velle ver­sion, la Ca­sa compte 12 chambres d’hôtes, re­par­ties entre la mai­son d’ori­gine et deux pe­tits bâ­ti­ments an­nexes, des mi­ni sa­lons co­sy en en­fi­lade, une bi­blio­thèque chau­lée de rouge brique, deux pe­tits es­paces de dé­gus­ta­tion avec plafonds peints et che­mi­née. Et une pis­cine au beau mi­lieu des vignes.

Pour re­don­ner un nou­vel éclat à la de­meure, l’ar­chi­tecte d’in­té­rieur a pri­vi­lé­gié l’uti­li­sa­tion de ma­té­riaux de la ré­gion. Azu­le­jos, pierre de schiste, bois, par­quet ou terre cuite au sol, murs trai­tés à la chaux et salles de bains car­re­lées de faïence ar­ti­sa­nale por­tu­gaise dans une es­prit dé­li­ca­te­ment ré­tro donnent le ton. Cô­té dé­co, Pierre Yo­va­no­vitch a joué à fond la carte “col­lec­tion de fa­mille”, à coups de trou­vailles chi­nées, d’an­ti­qui­tés por­tu­gaises, d’ob­jets hé­té­ro­clites, mais éga­le­ment de pièces de de­si­gn, fran­çais, ita­lien ou scan­di­nave. Des choses d’ici et d’ailleurs, comme des sou­ve­nirs ra­con­tant une vie, des his­toires, le tout mé­lan­gé à des créa­tions ori­gi­nales. Au centre de la salle à man­ger, par exemple, les car­reaux du pla­teau de la table d’hôtes ar­borent un des­sin réalisé sur me­sure par l’ar­tiste Lau­ra Car­lin, dont les mo­tifs naïfs ra­content l’his­toire de la val­lée du Dou­ro, nous rap­pe­lant ain­si que la vigne n’est ici ja­mais bien loin.

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