Parentalit­é positive LE NOU­VEAU DOGME ÉDU­CA­TIF ?

Fais pas ci, fais pas ça. Oui, mais pour­quoi ? De­puis quelque temps, la parentalit­é positive sème les graines d’une édu­ca­tion ba­sée sur l’em­pa­thie, l’en­sei­gne­ment et l’ab­sence de pu­ni­tion. Le tout sur fond de neu­ros­ciences. En clair, ce cou­rant qui pro­pos

Milk Magazine - - Ce Qu'ils Vont Nous Piquer L'anti- Contouring La C - Texte : Amandine Grosse – Illus­tra­tions : Ma­ri­na Muun

Cer­tains cou­rants, par leur simple dé­no­mi­na­tion, nous donnent en­vie, en tant que parent, de les adop­ter de suite, sans bron­cher. C’est vrai, qui vou­drait im­po­ser à la chair de sa chair une édu­ca­tion né­ga­tive ? Ce­la re­vien­drait à dire que vous êtes contre la paix dans le monde ou que le bon­heur de votre en­fant passe en der­nier. La parentalit­é positive, ins­pi­rée des tra­vaux du psy­cho­logue Haim Gi­nott, po­pu­la­ri­sée en­suite aux États-Unis par la mé­thode Fa­ber-Maz­lish, en­va­hit les éta­gères des li­braires, les confé­rences et les ate­liers pra­tiques à tra­vers le monde, et ti­tille la cu­rio­si­té des pa­rents fran­çais en quête de so­lu­tions concrètes. Mais ce cou­rant qui surfe sur l’en­sei­gne­ment plu­tôt que la pu­ni­tion est-il une énième pa­rade pour nous faire culpa­bi­li­ser de ne pas être un parent par­fait ? Ou, une fois notre cy­nisme mis de cô­té, la parentalit­é positive est-elle une ma­nière réel­le­ment dif­fé­rente et ef­fi­cace de gé­rer sai­ne­ment et de ma­nière construc­tive l’édu­ca­tion de votre en­fant ? Dé­cryp­tage et mode d’em­ploi.

“Tu vois, mon ché­ri, on fait comme ça”

De­puis plus de vingt ans, Isa­belle Fillio­zat 1, psy­cha­na­lyste spé­cia­li­sée dans l’ac­cueil des émo­tions et di­rec­trice de l’École des in­tel­li­gences re­la­tion­nelle et émo­tion­nelle,

dis­tille dans ses livres l’os­sa­ture de ce que l’on nom­me­ra plus tard la parentalit­é positive. En rup­ture avec les prin­cipes d’édu­ca­tion cen­trés sur l’au­to­ri­té et le parent tout puis­sant, ce cou­rant, re­layé par le Con­seil de l’Eu­rope de­puis cinq ans, re­pose sur l’idée de base que tous les com­por­te­ments de l’en­fant ont une fonc­tion et que nos pe­tites têtes blondes ont be­soin d’en­sei­gne­ments plu­tôt que de pu­ni­tions. En clair, pré­cise Isa­belle Fillio­zat : “Au lieu de dire, éner­vé : « calme-toi, si­non je t’en­voie dans ta chambre », en parentalit­é positive, on pré­fé­re­ra ex­pli­quer po­sé­ment à l’en­fant comment faire pour se cal­mer. De même, avant de lui or­don­ner de ran­ger sa chambre, le parent lui in­di­que­ra d’abord que les livres se posent de cette ma­nière sur l’éta­gère.”

Et n’al­lez pas dire à cette spé­cia­liste qui a elle-même été éle­vée “sans au­cune pu­ni­tion ni au­cune forme de vio

lence ou d’hu­mi­lia­tion” qu’il s’agit ici de prô­ner l’en­fant roi ou de me­ner une édu­ca­tion laxiste. En parentalit­é positive, l’idée n’est pas de lais­ser faire à l’en­fant ce qu’il veut ou d’ar­gu­men­ter en long, en large et en tra­vers du pour­quoi du comment bien faire. Une seule phrase suf­fit pour désa­mor­cer les blo­cages ou les conflits. Et c’est pour al­ler plus loin que la psy­cho­lo­gie pour en­fants qu’Isa­belle Fillio­zat a ex­plo­ré dans ces nou­veaux ou­tils la clé d’une parentalit­é cher­chant avant tout à fa­vo­ri­ser le bon dé­ve­lop­pe­ment

La clé d’une parentalit­é cher­chant

avant tout à fa­vo­ri­ser le bon dé­ve­lop­pe­ment psy­chique de l’en­fant.

psy­chique de l’en­fant en s’at­ta­chant à son in­tel­li­gence émo­tion­nelle : “En tant que psy­cho­thé­ra­peute, notre rôle est de li­bé­rer les pa­tients adultes des souf­frances de l’en­fance. C’est donc tout na­tu­rel­le­ment que je me suis dit qu’au lieu de gué­rir les souf­frances, nous pour­rions évi­ter de les ac­cu­mu­ler.” Ce­la si­gni­fie-t-il que les théo­ries psy­cha­na­ly­tiques jus­qu’ici dé­ve­lop­pées sont à je­ter aux

or­ties au pro­fit d’un nou­veau dogme ? “Ce­la m’a per­mis, en tant que psy­cho­thé­ra­peute, de ne pas m’en­fer­mer dans la théo­rie psy­cha­na­ly­tique qui em­pêche beau­coup de psy­cho­logues fran­çais d’ac­cé­der à la théo­rie d’at­ta­che­ment, aux neu­ros­ciences et à tout ce que l’on ap­prend sur le fonc­tion­ne­ment réel de l’en­fant”, pré­cise la spé­cia­liste.

L’IRM a par­lé : votre en­fant est stres­sé

Ce qui est nou­veau, c’est qu’en plus des études sur le stress des en­fants réa­li­sées au­pa­ra­vant, l’IRM fonc­tion­nelle nous a plon­gés au coeur de leur cer­veau et de son dé­ve­lop­pe­ment. De quoi re­cueillir une mine de don­nées sur le fonc­tion­ne­ment réel de l’en­fant, ses émo­tions et ce que notre com­por­te­ment et nos ac­tions pro­voquent chez lui. “Les neu­ros­ciences nous offrent des clés ex­trê­me­ment in­té­res­santes !”, pré­cise Isa­belle Fillio­zat. Et les ob­ser­va­tions, réa­li­sées à l’aide de cap­teurs, sont très concrètes : quand nous fron­çons les sour­cils et que nous pre­nons une voix

dure pour as­sé­ner un ordre, le to­nus mus­cu­laire de l’en­fant est au­to­ma­ti­que­ment di­mi­nué et il se sent im­puis­sant dans son corps. Nous stres­sons son cer­veau. De quoi pro­vo­quer une in­hi­bi­tion de l’ac­tion (il ne fait rien) ou une

co­lère. “En parentalit­é positive, chaque fois que nous pre­nons en compte le be­soin d’un en­fant, que nous prê­tons at­ten­tion à ses émo­tions et que nous met­tons des mots sur ce qu’il est train de vivre, nous construi­sons lit­té­ra­le­ment les ré­seaux de neu­rones dans son cer­veau. Si le parent est au­to­ri­taire, qu’il pu­nit et qu’il élève sou­vent la voix, l’en­fant va avoir du mal à ré­gu­ler ses im­pul­sions. En re­vanche, quand le parent com­prend, écoute, parle et tisse du lien, les ré­seaux de neu­rones qui se construise­nt per­mettent de cal­mer l’amyg­dale (qui dé­clenche la ré­ac­tion de stress) et d’en­ter­rer nos im­pul­sions”, nous ex­plique Isa­belle Fillio­zat. Dans ses ate­liers, la psy­cho­thé­ra­peute en­seigne à des pa­rents de plus en plus cu­rieux une mé­tho­do­lo­gie nou­velle pour four­nir à l’en­fant les res­sources et les briques de construc­tion qui lui per­mettent de réus­sir.

Par­mi ces ou­tils concrets, un câ­lin de 20 se­condes est pré­co­ni­sé pour li­bé­rer de l’ocy­to­cine et cal­mer les crises de co­lère, souf­fler avec une paille dans un verre d’eau per­met aux cir­cuits de stress de se désac­ti­ver. Mais, à y re­gar­der de plus près, la parentalit­é positive n’est-elle pas qu’une

ques­tion de bon sens ? “Au­jourd’hui, on parle d’édu­ca­tion positive mais, tout ce­la, ce sont des grands mots. Quand un parent est stable psy­chi­que­ment, quand il est ca­pable de ten­dresse et d’amour vrai avec son en­fant, lui vient une évi­dence de com­por­te­ment. C’est évident de ne pas as­sé­ner des ordres à un en­fant sans lui ex­pli­quer pour­quoi, c’est évident qu’on ne l’en­voie pas ba­la­der quand il veut un câ­lin. Tout ce­la, c’est juste du bon sens”, conclut avec bien­veillance la psy­cha­na­lyste Li­liane Hol­stein, spé­cia­liste du burn-out pa­ren­tal2.

Du Dol­to new age ?

Al­liance de bon sens et de neu­ros­ciences, la parentalit­é positive fait écho aux néo­tech­niques pé­da­go­giques Mon­tes­so­ri, surfe sur le dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel, mise sur l’in­tel­li­gence émo­tion­nelle et les nou­velles ha­bi­le­tés du lan­gage, met au pla­card la com­mu­ni­ca­tion agres­sive, mais ne se ré­fère qua­si­ment ja­mais à la psy­cha­na­lyse. “Le bon cô­té de la parentalit­é positive, c’est que l’on parle d’édu­ca­tion dans le réel, ce qui em­pêche de psy­cho­ter comme on l’a fait pen­dant des an­nées en psy­cha­na­lyse, quand les pa­rents cher­chaient tou­jours un sens dans le com

por­te­ment de leur en­fant”, sou­ligne le doc­teur en psy­cho­lo­gie du dé­ve­lop­pe­ment Di­dier Pleux3. Une bonne chose, se­lon l’au­teur des 10 Com­man­de­ments du bon sens édu

ca­tif, qui a par­ti­ci­pé au pro­gramme de parentalit­é positive “Triple P” (Positive Pa­ren­ting Pro­gram).

Mais, s’il sa­lue les avan­cées bé­né­fiques d’un cou­rant qui pro­pose des ou­tils per­ti­nents, le spé­cia­liste s’in­ter­roge néan­moins sur les points ex­ces­sifs d’un pro­gramme qui ne laisse au­cune place à la frus­tra­tion chez l’en­fant et le met au centre du monde : “Tout est fait dans l’em­pa­thie, le res­pect et l’écoute de l’en­fant avec des li­mites et des contrainte­s. Ce qui est très bien. Mais, ce qui est ex­ces­sif, ici, c’est la sur-va­lo­ri­sa­tion d’un en­fant (on le gra­ti­fie un peu trop), la sur-sti­mu­la­tion (on lui pro­pose trop de choses) et la sur-pro­tec­tion (on va tout faire pour que l’en­vi­ron­ne­ment ne soit pas trop frus­trant).” En in­sis­tant sur ce der­nier point, le psy­cho­logue cli­ni­cien fait ré­fé­rence à cer­tains ou­tils pro­po­sés par la parentalit­é positive : si un en­fant ne veut pas s’ha­biller le ma­tin, on trans­forme ce­la en jeu, ou s’il fait tou­jours des ca­prices dans les grands ma­ga­sins, on lui pro­pose de ve­nir avec un de ses jouets. “Pour moi, la frus­tra­tion est quelque chose de fon­da­men­tal dans la construc­tion psy­chique. C’est en­sei­gner à l’en­fant qu’il n’est pas au centre du monde, que le monde adulte et les contrainte­s existent. Si­non, ce­la crée­ra au­to­ma­ti­que­ment une in­to­lé­rance à la frus­tra­tion et pro­dui­ra de l’ego.”

L’un des pièges de la parentalit­é positive se­rait en­fin de tom­ber dans une lo­gique de sur-com­mu­ni­ca­tion qui vou­drait que l’on ex­plique tout à son en­fant : “Ex­pli­quer une fois, c’est bien, mais on n’a pas tout le temps à ré­pé­ter. Il y a un mo­ment don­né où l’en­fant n’a pas à com­prendre : c’est comme ça”, pré­cise Di­dier Pleux. Dans un contexte où le plai­sir do­mine, le risque n’est-il pas de créer une sorte de co­con fa­mi­lial dans le­quel l’en­fant ne se confron­te­rait que trop ra­re­ment à des émo­tions né­ga­tives somme toute utiles à ap­pré­hen­der pour faire face à la réa­li­té ? “Il faut ef­fec­ti­ve­ment trou­ver un équi­libre entre le prin­cipe de plai­sir et le prin­cipe de réa­li­té. C’est-à-dire avoir au­tant de contrainte­s et au­tant de li­mites que de sym­pa­thie, d’em­pa­thie et de joie de vivre. L’ap­pren­tis­sage de la réa­li­té ne se fait pas tou­jours dans

un monde de Bi­sou­nours”, conclut Di­dier Pleux. Alors, entre parentalit­é positive, bon sens édu­ca­tif et co­lères jus­ti­fiées, si on trou­vait l’équi­libre sans ja­mais, au grand ja­mais, culpa­bi­li­ser ?

1. au­teure de “il me cherche ! com­prendre ce qui se passe dans le cer­veau de votre en­fant entre 6 et 11 ans” (Ma­ra­bout) et du best-sel­ler “J’ai tout es­sayé!” (Ma­ra­bout)

2. au­teure de “le burn out pa­ren­tal. sur­mon­ter l’épui­se­ment et re­trou­ver la joie d’être pa­rents” ( jo­sette lyon)

3. au­teur des “10 com­man­de­ments du bon sens édu­ca­tif” et de “la ré­vo­lu­tion du di­van” ( odile ja­cob)

Le risque n’est-il pas de créer une sorte de co­con fa­mi­lial dans le­quel l’en­fant ne se confron­te­rait que trop ra­re­ment à des émo­tions né­ga­tives ?

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