EN­FER & COLOCATION

Force est de consta­ter que le ci­né­ma a vite trou­vé dans le thème de la colocation un su­jet de pré­di­lec­tion : boire et dé­boires, tous les in­gré­dients réunis pour des scènes de ju­bi­la­tion où le par­tage tourne au cau­che­mar.

Milk Magazine - - Battle - Dies Blau

Scé­na­rio de base : le pote qu’on dé­panne et qui de­vient un vé­ri­table bou­let. Le mé­mo­rable Viens chez moi, j’ha­bite chez une co­pine, réa­li­sé par Pa­trice Le­conte en 1981, après avoir triom­phé dans ses cé­lèbres sa­tires un peu po­taches des sur­doués avec la troupe du Splen­did, mé­rite d’être re­vu. Le film, ryth­mé par la mu­sique de Re­naud, dé­nonce la mise en dan­ger conju­gal quand le ca­na­pé est squat­té par le co­pain, au­quel on a lan­cé un im­pru­dent “fais comme chez toi !” Car ces hôtes de pas­sage ne tardent pas à se trans­for­mer en vé­ri­tables pa­ra­sites. Ber­nard Gi­rau­deau est d’abord de bonne com­po­si­tion face à son pote in­ter­pré­té par Mi­chel Blanc, et com­mence par at­té­nuer ses abus : “il est pas mé­chant”, à quoi sa fian­cée ré­pond “jus­te­ment, c’est pour ça qu’il est dan­ge­reux !” Ce thème est éga­le­ment dé­crit à mer­veille par Hen­ry Miller dans Un diable au pa­ra­dis (1956) : l’au­teur, qui aime à dé­frayer la chro­nique, nous livre, à tra­vers ce ré­cit sup­po­sé être bio­gra­phique, sa mal­en­con­treuse aven­ture à Big Sur, en Ca­li­for­nie, où il ha­bite alors avec sa

com­pagne Anaïs Nin. C’est elle qui lui a d’ailleurs pré­sen­té cette fi­gure du Tout-Pa­ris lit­té­raire et ar­tis­tique des an­nées 1930 : Con­rad Mo­ri­cand (Té­ri­cand, dans le livre), as­tro­logue de son état, pique-as­siette à ses heures, mais dé­ga­geant une force d’at­trac­tion telle que Miller se trouve pris de com­pas­sion de­vant sa pré­ca­ri­té. Mais la si­tua­tion tourne vite au cau­che­mar : le diable n’en fi­nit pas de prendre ses aises, avoir ses exi­gences… ce qui mène le couple hé­ber­geur au bord de la crise de nerfs. L’in­vi­té de Miller lui re­file même la gale !

To work or not to work

Le thème du chô­mage, dé­jà pré­sent dans Viens chez moi… (“j’ai per­du mon bou­lot, je sais pas où al­ler”), est re­pris dans un film qué­bé­cois in­ti­tu­lé La Moi­tié gauche du fri­go, de Phi­lippe Fa­lar­deau, qui re­trace le par­cours de deux co­lo­ca­taires : Sté­phane, tra­vailleur social en­ga­gé, et Ch­ris­tophe, in­gé­nieur, qui vient de perdre son bou­lot. Sté­phane s’est mis dans la tête de fil­mer le quo­ti­dien de son ami, entre les en­tre­tiens, les sé­mi­naires, et la vie en co­loc. Tout est cap­té par sa ca­mé­ra in­tru­sive, dans l’es­poir de réa­li­ser un do­cu­men­taire sur les dif­fi­cul­tés d’un chô­meur à la re­cherche d’em­ploi. Ce qui de­vait être un pro­ces­sus de ré­si­lience pour positiver le par­cours du com­bat­tant fi­nit en drame : dans les moindres dé­tails, les pe­tites mes­qui­ne­ries du quo­ti­dien prennent une am­pleur in­ver­se­ment pro­por­tion­nelle à la joyeu­se­té des dé­buts, ou comment mettre à l’épreuve une so­lide ami­tié…

Entre lâ­che­té et vio­lence…

L’ami­tié, par­lons-en ! Jus­qu’où… Le film de Dan­ny Boyle, Pe­tits meurtres entre amis, dé­bute par le ri­tuel de l’exa­men des pos­tu­lants à la colocation. L’exer­cice se trans­forme en vé­ri­table cour mar­tiale : Ju­liet, Alex et Da­vid re­cherchent un co­lo­ca­taire sans faille. “Alors, dis-moi,

Ca­me­ron… pour quelle rai­son irions-nous par­ta­ger un en­droit pa­reil avec un type comme toi ?” Les qua­li­tés re­quises re­lèvent du re­gistre du cha­risme, du style, du charme. Ils optent fi­na­le­ment pour le mys­té­rieux Hu­go, qui, peu de temps après avoir em­mé­na­gé, est re­trou­vé mort avec une va­lise pleine d’argent. L’ami­tié mal­saine entre le trio est ru­de­ment éprou­vée et échappe à tout contrôle dans la cu­pi­di­té, la lâ­che­té et la pa­ra­noïa. Ils tirent à la courte paille pour sa­voir qui va se dé­bar­ras­ser du corps, en uti­li­sant des ar­gu­ments fal­la­cieux : “Mais, Ju­liet, tu es un mé­de­cin, tu tues plein de gens tous les jours !” À quoi elle ré­pond : “Je le fais pas ex­près. C’est pas la même chose…” La si­tua­tion dé­gé­nère à un point tel que Da­vid se fait poi­gnar­der par Ju­liet, et la va­lise cen­sée fi­gu­rer dans la fuite fi­nale s’avère remplie de pa­pier jour­nal en lieu et place du ma­got.

Cou­rage, fuyons !

C’est le mot d’ordre de Xa­vier dans L’Au­berge es­pa­gnole : la colocation, ver­sion Eras­mus, est un grand mo­ment im­mor­ta­li­sé par Cé­dric Kla­pisch qui en fait le pre­mier vo­let d’une tri­lo­gie. On y re­trouve un Ro­main Du­ris âgé de 18 ans, en par­tance pour Bar­ce­lone. Tout y est : les in­fi­dé­li­tés, la tour de Ba­bel lin­guis­tique, tout ce­la par­se­mé en voix off des doutes et des ques­tions exis­ten­tielles qui tour­mentent le hé­ros. Hor­mis les scènes un peu conve­nues de boxon, de table de salon en­va­hie de ca­nettes de bières et de boîtes à piz­za, le vivre en­semble nous ap­pa­raît comme un puzzle avec tout ce qu’il char­rie de sté­réo­types cultu­rels. La vi­site in­opi­née d’Alis­tair, l’amou­reux an­glais de Wen­dy, qui est en train de le trom­per avec un bel­lâtre amé­ri­cain, fait émer­ger une so­li­da­ri­té à toute épreuve dans ce “club des sept”, quand il s’agit de sau­ver les ap­pa­rences. C’est l’oc­ca­sion pour William de ra­che­ter son cô­té dé­tes­table quand il se sa­cri­fie pour sau­ver l’hon­neur de sa soeur Wen­dy, en se fai­sant pas­ser pour le pe­tit ami de l’amant sur­gis­sant de la chambre en pei­gnoir rose… Toutes ces aven­tures de colocation sont l’oc­ca­sion de bros­ser le por­trait d’une vé­ri­table comédie hu­maine à la ma­nière de Bal­zac, qui n’a pas son pa­reil quand il s’agit de clas­si­fier le genre hu­main et ses re­la­tions in­ter­per­son­nelles. Pas de doute pour lui : “Ce qui rend les ami­tiés in­dis­so­lubles et double leur charme est un sen­ti­ment qui manque à l’amour : la cer­ti­tude.” Are you sure ?

“Ces hôtes de pas­sage ne tardent pas à se trans­for­mer en vé­ri­tables pa­ra­sites.”

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