ÊTRE MÈRE, RIEN QUE DU BO­NUS

Milk Magazine - - Battle - Texte : Guillemett­e Faure « ar­ticle pa­ru dans m, le ma­ga­zine du monde », le 30 mai 2015 Pho­to : Re­né & Rad­ka « pour milk ma­ga­zine » no 29

D’après une an­thro­po­logue amé­ri­caine, des femmes sur­di­plô­mées, au foyer par choix, se­raient ré­com­pen­sées de leur contri­bu­tion au bon fonc­tion­ne­ment du mé­nage par leur ma­ri, sous la forme d’un bo­nus. Quand la lo­gique éco­no­mique s’in­vite dans la vie pri­vée...

Même Mi­chel Houel­le­becq n’avait pas osé l’in­ven­ter. Il y au­rait, dans les beaux quar­tiers de New York, des hommes très for­tu­nés qui ver­se­raient à leurs épouses des primes de fin d’an­née pour sa­luer leurs per­for­mances – de la bonne ges­tion du bud­get fa­mi­lial à l’en­trée des en­fants dans une école pres­ti­gieuse. L’an­thro­po­logue Wed­nes­day Mar­tin, l’au­teure de ces ré­vé­la­tions pu­bliées dans une tri­bune du New York Times, le 16 mai 2015, dit te­nir ses in­for­ma­tions d’en­tre­tiens in­for­mels me­nés de­puis qu’elle s’est ins­tal­lée dans l’Up­per East Side – le quar­tier de Man­hat­tan où l’on paie le plus d’im­pôts – où elle a pu ob­ser­ver les « glam SAHM » (pour gla­mo­rous stay-at-home-moms, soit « mères au foyer gla­mour ») dans leur ha­bi­tat na­tu­rel. Au­cun avo­cat spé­cia­li­sé en di­vorces d’ul­tra­riches, au­cun pa­tron de fonds d’in­ves­tis­se­ment n’a pu confir­mer, de­puis, l’exis­tence de ces wife bo­nuses. Mais ça n’a pas em­pê­ché le con­cept, même fan­tas­mé, de fleu­rir et de sus­ci­ter des contro­verses sur les ré­seaux so­ciaux, sans doute parce qu’il cor­res­pond bien à une réa­li­té so­cio­lo­gique : l’es­sor des femmes au foyer as­su­mées et sur­di­plô­mées chez les plus ai­sés, de ces nou­velles femmes au foyer ne por­tant pas de jupe bleu ma­rine ni de serre-tête, mais des robes Prada avec des sacs Her­mès.

On pour­rait croire, pour ces femmes, à un rai­son­ne­ment es­sen­tiel­le­ment hé­do­niste : pour­quoi tra­vailler quand un ma­ri gagne des mil­lions ? Mais ce­la peut aus­si être, pour leurs ma­ris, un cal­cul éco­no­mique. Ga­ry Be­cker, Prix No­bel is­su de l’école de Chi­ca­go, a dé­jà dé­ve­lop­pé cette thèse : les hommes aux re­ve­nus éle­vés au­raient in­té­rêt à épou­ser des femmes d’ac­cord pour ne pas en avoir, pour culti­ver les avan­tages com­pa­ra­tifs de cha­cun et aug­men­ter la « pro­duc­tion com­bi­née du mé­nage ». Si les femmes sont moins nom­breuses à par­ve­nir au som­met, c’est parce qu’elles n’ont pas de femme, a dé­jà no­té la chro­ni­queuse Mau­reen Dowd. Quand on a des mil­lions, une épouse di­plô­mée qui fait du bé­né­vo­lat à la mai­son et à l’ex­té­rieur, c’est un atout sup­plé­men­taire, et les ac­ti­vi­tés dont ces épouses sont char­gées – au-de­là de la ma­nu­cure – de­viennent stra­té­giques, pour tis­ser son ré­seau et in­ves­tir dans la nou­velle gé­né­ra­tion. Ca­the­rine Cus­set, écri­vain ins­tal­lée à New York, fait ce constat : « Dans ces classes so­ciales pri­vi­lé­giées, être mère est consi­dé­ré comme un mé­tier à plein temps. Les can­di­da­tures pour les meilleures écoles, dès l’âge de 4 ans, prennent fa­ci­le­ment une cen­taine d’heures… » Qui est mieux pla­cé, pour s’en char­ger, qu’une femme elle-même pas­sée par les meilleures écoles ?

« Ça coûte très cher de faire gar­der cor­rec­te­ment un en­fant aux États-Unis. De plus, les pa­rents ins­truits sont au­jourd’hui convain­cus qu’on at­tend énor­mé­ment d’eux pour faire de leurs en­fants des cham­pions des études. Il ne s’agit plus seule­ment de pré­pa­rer des sand­wichs au beurre de ca­ca­huète pour la lunch box, mais aus­si d’em­me­ner les en­fants au concert ou au cours de chi­nois. Ils se com­portent comme les coachs de leurs en­fants et jugent im­pos­sible de sous-trai­ter l’en­traî­ne­ment de leur pro­gé­ni­ture à une nou­nou phi­lip­pine », ob­serve de son cô­té Na­tha­lie Loi­seau, di­rec­trice de l’ENA, au­teure du livre sur l’éga­li­té des sexes Choi­sis­sez tout (Jean-Claude Lat­tès,

2014), qui a vé­cu cinq ans aux États-Unis. Se­lon elle, ce phé­no­mène des femmes sur­di­plô­mées, qui ne tra­vaillent plus à rien d’autre qu’à coa­cher leurs pou­lains, est en train

d’ar­ri­ver en France. « Chez cer­taines mères édu­quées, l’an­goisse de ne pas don­ner à leurs en­fants toutes les chances de réus­sir leurs études prend le des­sus sur l’en­vie de tra­vailler. On en­tend mon­ter un dis­cours alar­miste : entre les rythmes sco­laires, les concer­ta­tions pé­da­go­giques, les profs qui ne fi­nissent pas le pro­gramme, l’aide aux de­voirs, le risque d’ad­dic­tion aux smart­phones, aux jeux vi­déo et à bien d’autres choses, ces mères ne croient plus pos­sible d’être ab­sentes de la mai­son. Il se forme une nou­velle in­éga­li­té entre les fa­milles où un parent peut suivre de près ses en­fants et les autres. » Si des épouses pas­sées par­mi les meilleures uni­ver­si­tés, les plus grands ca­bi­nets de con­seil, four­nissent ce tra­vail gra­tui­te­ment, pour­quoi ne pas sa­luer leurs per­for­mances ? C’est une lo­gique de bu­si­ness avec dis­tri­bu­tion de bo­nus pour réa­li­sa­tion des ob­jec­tifs. On ob­jec­te­ra que ce n’est pas parce que le rai­son­ne­ment éco­no­mique semble im­pa­rable qu’il fal­lait l’in­ven­ter.

Des femmes sur­di­plô­mées qui ne tra­vaillent plus à rien d’autre qu’à coa­cher leurs pou­lains.

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