LA MÉ­DI­TA­TION DE PLEINE CONSCIENCE va-t-elle sau­ver nos en­fants ?

Vivre le mo­ment pré­sent, iden­ti­fier ses émo­tions et chas­ser les mau­vaises pour se re­cen­trer sur ses sen­sa­tions, sans d’autres pen­sées. Une mis­sion qua­si im­pos­sible pour nos en­fants sans cesse sol­li­ci­tés, connec­tés et sti­mu­lés. Alors, la pleine conscience

Milk Magazine - - Battle - Amandine Grosse / Illus­tra­tions : Ma­rion Fayolle 1 éd. odile ja­cob, 2014. 2 en­fance-et-at­ten­tion.org 3 jean­ne­siaud­fac­chin.com 4 la­sal­le­pa­ris.com 5 bien-etre-et- cie.fr Abon­nez-vous au MilK pour re­ce­voir un exem­plaire gra­tuit du livre « Calme et at­ten­tif

Les ou­vrages sur la mé­di­ta­tion de pleine conscience pour les en­fants car­tonnent en librairie et font des adeptes chez les pa­rents et les en­sei­gnants : Calme et at­ten­tif comme une gre­nouille ; Res­pi­rez : la mé­di­ta­tion pour les pa­rents et les ados ; Tout est là, juste là ; En route vers la sé­ré­ni­té : la pleine conscience, un nou­vel art de vivre pour les en­fants… Mais qué­sa­ko, au juste ? L’idée est simple : par des exer­cices lu­diques liés à la res­pi­ra­tion et aux sen­sa­tions, l’en­fant s’ins­talle avec lui-même, ici et main­te­nant. Il ex­plore son théâtre in­time et ses pen­sées. Conçue dans les an­nées 1980 par un doc­teur en mé­de­cine mo­lé­cu­laire qui pra­ti­quait la mé­di­ta­tion mil­lé­naire boud­dhique, la mé­di­ta­tion de pleine conscience, aus­si nom­mée sim­ple­ment « pleine conscience » ou mind­ful­ness en an­glais, est une sorte de trans­po­si­tion laïque, épu­rée et adap­tée à nos maux contem­po­rains. Elle re­pose sur deux pro­grammes ma­jeurs : la MBSR (Mind­ful­ness-Ba­sed Stress The­ra­py) et la MBCT (Mind­ful­ness-Ba­sed Co­gni­tive The­ra­py). Forte de ses ré­sul­tats po­si­tifs sur les en­fants, la pleine conscience est- elle la dis­ci­pline à ajou­ter à l’arc, sans doute in­com­plet, du sys­tème édu­ca­tif fran­çais ?

L’édu­ca­tion sen­so­rielle man­quait-elle à l’ap­pel ?

Aux États-Unis, au Ca­na­da ou en­core aux Pays-Bas, la pleine conscience ne fait plus dé­bat et s’in­vite sans pré­ju­gés dans les classes de pri­maire et de lycée. Le cinéaste Da­vid Lynch him­self vante les bien­faits de la mé­di­ta­tion chez les en­fants à tra­vers sa fon­da­tion For Cons­cious­ness-Ba­sed Edu­ca­tion and World Peace, dont l’ob­jec­tif est de fi­nan­cer l’ap­pren­tis­sage de cette pra­tique dans les écoles tou­chées par la vio­lence et au­près de la jeu­nesse dite « à risques » : « J’ai vu des écoles pour­ries connaître un chan­ge­ment à 180 de­grés grâce à la mé­di­ta­tion trans­cen­dan­tale. Il ne s’agit pas d’un re­mède de sur­face : les jeunes qui mé­ditent, ne se­rait- ce qu’une fois par se­maine, ap­prennent à plon­ger en eux-mêmes et une vraie force s’anime en eux. Pa­reil pour les profs. Quand nous au­rons ap­pris ce­la à un mil­lion de ga­mins, l’ef­fet se­ra énorme », confie le réa­li­sa­teur de Mul­hol­land Drive. Mais, au-de­là des po­pu­la­tions sen­sibles, la pleine conscience s’adresse à tous les en­fants dès l’âge de 7 ans. Si le terme « mé­di­ta­tion » peut lais­ser pré­sa­ger une pra­tique spi­ri­tuelle un brin per­chée, il n’en est rien : « La pleine conscience est une mé­di­ta­tion contem­po­raine vi­vante et laïque, va­li­dée par de nom­breuses études scien­ti­fiques qui en me­surent les multiples bien­faits », sou­ligne Jeanne Siaud-Fac­chin, psy­cho­logue cli­ni­cienne et au­teure d’une bible en la ma­tière, Tout est là, juste là1. Deux grandes études ont en ef­fet été réa­li­sées à l’uni­ver­si­té de San Die­go et à celle de Cluj-Na­po­ca en Rou­ma­nie, au­près d’en­fants de 7 à 13 ans, sco­la­ri­sés. Les psy­cho­logues ont exa­mi­né les ef­fets de la mé­di­ta­tion de pleine conscience sur les per­for­mances des fonc­tions exé­cu­tives et celles du cor­tex pré­fron­tal, ré­gis­sant l’at­ten­tion, la concen­tra­tion et la mé­mo­ri­sa­tion. Ré­sul­tat : la pra­tique mo­bi­lise les res­sources in­tel­lec­tuelles, amé­liore le contrôle de son rai­son­ne­ment et l’im­pul­si­vi­té, sti­mule la sen­sa­tion de bien- être en ré­dui­sant le stress, et ren­force la confiance en soi. La créa­ti­vi­té et les re­la­tions avec au­trui, au- de­là de l’école, s’amé­liorent éga­le­ment. De quoi sé­duire les ins­ti­tu­tions édu­ca­tives jus­qu’en France. En 2013, un col­lège mar­seillais in­té­grait dans son em­ploi du temps des séances de pleine conscience. Au­jourd’hui, des cen­taines d’éco­liers, du pri­maire au lycée, en pro­fitent grâce, no­tam­ment, à l’as­so­cia­tion En­fance et At­ten­tion2. Car, plus qu’un ou­til à ex­plo­rer, la pleine conscience est un en­jeu de san­té pu­blique à ex­por­ter jusque dans son foyer. Et rares sont ceux qui s’y op­posent, tant la pra­tique est sa­luée par les pro­fes­sion­nels de l’en­fance. Alors, la pleine conscience va-t-elle sau­ver nos kids dé­jà stres­sés ?

Le tour­billon de la vie va trop vite

Il y a ur­gence! Hy­per­con­nec­tés, surs­ti­mu­lés, sans cesse sol­li­ci­tés, nos di­gi­tal na­tives sont de plus en plus tôt confron­tés à une sorte d’épui­se­ment psy­chique. De quoi pa­ra­si­ter leur men­tal et mettre sans cesse en alerte leurs

émo­tions. « La pres­sion sur les en­fants s’est ac­cen­tuée ces dix der­nières an­nées. Il y a eu une sorte d’ac­cé­lé­ra­tion du temps. Nous sommes ar­ri­vés à un pa­roxysme de pres­sion chez les en­fants et les ado­les­cents. Et ce­la crée des cris­pa­tions », sou­ligne Jeanne Siaud-Fac­chin, qui en­seigne de­puis des an­nées la pleine conscience aux

“Les jeunes qui mé­ditent ap­prennent à plon­ger en eux-mêmes et une vraie force s’anime en eux.”

“Cette hy­per­con­nec­ti­vi­té im­pose une hy­per­ac­ti­vi­té gé­né­ra­trice d’un stress in­si­dieux et om­ni­pré­sent.”

en­fants et aux ado­les­cents3. La gé­né­ra­tion zap­ping, au­tre­ment nom­mée par le phi­lo­sophe Mi­chel Serres « Pe­tite Pou­cette » (à cause de leurs pouces qui courent sur des écrans du ma­tin au soir), mul­ti­plie les tâches vers une réus­site dont elle ne connaît pas la fi­na­li­té : « Cette hy­per­con­nec­ti­vi­té im­pose une hy­per­ac­ti­vi­té co­gni­tive, cé­ré­brale, at­ten­tion­nelle et com­por­te­men­tale, qui est gé­né­ra­trice d’un stress in­si­dieux et om­ni­pré­sent », pré­cise la psy­cho­logue. De quoi af­fec­ter leur vie per­son­nelle et leur par­cours sco­laire. « Créer de l’es­pace » de­vient alors es­sen­tiel et mar­quer des temps de pause s’avère un luxe. « Les en­fants n’ont plus le temps de rê­ver ou de s’en­nuyer. Il est pour­tant né­ces­saire de trou­ver une clai­rière dans leur es­prit, un es­pace à l’in­té­rieur de soi », alerte la psy­cho­logue. Et, plus tôt l’on s’y met, plus la mé­moire du corps sau­ra se ré­veiller à l’âge adulte, face à des si­tua­tions de stress ou de mal-être. En clair, la pleine conscience pra­ti­quée du­rant l’en­fance construit des adultes forts et équi­li­brés, qui sau­ront ins­tinc­ti­ve­ment gé­rer leurs émo­tions.

Chas­ser les mau­vaises herbes de leur tête

Si les en­sei­gnants et les pa­rents ont na­tu­rel­le­ment ten­dance à de­man­der aux en­fants plus d’at­ten­tion, de calme et de concen­tra­tion, nous ne leur don­nons pas pour au­tant les clés pour y ar­ri­ver. Mais comment leur ap­prendre à gé­rer leurs émo­tions quand nous-mêmes, pa­rents, n’avons pas re­çu cette édu­ca­tion sen­si­tive ? Par­ti­cu­liè­re­ment ou­verts et cu­rieux, les en­fants sont très ré­cep­tifs à une pra­tique qui ne de­mande au­cune com­pé­tence. De quoi sim­pli­fier la donne : « Au dé­but, ils peuvent être désar­çon­nés car il n’y a rien à réus­sir mais sim­ple­ment à prendre conscience des choses, de ce qui se passe en eux. Ce­la leur ouvre des ho­ri­zons in­soup­çon­nés », ob­serve Lau­rence Gas­pa­ry, co­fon­da­trice de l’as­so­cia­tion En­fance et At­ten­tion. Tra­vailler sur de nou­veaux sys­tèmes d’ap­pren­tis­sage, fa­vo­ri­ser l’échange, l’écoute et la to­lé­rance, et mettre en place un mieux vivre en­semble sont au­tant de chal­lenges qui, pour qu’ils fonc­tionnent, doivent se construire sur un ter­reau fer­tile. « La pleine conscience aide jus­te­ment à nour­rir ce ter­reau. Les évé­ne­ments tra­giques de Char­lie

Heb­do ont fait ré­flé­chir les ins­ti­tu­tions édu­ca­tives sur la né­ces­si­té à faire de l’école un es­pace d’échange, de bie­nêtre et de bien­veillance », ob­serve Lau­rence Gas­pa­ry. L’as­so­cia­tion qu’elle co­di­rige mul­ti­plie les in­ter­ven­tions dans les écoles et au sein d’or­ga­nismes pri­vés, avec le sou­tien, entre autres, du psy­chiatre Ch­ris­tophe An­dré. Elle forme les fu­turs en­sei­gnants en de­mande d’ou­tils al­ter­na­tifs pour ai­der les en­fants dans l’ap­pren­tis­sage et la ges­tion du stress et de l’at­ten­tion. « L’édu­ca­tion na­tio­nale nous a com­man­dé une étude sur les bien­faits de la pleine conscience sur les en­fants et les ado­les­cents que nous réa­li­sons avec l’In­serm. Nous avons, par ailleurs, ob­te­nu un bud­get pour don­ner des livres gra­tuits aux pa­rents sur les mé­thodes de pleine conscience », pour­suit la jeune femme. Car l’ap­pren­tis­sage est en­core plus bé­né­fique quand il se pour­suit en fa­mille. La ma­jo­ri­té des livres s’adresse d’ailleurs aux pa­rents via des CD d’ac­com­pa­gne­ment.

Yo­ga et pleine conscience : l’ex­plo­ra­tion qui booste nos en­fants

Dans la même veine, les ate­liers de yo­ga pour en­fants fleu­rissent en France de­puis quelques an­nées. In­ti­me­ment liée au mind­ful­ness, la dis­ci­pline les aide à prendre conscience de leur corps au­tant que de leurs pen­sées et de leur souffle. Et, pour Fa­bienne Sa­ras­wa­ti, pro­fes­seure de yo­ga à Chaps4, ses ef­fets n’ont rien de l’idée so­po­ri­fique que l’on s’en fait : « Le cours va amu­ser l’en­fant, lui don­ner de l’éner­gie et des mo­ments d’in­té­rio­ri­sa­tion. Il ga­gne­ra en concen­tra­tion mais aus­si en spon­ta­néi­té. La pra­tique les li­bère et ils en res­sortent pleins de vie ! » Co­ra­lie Dol­let, fon­da­trice de Bien- être et Com­pa­gnie5, ob­serve aus­si l’en­goue­ment de ces en­fants : « Dans nos ate­liers, nous tra­vaillons le yo­ga de ma­nière lu­dique. L’an­née der­nière, nous avons créé un en­chaî­ne­ment de pos­tures sur fond de pe­tits contes in­diens et de fi­gures ani­males. De quoi sti­mu­ler leur ima­gi­na­tion en res­tant à l’écoute de leurs sen­sa­tions. » Dans son best­sel­ler Flower Yo­ga, l’Amé­ri­caine Jen­ni­fer Co­hen Har­per trans­met aux pa­rents l’ap­proche lu­dique qu’elle en­seigne de­puis 2006 dans les écoles, à New York : « Le yo­ga et la pleine conscience sont peu coû­teux, n’ont au­cun ef­fet né­ga­tif et sont ac­ces­sibles à tous. Ils ap­portent aux en­fants et aux ados une forme de ré­si­lience et une vraie force in­té­rieure. » À mé­di­ter, en­semble.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.