LE PRÉ­NOM

Le pré­nom, c’est un pre­mier ta­touage. De­puis la loi pro­mul­guée en 1993, tout est per­mis en la ma­tière de­vant l’of­fi­cier d’état ci­vil. Mais, at­ten­tion, un pré­nom, c’est pour la vie ! Que cette li­ber­té fasse de votre en­fant un homme libre, qui ne vive pas à

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Il est d’usage, à pré­sent, pour évi­ter les for­ma­li­tés en mai­rie, que l’on vienne vous de­man­der de si­gner le re­gistre d’état ci­vil à peine sor­tie de la salle de tra­vail, à la ma­ter­ni­té. Soyez vi­gi­lante, et vé­ri­fiez bien l’or­tho­graphe et la pré­sence des ac­cents, en ces temps d’ho­mo­lo­ga­tion an­glo-saxonne. Sa­chez aus­si que les pré­noms faits de “lettres qu’on n’en­tend pas”, type dou­ble­ment de consonnes ou “H”, sont su­jets à er­reur. Isa­bel avec un L se­ra tou­jours écrit avec deux ; Ha­drien, n’est pas Adrien ; Sa­ra, n’est pas Sa­rah ; So­fia n’est pas So­phia… L’usur­pa­tion d’iden­ti­té est un dé­lit.

Les pré­noms et l’école : pre­miers faux pas

Dans une vie an­té­rieure, j’ai eu la joie d’être en­sei­gnante et cette ex­pé­rience m’a mar­quée au su­jet des pré­noms. De mon ex­pé­rience amé­ri­caine, je n’ai pu ou­blier un pe­tit bon­homme à la peau noire comme l’ébène, ins­crit dans les cours de fran­çais que je dis­pen­sais, et qui se pré­nom­mait Ivo­ry White… Comme il est d’usage dans les cours de langue, les en­fants de­vaient se choi­sir un pré­nom fran­çais. Ivo­ry avait choi­si Mar­cel.

Autre sou­ve­nir mé­mo­rable, ce­lui de la fa­mille nom­breuse qui avait af­fu­blé ses en­fants de pré­noms ins­pi­rés de la sé­rie Dal­las. La fra­trie, qui se ré­par­tis­sait dans les dif­fé­rents ni­veaux sui­vant l’âge et le sexe, comp­tait dans ses rangs Bob­by, et moi j’avais Sue El­len dans ma classe…

De re­tour en France, le pom­pon re­ve­nait à une ado­les­cente in­tro­ver­tie qui por­tait le nom de fa­mille Mon­reau et que les pa­rents avaient cru bon d’ap­pe­ler Ma­rie-Line. Le pro­blème, c’est que Ma­rie-Line n’avait rien de Marilyn… Il fal­lait à chaque ap­pel en dé­but de cours cal­mer les rires sar­cas­tiques de la horde sau­vage…

Le top ten : #fa­shion faux pas

Si vous ne vou­lez pas voir votre des­cen­dance su­bir l’ac­co­lade d’un chiffre à son pré­nom dans le but d’une dif­fé­ren­cia­tion, ré­flé­chis­sez-y à deux fois. Parce qu’il est des vagues de pré­noms comme des classes dans l’armée. En col­lec­ti­vi­té, il se­ra in­évi­ta­ble­ment né­ces­saire de les dif­fé­ren­cier par leur nom de fa­mille, ou pire l’ini­tiale du dit pa­tro­nyme. Il y a eu ain­si les an­nées Agnès B., Agnès M., Agnès V.…

À l’heure qu’il est, toutes les Ju­liette sur le mar­ché du pre­mier bai­ser cherchent leur Ro­méo, mais il s’ap­pelle Léo, Jules, Adam… Le risque du top ten, c’est aus­si de voir le mar­ke­ting s’en em­pa­rer. De quoi Zoé est le nom ? D’une pe­tite ci­ta­dine élec­trique. Et le pré­nom de votre en­fant se trans­forme sou­dain en marque de voi­ture… Même pu­ni­tion pour les Mé­gane ou Sa­frane, pré­noms qui ont rem­pli les classes il y a quelques an­nées. Pen­sez aus­si aux ini­tiales. L’usage veut qu’on en soit à trois : ini­tiales du pré­nom plus deux du pa­tro­nyme. Dans les grosses so­cié­tés, on dia­logue ain­si : “As-tu de­man­dé à MST le re­por­ting du mois

der­nier ?” Et les di­mi­nu­tifs… comme ceux des pré­noms com­po­sés que l’en­tou­rage aime à ré­duire sans se creu­ser la cer­velle plus loin que les deux pre­mières syl­labes, Anne-Eu­gé­nie se trans­for­mant alors en Aneu…

La face ca­chée ou la va­lise psy­cho-gé­néa­lo­giste

Sur le di­van des thé­ra­peutes, cer­tains ont dé­cou­vert la face ca­chée de l’ori­gine de leur pré­nom : ça fait mal de dé­cou­vrir qu’on porte le pré­nom du pre­mier amour d’un de ses pa­rents qui n’en a pas fait le deuil, d’un dé­funt aïeul qu’on a le sen­ti­ment de rem­pla­cer, ou pire, de ce­lui d’un chien bien-ai­mé et dis­pa­ru…

Les pré­noms de la lit­té­ra­ture clas­sique sont tou­jours de bon ton, mais gar­dez à l’es­prit que ces hé­roïnes peuvent por­ter en elles un des­tin tra­gique. Pen­sez à Pé­né­lope…

Le pré­nom, qui est consti­tu­tif de l’iden­ti­té, n’est pas à prendre à la lé­gère et doit être mû­re­ment ré­flé­chi. Il faut lais­ser à son en­fant un es­pace pour l’adop­ter et ne pas se sen­tir en­fer­mé dans une pro­jec­tion pa­ren­tale. Mon fils a long­temps dé­li­bé­ré­ment ré­pon­du à la ques­tion “comment

tu t’ap­pelles ?” par “je m’ap­pelle moi”. Les dia­logues in­ci­sifs de la pièce et du film d’Alexandre de la Pa­tel­lière, Le Pré­nom, montrent bien que por­ter un pré­nom, c’est s’at­ta­cher à une sorte de des­tin im­po­sé. En­dos­ser le pré­nom d’un gé­nie ou d’un ty­ran ne pré­dis­pose en rien ce­lui qui le porte à suivre une voie toute tra­cée, mais la com­pa­rai­son de­vient cru­ciale. Au­tant de­man­der di­rec­te­ment comme ca­deau de nais­sance des séances chez un psy­cho-gé­néa­lo­giste…

Il y a aus­si les pré­noms qui virent mal. Comme ce­lui du cé­lèbre ro­man de Na­bo­kov. Lo­li­ta est de­ve­nu un nom com­mun pour dé­si­gner une al­lu­meuse avec une su­cette dans la bouche... Na­bi­la et Ul­la ont aus­si des conno­ta­tions tout à fait ex­pli­cites…

Pen­sez aus­si au cô­té gra­phique. Si vous avez op­té pour Za­ra­thous­tra, sa­chez que le pe­tit au­ra les plus grandes dif­fi­cul­tés en classe : il en se­ra tou­jours à la troi­sième syl­labe de son pré­nom quand tous les autres au­ront at­ta­qué l’exer­cice… De même pour le nom de fa­mille. S’il est com­po­sé, un pré­nom trop long ris­que­rait de faire perdre le fil au mo­ment de dé­cli­ner son iden­ti­té; ça res­semble dé­jà à un C.V.…

Plan B : le deuxième pré­nom

Le deuxième pré­nom est une fa­çon d’ins­crire à l’état ci­vil un pré­nom que votre en­fant pour­ra uti­li­ser sans pro­blème. Alors ré­flé­chis­sez bien avant de le choi­sir à la lé­gère sous cou­vert de faire plai­sir à votre as­cen­dance. C’est une tra­di­tion de lais­ser à la fa­mille ce se­cond choix, car, his­to­ri­que­ment, c’était le pré­nom d’un des grands-pa­rents ou ce­lui du par­rain ou de la mar­raine. Mais il peut se ré­vé­ler aus­si trau­ma­tique lorsque, dans un bu­reau de vote, on énonce à la can­to­nade la liste de votre pe­di­gree… Cer­tains fan­tômes ne gagnent pas à ré­ap­pa­raître à cette oc­ca­sion.

En conclu­sion, faites en sorte que le pré­nom soit un pas­se­port et pas un che­min de croix. Un pré­nom, ça se porte comme un par­fum, comme un vê­te­ment. Faites en sorte qu’il soit vé­cu par vos en­fants comme un noble hé­ri­tage et pas comme une va­lise trop lourde à por­ter. Moi, je m’ap­pelle Dies.

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