Quand Ho­no­rine perd Ou­chouch, son chat ado­ré, c’est double peine : faire le deuil de ce com­pa­gnon de vingt ans de vie com­mune et an­non­cer sa mort à Si­mone…

Milk Magazine - - Style - Texte : Ho­no­rine Cros­nier – Illus­tra­tion : Tif­fa­ny Coo­per

C’était en 1998. J’avais 20 ans lorsque je l’ai choi­si, chez ma cou­sine, un soir d’oc­tobre. Il était tout ébou­rif­fé, roux, ac­cro­ché à sa mère, et plus rond que ses frères et soeurs. Moi qui jus­qu’ici re­gar­dais plu­tôt les ani­maux avec in­dif­fé­rence ou dé­goût, al­lez sa­voir pourquoi, ce cha­ton-là m’a tout de suite plu. C’était l’an­née des « O », j’avais hé­si­té entre Ome­lette, Or­teil et Othel­lo et, fi­na­le­ment, j’avais choi­si Ou­chouch, « chou­chou » en ver­lan. Je trou­vais ça classe.

Je me sou­viens en­core du jour où il est ar­ri­vé chez moi, dans cet ap­par­te­ment du XVe que je par­ta­geais avec Clo­tilde, une co­lo­ca­taire-sor­cière que je dé­tes­tais. Il s’était avan­cé tout dou­ce­ment dans ma chambre avant de cou­rir par­tout, un peu af­fo­lé. Je ne sa­vais pas trop quoi faire de lui. Quelques heures après, à bout de souffle, il a fi­ni par s’écrou­ler sur mon lit. Un lit qui est de­ve­nu très vite le sien, bien sûr. Le len­de­main, je l’ai­mais dé­jà. Je me suis oc­cu­pée de lui comme d’une pe­tite chose fra­gile et, avec le re­cul, je com­prends qu’en réa­li­té, je veillais sur lui comme sur un nour­ris­son. Je pas­sais des heures à le câ­li­ner, et, lorsque je ré­vi­sais mes cours de droit (ra­re­ment), il s’al­lon­geait sur mes clas­seurs, sans bou­ger, jus­qu’à ce que je me lève. Il me sui­vait par­tout et j’ado­rais ça.

Ou­chouch n’était pas le genre de chat qui dé­fon­çait les ca­na­pés et qui sau­tait sur vous sans rai­son. En dix­huit ans de vie « com­mune », je crois même qu’il n’a ja­mais at­tra­pé une sou­ris. Ou­chouch était un gen­til. Un jour, il a eu une in­toxi­ca­tion ali­men­taire à cause d’un con qui lui avait don­né des croûtes de fro­mage. J’ai eu tel­le­ment peur qu’il meure que j’ai sé­ché les cours pen­dant une se­maine. Il s’en est re­mis, car il n’ar­rive rien aux « gen­tils ». C’est ce qu’on croit, en tout cas, quand on a 20 ans.

Ou­chouch a connu Ma­rion, Brice, Élo­die, Si­mon, Arthur, mes pe­tits co­pains, Ni­co le pa­pa de Si­mone, mes pa­rents, tout un tas de gens pré­cieux. Tout le monde connais­sait Ou­chouch et Ou­chouch connais­sait tout le monde. Et, bien sûr, il a aus­si connu Si­mone. Pen­dant ma gros­sesse, il s’al­lon­geait sur mon ventre et ron­ron­nait par­fois si fort qu’il lui est ar­ri­vé de me ré­veiller. En re­vanche, lorsque je suis ren­trée de la cli­nique avec le pe­tit couf­fin et Si­mone de­dans, ça a été une autre his­toire.

Il ne s’in­té­res­sait ab­so­lu­ment pas à elle, ne ren­trait ja­mais dans sa chambre et at­ten­dait qu’elle dorme pour se ré­veiller. En clair, il ne pou­vait pas la sa­quer. Pour­tant, lorsque Si­mone a mar­ché à quatre pattes, il l’a lais­sée tout faire. Lui ti­rer la queue, lui ar­ra­cher les poils, je­ter ses cro­quettes dans son bol d’eau. Il était même son pe­tit po­ney d’ap­par­te­ment. Si­mone a gran­di, mar­ché, par­lé et a donc ap­pris à pro­non­cer son pré­nom : « Il est où, Ou­chouch ? » Elle l’ado­rait.

Le temps a pas­sé et, bien sûr, Ou­chouch a vieilli. Il dor­mait chaque an­née un peu plus et man­geait de moins en moins. En no­vembre der­nier, lors­qu’il a « fê­té » ses 19 ans, Ou­chouch n’était pas très en forme. Lui qui était un de ces gros ma­toux dont le ventre traîne par terre, il était de­ve­nu un long chat maigre dont les poils ne re­pous­saient plus.

Et puis, c’est ar­ri­vé. Un soir où Si­mone dor­mait chez ma mère, j’ai trou­vé Ou­chouch amorphe. J’ai tout de suite com­pris qu’il y avait un pro­blème. Son bol de cro­quettes était plein et j’ai réa­li­sé qu’il n’y avait pas tou­ché de­puis deux jours. Le vé­té­ri­naire m’a confir­mé ce que je ne vou­lais pas voir : Ou­chouch était en fin de vie. Bien en­ten­du, si je le vou­lais, il pou­vait abré­ger ses souf­frances. Je me suis as­sise par terre et j’ai pris Ou­chouch dans mes bras. Il y a eu une pre­mière pi­qûre, puis une deuxième, des larmes, en­core des larmes et Ou­chouch n’a plus res­pi­ré. J’ai fer­mé ses yeux. J’étais tel­le­ment triste que je crois même que j’ai crié un peu.

Le len­de­main, quand Si­mone est ren­trée à la mai­son, elle m’a évi­dem­ment de­man­dé où était Ou­chouch. Tout en es­sayant de mas­quer ma peine, je lui ai ex­pli­qué qu’il était vieux, ma­lade, qu’il ne souf­frait plus, qu’il était mort et qu’elle ne le re­ver­rait plus. « je ne le ver­rai plus ja­mais, ma­man ? », « Si, dans tes sou­ve­nirs ou dans tes rêves, peut-être qu’il re­vien­dra. » Elle n’a rien ré­pon­du. Elle est al­lée dans sa chambre, elle s’est al­lon­gée sur son lit et elle m’a dit : « Alors, je veux dor­mir, ma­man. »

C’était l’an­née des « O », j’avais hé­si­té entre Ome­lette, Or­teil et Othel­lo et, fi­na­le­ment, j’avais choi­si Ou­chouch, « chou­chou » en ver­lan. Je trou­vais ça classe.

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