Le corps duel

Milk Magazine - - Style -

« Ma mère était une belle femme, très fé­mi­nine, c’en était presque in­hi­bant pour la pe­tite fille que j’étais, se sou­vient Mor­gane. J’ai ap­pris à être à l’aise avec mon corps grâce à mon mé­tier : une fois far­dée, coif­fée, cos­tu­mée, j’as­su­mais mon rôle et j’en­trais en scène. » La chry­sa­lide joue vite le jeu et prend son en­vol, en­chaî­nant les ou­ver­tures de dé­fi­lés et po­sant pour les plus grands. Son corps de­vient son allié, à tel point qu’elle in­tègre la clique très se­lect des anges Vic­to­ria’s Se­cret. Tout un sym­bole : ce corps se voit re­con­nu comme l’un des plus beaux du monde, l’in­car­na­tion su­prême de la fé­mi­ni­té.

Après un der­nier show pour la marque de lin­ge­rie amé­ri­caine, Mor­gane aban­donne peu à peu le mé­tier : sa mère souffre d’un can­cer des ovaires. Faire le tour du monde chaque se­maine lui semble in­com­pa­tible avec la né­ces­si­té d’être pré­sente au­près d’elle dans cette épreuve. Alors que sa grand-mère était elle aus­si dé­cé­dée de la même af­fec­tion, Mor­gane ap­prend qu’elle est la troi­sième gé­né­ra­tion por­teuse du même gène, le BRCA1– ren­du cé­lèbre par An­ge­li­na Jo­lie – qui la pré­dis­pose à la ma­la­die si elle ne fait pas le choix futur, vers la qua­ran­taine, d’une abla­tion des ovaires. Un grand écart entre ce corps fé­mi­nin pa­roxys­tique consa­cré par son mé­tier et la me­nace conco­mi­tante qu’il re­pré­sente. « Ma fé­mi­ni­té était ex­po­sée, exa­cer­bée, et tout à coup je me re­trou­vai “cas­trée” dans cet élan. Ce n’était pas ano­din, c’était même très per­tur­bant. »

Mais Mor­gane n’est pas qu’un corps, elle est aus­si une tête, et bien faite. Éle­vée dans l’idée que l’ap­pa­rence phy­sique ne suf­fit pas, elle dé­cline po­li­ment les pre­mières pro­po­si­tions de man­ne­qui­nat qui lui sont faites alors qu’elle n’a que 16 ans, ju­geant pri­mor­dial de pas­ser d’abord son bac scien­ti­fique. Alors qu’elle pa­tiente quelques mois avant sa ren­trée en hy­po­khâgne, elle se lance fi­na­le­ment dans l’arène de la mode, con­si­dé­rant cette pre­mière in­cur­sion dans le sé­rail comme un job d’été, des­ti­né à payer son loyer de fu­ture étu­diante. Sa ma­tu­ri­té et sa culture de la mode fran­çaise – sa mère, in­con­di­tion­nelle de Gaul­tier, lui trans­met un socle de connais­sances en la ma­tière ­– font dé­mar­rer sa car­rière en flèche, à tel point qu’en sep­tembre, elle opte pour les cat­walks plu­tôt que pour les bancs de la pré­pa. La ma­la­die de sa mère et les choix fu­turs aux­quels elle se­ra par la suite confron­tée avec son propre corps l’amè­ne­ront à s’in­ter­ro­ger sur sa fé­mi­ni­té et lui of­fri­ront l’oc­ca­sion d’une nou­velle page blanche : pas­sion­née d’es­thé­tique et fé­rue de belles his­toires, elle re­prend alors avec brio des études d’his­toire de l’art, « une fin en soi, pas comme le man­ne­qui­nat ».

Et la ma­ter­ni­té dans tout ça ? En­ceinte, Mor­gane prend vingt ki­los, dont elle se dé­leste, pro­gres­si­ve­ment, après la nais­sance de Joe. Mais ce corps, elle doit vite ré­ap­prendre à le per­ce­voir, à se le ré­ap­pro­prier. Il lui a of­fert un des­tin hors du com­mun. « Mais j’au­rais pro­ba­ble­ment pu tra­cer mon che­min en fai­sant tout autre chose. Et puis ce corps m’a aus­si fait perdre dix ans dans mes études ! », sou­rit Mor­gane. Quoi qu’il en soit, il n’est à ses yeux ni un far­deau ni une ob­ses­sion. « Je ne l’ai pas choi­si, je ne peux rien y faire, donc je n’y pense pas trop. Je suis de­ve­nue man­ne­quin car je cor­res­pon­dais à cer­tains cri­tères d’une cer­taine époque, je suis loin d’être par­faite et je ne suis pas un mo­dèle de beau­té uni­ver­sel. » Si elle se sent bien plus à l’aise avec son corps à 30 ans qu’à 20 et n’a au­cun pro­blème avec le fait de prendre de l’âge – « je rêve du jour où je se­rai ar­rière-grand-mère ! » –, elle s’es­time bien loin des sté­réo­types fé­mi­nins, re­con­naît que ses co­pines plus plan­tu­reuses at­tirent plus les re­gards mas­cu­lins, et avoue même avoir, comme toutes les filles, une mine de com­plexes.

Cette séance avec Joe, sa pe­tite fille so­laire, était une grande pre­mière pour Mor­gane. « Je ne l’au­rais pas fait si elle avait été plus âgée ; faire d’elle une mi­ni miss ne fait pas par­tie de mes pro­jets », si­gni­fiet-elle. « Au­jourd’hui, elle a 2 ans et de­mi, elle a consi­dé­ré ce shoo­ting comme un mo­ment lu­dique et di­ver­tis­sant. Et ça nous of­fri­ra à toutes les deux de chouettes sou­ve­nirs ! » Mor­gane s’amuse plus de leurs dif­fé­rences que de leur res­sem­blance – « Joe a ma tête, mais je me ré­jouis qu’elle soit blonde aux yeux bleus, tout le contraire de moi ! » Et si elle la consi­dère, bien sûr, comme la plus jo­lie pe­tite fille, elle lui ré­pète avant tout qu’elle est fol­le­ment gen­tille et fa­bu­leu­se­ment drôle !

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