MI­CHAEL MJ JOR­DAN

Der­rière la scène

Mondial Basket - - OFF COURT -

IL Y A VINGT ANS, UN MI­CHAEL JOR­DAN AU SOM­MET DE SON ART REM­POR­TAIT SON SIXIÈME ET DER­NIER TITRE NBA. LE PLUS DUR MAIS AUS­SI LE PLUS ÉMO­TION­NEL DE SA CAR­RIÈRE, À 35 ANS, AVEC UNE ÉQUIPE DES CHI­CA­GO BULLS QUI AL­LAIT EX­PLO­SER DANS SA TO­TA­LI­TÉ À L’IS­SUE D’UNE « BAT­TLE » MONS­TRUEUSE. POUR COM­PRENDRE ET RE­VIVRE L’ÉPI­SODE VI D’UNE DY­NAS­TIE LÉ­GEN­DAIRE, IL FAUT RE­VE­NIR SUR L’ÉTÉ DE TOUS LES DAN­GERS. UN ÉTÉ ASSASSIN DANS LES COU­LISSES D’UNE FRAN­CHISE OÙ UNE GUERRE D’EGO PREND TOUTE SA DI­MEN­SION. IL N’Y A AU­CUN CA­DAVRE MAIS DES TRACES QUI FORGENT LE MAN­TRA D’UNE ÉQUIPE LAN­CÉE DANS LA CONQUÊTE D’UN DEUXIÈME « THREE­PEAT ».

Al’été 1997, il règne comme un par­fum nau­séa­bond dans l’Il­li­nois, alors que les Chi­ca­go Bulls sortent de deux an­nées fan­tas­tiques avec un re­cord de 141-23 en sai­son ré­gu­lière, agré­men­té de deux nou­veaux titres NBA. Les Bulls sont dé­sor­mais une dy­nas­tie, au même titre que les Los An­geles La­kers et les Bos­ton Cel­tics de la grande époque. Il y a eu le « three­peat » de 1991-92-93 et ces deux nou­veaux tro­phées en 1996 et 1997, même si l’équipe a bien chan­gé entre-temps. Mais voi­là, l’at­mo­sphère est dé­sor­mais bien lourde dans le lo­cker room rouge et noir. Les nuages s’amon­cellent, l’orage gronde et jette un froid dans un groupe en pleine in­cer­ti­tude à quelques se­maines du coup d’en­voi d’une 52e sai­son NBA. De­puis son re­tour sur les ter­rains de bas­ket, le 19 mars 1995, Mi­chael Jor­dan n’a pas seule­ment chan­gé de nu­mé­ro de maillot, aban­don­nant le 45 pour re­ve­nir au tra­di­tion­nel 23, il aus­si mo­di­fié ses rap­ports avec le ge­ne­ral ma­na­ger, Jer­ry Krause, et ne s’en cache plus, sur­tout de­puis la der­nière Fi­nale NBA face à Utah (4-2). Krause, qui tient les cor­dons de la bourse comme un sul­tan garde son ha­rem, a certes fi­ni par lâ­cher 33 mil­lions de dol­lars à « Sa Ma­jes­té » mais il n’a rien ac­cor­dé de plus à Scot­tie Pip­pen, le lieu­te­nant de Mike. L’ai­lier des Bulls traîne un contrat de « mi­sé­reux » de­puis plu­sieurs sai­sons, com­pa­ré à des joueurs moyens de la Ligue. Il avait si­gné en 1991 une pro­lon­ga­tion de contrat de 5 ans pour « seule­ment » 18 mil­lions. Jor­dan sait tout ça, comme Phil Jack­son, le coach. Et ce der­nier en­tre­tient lui aus­si des liens dis­ten­dus avec le ge­ne­ral ma­na­ger. Jer­ry Krause a ma­rié l’une de ses filles pen­dant l’été, ou­vrant la cé­ré­mo­nie et les agapes à un très large pu­blic. Les as­sis­tants coaches des Bulls, Tex Win­ter, Jim­my Rod­gers, Frank Ham­blen et Bill Cart­wright, ont été conviés à la fête mais pas Phil Jack­son ! Le head coach des Bulls se mé­fie de Jer­ry Krause de­puis qu’il a fait vi­rer John­ny Bach, l’as­sis­tant pré­fé­ré de Mi­chael Jor­dan. Au mi­lieu de l’exer­cice 1996-97, le pro­prié­taire de Chi­ca­go, Jer­ry Reins­dorf, a pro­po­sé à Jer­ry Krause de né­go­cier un contrat sur du long terme avec l’agent de l’en­traî­neur prin­ci­pal, Todd Mus­bur­ger, de ma­nière à ce que Phil Jack­son puisse avoir un sa­laire à la hau­teur des té­nors du coa­ching que sont Chuck Da­ly et Pat Ri­ley. Mais Krause, sorte de Ma­za­rin de la fran­chise de l’Il­li­nois, n’est pas en­core convain­cu de vou­loir pla­cer le « Maître Zen » par­mi l’élite des en­traî­neurs NBA. Jer­ry Reins­dorf a dû se dé­pla­cer dans le Mon­ta­na, sur le lieu de va­cances de Phil Jack­son, pour apla­nir le dif­fé­rend et le faire si­gner pour une an­née. Le coach pa­raphe fi­na­le­ment un bail d’une an­née à 6 mil­lions de dol­lars. Jack­son est per­sua­dé que cette sai­son 1997-98 qui se pro­file se­ra sa der­nière à la tête des Chi­ca­go Bulls.

KRAUSE PER­SUA­DÉ D’ÊTRE CHAM­PION SANS PIP­PEN

Jer­ry Reins­dorf n’a pas eu d’autre choix que de se dé­pla­cer lui­même car il avait fait la pro­messe à Mi­chael Jor­dan lui-même que l’équipe se­rait re­con­duite dans sa to­ta­li­té pour l’exer­cice 1997-98. Cette pro­messe avait été faite sur le po­dium à Salt Lake Ci­ty au mo­ment où les Bulls avaient re­çu leur cin­quième tro­phée de cham­pion NBA. C’est bien Mike qui avait de­man­dé cette fa­veur à Reins­dorf. Le pro­prié­taire s’est ain­si fait for­cer la main. C’est lui qui signe les chèques et comme tous les pro­prios, il a hor­reur de se faire dic­ter une ligne de conduite. Et puis Reins­dorf re­joint Krause au su­jet de Pip­pen. Il es­time qu’on peut sû­re­ment ga­gner sans lui tant que Chi­ca­go est en me­sure d’ali­gner « Sa Ma­jes­té ». Scot­tie Pip­pen a traî­né son bourdon tout l’été. Il s’est bles­sé au pied pen­dant les playoffs pré­cé­dents mais a re­tar­dé l’opé­ra­tion au maxi­mum, lais­sant les Bulls per­plexes. « Pip » pro­voque Jer­ry Krause en jouant son match de cha­ri­té au mois d’août alors que le ge­ne­ral ma­na­ger le lui a in­ter­dit et dé­cide de se faire opé­rer… au dé­but du trai­ning camp d’oc­tobre ! Phil Jack­son évoque son cour­roux dans ses mé­moires (« Un coach, onze titres NBA », édi­tions Ta­lent Sport) : « Je n’étais pas content de la tour­nure que pre­naient les évé­ne­ments. Mi­chael non plus. Nous avions pris le par­ti de Scot­tie tous les deux du­rant l’été mais en re­pous­sant son opé­ra­tion, il met­tait toute la sai­son en pé­ril. » Le feu couve à Chi­ca­go. L’étin­celle qui va mettre le feu aux poudres est pro­duite par Jer­ry Krause lors du « me­dia day ». Une jour­née ha­bi­tuel­le­ment convi­viale au dé­but du camp d’en­traî­ne­ment, qui sonne la ren­trée des équipes. Les re­por­ters ren­contrent les joueurs et le coa­ching staff. Et ce jour-là dans la « Win­dy Ci­ty », Jer­ry Krause dé­barque comme un che­veu sur la soupe. Phil Jack­son pense qu’il veut prendre la pa­role pour ex­pli­quer que ce se­ra sa der­nière an­née de coa­ching (celle du « Maître Zen ») mais au lieu de ce­la, Krause af­firme, avec un aplomb in­croyable : « Les

LES JOUEURS ET LES COACHES NE REMPORTENT PAS LES TITRES, CE SONT LES OR­GA­NI­SA­TIONS QUI LE FONT JER­RY KRAUSE (GM)

joueurs et les coaches ne remportent pas les titres, ce sont les or­ga­ni­sa­tions qui le font. » Les jour­na­listes s’em­pressent de rap­por­ter les pro­pos du GM à Mi­chael Jor­dan et à Phil Jack­son, mé­du­sés et ou­trés. Le len­de­main de cette confé­rence de presse, Krause tente de cor­ri­ger le tir en par­lant aux joueurs et au coa­ching staff. Il vou­lait dire que « les joueurs et les coaches seuls ne peuvent pas rem­por­ter de titres ». Une for­mule alam­bi­quée - et très mal­adroite - pour ten­ter de rat­tra­per le coup. Krause ne dupe per­sonne. Il vou­lait ra­me­ner la cou­ver­ture vers lui, mettre en avant son tra­vail dans l’or­ga­ni­sa­tion de l’Il­li­nois. On a peut-être ou­blié qu’il a draf­té Scot­tie Pip­pen, Charles Oakley, Ho­race Grant, B.J. Arm­strong, Will Per­due, To­ni Ku­koc (et plus tard El­ton Brand, Ron Ar­test, Mar­cus Fi­zer, Ja­mal Craw­ford, Ed­dy Cur­ry ou Ty­son Chand­ler), sans par­ler d’un nombre in­cal­cu­lable de si­gna­tures clés en pra­ti­que­ment trente ans de mé­tier, dont les trades ga­gnants de Luc Lon­gley et Den­nis Rod­man. Le ge­ne­ral ma­na­ger des Bulls est un grand re­cru­teur et ar­gen­tier qui se sait per­for­mant et qui le fait sa­voir à sa ma­nière. Hu­mai­ne­ment, c’est nul mais spor­ti­ve­ment, c’est ga­gnant. Et c’est bien ce que lui de­mande Jer­ry Reins­dorf, le ri­chis­sime pro­prié­taire de Chi­ca­go.

L’AM­BIANCE EST DÉ­FI­NI­TI­VE­MENT POUR­RIE

Jer­ry Krause fi­nit par convo­quer Phil Jack­son dans son bu­reau. C’est un mo­no­logue qui s’en­gage car le coach n’a rien à dire. « Je m’en fiche que tu gagnes 82 matches, ba­lance le ge­ne­ral ma­na­ger, c’est ta der­nière an­née à Chi­ca­go. » Mi­chael Jor­dan a écho de cet en­tre­tien et dès lors, il est clair pour lui aus­si que cette sai­son se­ra sa der­nière avec les Bulls. Son mes­sage est sans am­bi­guï­té : « Je suis tou­jours très sin­cère et fi­dèle à ma pa­role. Ma po­si­tion est la sui­vante : si Phil n’est plus là, je ne se­rai plus là non plus. » Un jour­na­liste de­mande ce qui se pas­se­ra si Phil Jack­son va dans une autre équipe. Au­ra-t-il en­vie de le suivre ? « MJ » ré­plique : « Non ! Je par­ti­rai dé­fi­ni­ti­ve­ment. Je ne de­vrais pas dire «Par­tir» , je pren­drai ma re­traite. » Le re­por­ter Sam Smith, qui a écrit les « Jor­dan Rules » en tra­vaillant pour le « Chi­ca­go Tri­bune », bien en amont de la der­nière sai­son de Mike à Chi­ca­go, rap­pe­lait à juste titre que Jer­ry Reins­dorf avait le beau rôle dans cette af­faire. Phil Jack­son et Mi­chael Jor­dan avaient un en­ne­mi com­mun aux yeux du pu­blic : Jer­ry Krause. Mais le fond du pro­blème était ailleurs avec un Reins­dorf qui vou­lait se dé­bar­ras­ser de Pip­pen car il n’en­ten­dait pas lui don­ner plus de 3 mil­lions de dol­lars par sai­son. Un dé­tail qui pas­sa au se­cond plan pour des mil­lions de sup­por­ters des Bulls. Il fal­lait connaître les sub­ti­li­tés du stra­ta­gème du pro­prié­taire de l’équipe. Les fans de Chi­ca­go, qui se comp­taient par mil­lions à tra­vers le monde, adu­laient Mi­chael Jor­dan comme on adore un dieu. Et mal­gré tout son ta­lent, Scot­tie Pip­pen n’était qu’une étoile par­mi les autres, dans l’uni­vers créé par « MJ » de­puis une di­zaine d’an­nées. Scot­tie était évi­dem­ment bien plus aux yeux de Phil Jack­son et de Mi­chael lui-même mais les fans ne par­ta­geaient pas for­cé­ment cette vi­sion. Ils voyaient une dy­nas­tie au fir­ma­ment du bas­ket pla­né­taire grâce à un astre, Jor­dan, au­tour du­quel la pla­nète orange tour­nait, fi­geant l’his­toire des ni­ne­ties pour l’éter­ni­té. Les re­marques de Jer­ry Krause et son com­por­te­ment à l’égard de « Pip » ont été une source de mo­ti­va­tion sup­plé­men­taire pour Mi­chael Jor­dan tout au long de la sai­son 1997-98. Cette an­née fut sur­nom­mée « La der­nière danse » par Phil Jack­son car la plu­part des joueurs ne se­raient plus là lors du cham­pion­nat sui­vant. Mi­chael Jor­dan, Scot­tie Pip­pen, Den­nis Rod­man, Luc Lon­gley, Steve Kerr et Jud Bue­chler ne por­te­raient plus le maillot des Chi­ca­go Bulls et tout le monde le sa­vait dé­jà. Cette cer­ti­tude sou­da for­te­ment l’équipe, lan­cée dans une mis­sion hors normes, la quête d’un deuxième « three­peat ». Jor­dan al­lait avoir 35 ans en fé­vrier mais il al­lait en­core jouer comme un jeune pre­mier. Au som­met de son art. Il ajou­ta le su­blime aux nuances de l’ex­cep­tion­nel tant il maî­tri­sait ce jeu à la per­fec­tion. Aus­si in­con­trô­lable qu’in­tou­chable dans le tour­billon d’une vie, « Sa Ma­jes­té » nous a en­traî­nés dans ce qui fut, en ef­fet, sa der­nière danse. Une danse hors du temps. C’était il y a vingt ans.

JE SUIS TOU­JOURS TRÈS SIN­CÈRE ET FI­DÈLE À MA PA­ROLE. SI PHIL (JACK­SON) N’EST PLUS LÀ, JE NE SE­RAI PLUS LÀ NON PLUS MI­CHAEL JOR­DAN (CHI­CA­GO)

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