PLEIN PHARE

80 km/h, bien­tôt en vi­gueur

Moto Journal - - SOMMAIRE - Par Fran­çois Le­maur, illus­tra­tions Loïc Fau­jour, pho­tos Pierre Or­luc

Ce 1er juillet, il fau­dra nous y faire, la vi­tesse maxi­male au­to­ri­sée sur les routes à double sens sans sé­pa­ra­teur cen­tral pas­se­ra de 90 à 80 km/h. Un évé­ne­ment qui sem­blait iné­luc­table, de­puis l’an­nonce de cette me­sure lors du CISR du 9 jan­vier der­nier, en dé­pit des dis­cus­sions au plus haut ni­veau de l’etat et de la mo­bi­li­sa­tion des usa­gers de la route pour dé­fendre leur li­ber­té. Res­tent pour­tant les mêmes in­com­pré­hen­sions et les mêmes rai­sons de s’y op­po­ser qu’au pre­mier jour. Voi­ci, pour Mo­to Jour­nal, les sept plus im­por­tantes.

1. LA VI­TESSE N’EST PAS LE SEUL MOYEN DE LUT­TER CONTRE L’IN­SÉ­CU­RI­TÉ ROU­TIÈRE

Mal­gré le “bour­rage de crâne” faire par la Sé­cu­ri­té rou­tière, ré­duire la vi­tesse sur nos routes n’est pas le seul moyen d’y faire bais­ser le nombre de morts. Sim­ple­ment une so­lu­tion de fa­ci­li­té, évi­tant à nos édiles, dont le chef de file d’au­jourd’hui est Edouard Phi­lippe, de s’as­seoir sé­rieu­se­ment au­tour d’une table afin de se po­ser les bonnes ques­tions. Mais puisque les pou­voirs pu­blics aiment par­ler chiffres, par­lons chiffres. D’après le mi­nis­tère de l’in­té­rieur, la vi­tesse ex­ces­sive était im­pli­quée en 2017 dans 31 % des accidents mor­tels en France. Comme pour s’au­to-convaincre de la né­ces­si­té du pas­sage à 80 km/h, la Sé­cu­ri­té rou­tière a in­no­cem­ment twee­té, le 29 mai der­nier, que les vi­tesses moyennes pra­ti­quées sur les routes fran­çaises avaient aug­men­té entre 2012 et 2017. Pré­ci­sé­ment de « 4 à 5 km/h sur au­to­route » et de « 1 à 2 km/h sur les routes à 2 x 2 voies et les routes li­mi­tées à 90 km/h. » Dom­mage. Car un ra­pide coup d’oeil aux sta­tis­tiques per­met de mettre en évi­dence que, sur cette même pé­riode 2012-2017, le nombre de morts sur nos routes a… bais­sé ! En mé­tro­pole, on dé­plo­rait en ef­fet 3 653 dé­cès en 2012, contre 3 448 en 2017, une baisse de 6 %. La baisse n’a pas été ré­gu­lière, mais elle est bien là. Idem pour les accidents cor­po­rels, au nombre de 60 437 en 2012 et de 58 613 en 2017 (- 3 %), ain­si que pour les bles­sés, pas­sés de 75 851 il y a six ans à 73 384 l’an pas­sé (- 3 %). Bi­lan : les vi­tesses pra­ti­quées aug­mentent, l’ac­ci­den­ta­li­té et la mor­ta­li­té baissent, mais il fau­drait en­core ra­len­tir. En ma­tière de cré­di­bi­li­té, on a connu mieux. Les chiffres po­sés, pre­nons main­te­nant un peu de re­cul. Entre 1972, date des pre­mières grandes me­sures de sé­cu­ri­té rou­tière, et 2017, le nombre de morts est pas­sé de plus de 18 000 à 3 448. Dans cette re­mar­quable au­tant que sa­lu­taire di­vi­sion par cinq des tués, ne peut être niée l’in­fluence des li­mi­ta­tions de vi­tesse (1973), du port obli­ga­toire de la cein­ture et du casque en 2-roues (1973), du contrôle tech­nique (1985), du per­mis à points (1992), ni même celle des ra­dars (2003). Mais quelle part de­vons-nous aus­si aux pro­grès des vé­hi­cules, à deux ou quatre roues ? A l’ar­ri­vée de L’ABS, pour les voi­tures dans les an­nées 80 et pour les mo­tos dans la dé­cen­nie sui­vante ? A la gé­né­ra­li­sa­tion de L’ESP, des air­bags, des car­ros­se­ries dé­for­mables en au­to­mo­bile ? A la créa­tion du pro­gramme eu­ro­péen Eu­ro NCAP (qui ef­fec­tue des crash-tests sur les voi­tures) en 1997 ? Un chif­frage exact est im­pos­sible, mais nul be­soin d’être sta­tis­ti­cien pour af­fir­mer que si l’on dé­plore au­jourd’hui à peine plus de 3 500 morts sur nos routes, c’est au­tant grâce à la ré­gle­men­ta­tion de l’es­pace rou­tier qu’aux avan­cées gi­gan­tesques de la sé­cu­ri­té pas­sive des voi­tures et des mo­tos. Pen­sons, à ce titre, que le parc au­to­mo­bile fran­çais est âgé, en moyenne, de sept ans. En 2018, il ne bé­né­fi­cie donc pas en­core des der­nières aides à la conduite telles que les dé­tec­teurs d’angle mort, de som­no­lence, de pié­tons ou en­core les frei­nages d’ur­gence. Mais d’ici trois ou quatre ans, une im­mense ma­jo­ri­té du parc au­to­mo­bile en se­ra do­tée. Même chose en mo­to, où Bosch tra­vaille ac­tuel­le­ment sur un sys­tème per­met­tant de ré­cu­pé­rer une glis­sade, où KTM et Du­ca­ti bossent, entre autres, sur des ré­gu­la­teurs de vi­tesse adap­ta­tifs et des dé­tec­teurs d’angle mort, que l’on de­vrait voir fleu­rir en sé­rie d’ici deux ans. On de­vine ai­sé­ment les consé­quence po­si­tives de ces pro­grès sur la mor­ta­li­té rou­tière. L’heure ve­nue, l’etat se­ra-t-il as­sez hon­nête pour le re­con­naître ? On l’es­père, au­tant qu’on en doute. Il est quoi qu’il en soit re­gret­table que le gou­ver­ne­ment fasse de la vi­tesse le fer de lance de sa lutte contre la mor­ta­li­té rou­tière.

« Entre 2012 et 2017, les vi­tesses pra­ti­quées ont aug­men­té tan­dis que l'ac­ci­den­ta­li­té et la mor­ta­li­té ont bais­sé »

2. L’ETAT NE NOUS A PAS CONVAIN­CUS DU BIEN­FON­DÉ DE CETTE ME­SURE

Se­lon la source, entre 70 et 80 % des fran­çais sont op­po­sés au 80 km/h. Parce qu’ils sont râ­leurs ? C’est, à de­mi-mot, la lec­ture que fait le Pre­mier mi­nistre de ces chiffres, ar­guant que les grandes dé­ci­sions de sé­cu­ri­té rou­tière n’ont ja­mais été po­pu­laires. En réa­li­té, les Fran­çais sont comme tout le monde : quand on leur ex­plique et qu’on leur pré­sente quelque chose de clair, ils com­prennent. Or, de­puis le pre­mier jour, la com­mu­ni­ca­tion du gou­ver­ne­ment à ce su­jet est floue. Les chiffres pré­sen­tés à la presse le 9 jan­vier lors du compte-ren­du du CISR sont ma­ni­pu­lés, voire dé­con­nec­tés de la réa­li­té. Mo­to Jour­nal ne s’est pas pri­vé de le sou­li­gner plu­sieurs fois (lire les MJ 2223, 2226, 2230). Six mois se sont écou­lés de­puis l’an­nonce du plan et nous n’avons tou­jours au­cune idée de l’ef­fi­ca­ci­té réelle du 80 km/h. L’ex­pé­ri­men­ta­tion me­née entre 2015 et 2017, sur quatre portions de na­tio­nales en France, est un si­mu­lacre. De l’aveu même d’em­ma­nuel Barbe, dé­lé­gué in­ter­mi­nis­té­riel à la Sé­cu­ri­té rou­tière, l’ob­jec­tif n’était pas de me­su­rer l’ac­ci­den­ta­li­té, mais sim­ple­ment de consta­ter les vi­tesses réel­le­ment pra­ti­quées par les usa­gers après le pas­sage de ces quatre tron­çons à 80 km/h. Il au­ra fal­lu at­tendre le 13 fé­vrier et la pu­bli­ca­tion par l’as­so­cia­tion 40 Mil­lions d’au­to­mo­bi­listes d’un pre­mier bi­lan pour que le mi­nis­tère de l’in­té­rieur ré­agisse et ré­vèle en­fin ses propres chiffres ! Evi­dem­ment, se­lon la source, les ré­sul­tats dif­fèrent. 40 Mil­lions af­firme haut et fort, preuves à l’ap­pui, que les ré­sul­tats sont très mau­vais, tan­dis que Beau­vau as­sure, avec d’autres chiffres, qu’ils sont en­cou­ra­geants. Des dif­fé­rences comp­tables pro­ba­ble­ment dues à la mé­tho­do­lo­gie. Peu im­porte ; dans un cas comme dans l’autre, les pé­riodes concer­nées ne sont pas as­sez longues pour ti­rer la moindre con­clu­sion. De telles ten­dances com­mencent à se des­si­ner après quatre ou cinq ans d’étude. Mais alors sur quelle étude la Sé­cu­ri­té rou­tière se fonde-telle pour af­fir­mer que « plus de 300 vies » peuvent être sau­vées chaque an­née grâce au 80 km/h ? Sur une in­fime par­tie d’une étude pu­bliée par le cher­cheur sué­dois Gö­ran Nils­son, dont l’ob­jec­tif était de me­su­rer la re­la­tion entre vi­tesse pra­ti­quée et accidents en Suède. Une des conclu­sions du théo­rème est la sui­vante : « Une va­ria­tion de la vi­tesse de 1 % in­duit une va­ria­tion du nombre d’accidents cor­po­rels de 2 % et une va­ria­tion du nombre d’accidents mor­tels de 4 %. » Pro­blème, cette étude a main­te­nant 37 ans (elle date de 1981) et, bien qu’elle ait été re­prise et af­fi­née de­puis, elle ne se concentre que sur le com­por­te­ment des conduc­teurs, omet­tant l’in­fluence des ca­pa­ci­tés tech­niques des vé­hi­cules et de la qua­li­té des in­fra­struc­tures. En ad­met­tant que le théo­rème soit uni­ver­sel­le­ment va­lable, à 65 km/h – et avec, certes, un peu de mau­vaise foi –, il n’y au­rait plus au­cun mort sur le ré­seau se­con­daire fran­çais. Ma­gique ! En clair, il n’existe au­cune étude de l’im­pact d’une li­mi­ta­tion à 80 km/h sur les na­tio­nales fran­çaises en 2018. Et en pas­sant l’en­semble du ré­seau concer­né à la même vi­tesse, on ne pour­ra ja­mais dé­ter­mi­ner l’in­fluence de cette me­sure sur l’ac­ci­den­ta­li­té, qu’elle baisse ou qu’elle aug­mente. En­fin, le ma­tra­quage “pu­bli­ci­taire“de la Sé­cu­ri­té rou­tière tient du ri­di­cule. Comme si la pa­role de Ro­main Gros­jean, pi­lote de For­mule 1, ou de Ja­my, sor­ti de son pla­teau de C’est pas sor­cier, al­lait don­ner du cré­dit à la dé­marche. Pour MJ, c’est tout l’in­verse, mais on vous laisse sa­vou­rer ces pé­pites vous-même.

« L'ob­jec­tif de l'ex­pé­ri­men­ta­tion me­née pen­dant deux ans n'était pas de me­su­rer l'ac­ci­den­ta­li­té, mais de consta­ter les vi­tesses pra­ti­quées »

3. L’ÉTAT A CHOI­SI DE PAS­SER EN FORCE

In­fon­dé, le 80 km/h n’a, qui plus est, pas été dis­cu­té. Car c’est par dé­cret que l’exé­cu­tif a agi, sans de­man­der l’avis du Par­le­ment et, par ex­ten­sion, de la re­pré­sen­ta­tion na­tio­nale. Si per­sonne ne lève le doigt, on signe le dé­cret et point barre ! Après tout, qui ne tente rien n’a rien… Fort heu­reu­se­ment, les par­le­men­taires ont fi­ni par ré­agir. Le Sé­nat a d’abord convo­qué Em­ma­nuel Barbe le 24 jan­vier afin qu’il s’ex­plique sur les in­ten­tions du gou­ver­ne­ment. Peu convain­cus par la dé­mons­tra­tion du dé­lé­gué, cer­tains sé­na­teurs se sont en­suite consti­tués en groupe de tra­vail afin de se pen­cher sur la ques­tion. Le 19 avril, ce col­lège d’élus, en tête des­quels Phi­lippe Bas, Mi­chel Rai­son, Her­vé Mau­rey, Jean-luc Fi­chet et Michèle Vul­lien, ont ren­du pu­bli­que­ment leurs conclu­sions : ils pré­co­nisent un amé­na­ge­ment de la me­sure, avec une « ré­duc­tion de la vi­tesse li­mite à 80 km/h dé­cen­tra­li­sée et ci­blée sur les routes les plus ac­ci­den­to­gènes », qui se­raient dé­si­gnées en concer­ta­tion par « les re­pré­sen­tants de l’etat en charge de la ges­tion des routes, les ser­vices tech­niques des dé­par­te­ments, des as­so­cia­tions d’usa­gers, des as­so­cia­tions de lutte contre la vio­lence rou­tière et des re­pré­sen­tants des chambres consu­laires lo­cales. » Un in­tel­li­gent trai­te­ment au cas par cas que prô­nait d’ailleurs le can­di­dat Em­ma­nuel Ma­cron avant d’en­trer à l’ely­sée. Un pré­sident de la Ré­pu­blique qui traîne au­jourd’hui un beau bou­let. D’après une étude BVA pu­bliée le 4 mai, le 80 km/h est la deuxième me­sure la plus im­po­pu­laire, juste der­rière l’aug­men­ta­tion de la CSG, de­puis son ar­ri­vée à l’ely­sée. Cer­tains ex­perts af­firment même qu’elle se­rait à l’ori­gine de la perte de cinq à dix points de po­pu­la­ri­té dans les son­dages. Ça n’est guère mieux dans les rangs du gou­ver­ne­ment, où les couacs sont nom­breux de­puis l’an­nonce en jan­vier. Jacques Mé­zard, Gé­rald Dar­ma­nin et Gé­rard Col­lomb, res­pec­ti­ve­ment mi­nistres de la Co­hé­sion des ter­ri­toires, des Comptes pu­blics et de l’in­té­rieur, ont plu­sieurs fois dou­té de l’in­té­rêt de la me­sure en cou­lisse, sans suite. Edouard Phi­lippe s’en­tête, et son pré­sident le sou­tient, même à contre-coeur. Seule conces­sion faite aux op­po­sants : une pé­riode ex­pé­ri­men­tale de deux ans, avec un pos­sible re­tour en ar­rière en 2020 si les ré­sul­tats ne sont pas convain­cants. Qui y croit réel­le­ment ?

4. C’EST UNE MA­NIÈRE BIEN RÉ­DUC­TRICE DE GÉ­RER LA SÉ­CU­RI­TÉ ROU­TIÈRE EN FRANCE

Le 80 km/h est une nou­velle oc­ca­sion de ré­flé­chir sur la ges­tion de la sé­cu­ri­té rou­tière en France. Du moins, il au­rait pu l’être. Mais, comme sou­vent, c’est le fa­meux CISR, Co­mi­té in­ter­mi­nis­té­riel à la Sé­cu­ri­té rou­tière, qui a dé­ter­mi­né la ligne à suivre. Ces grandes di­rec­tions, que le Co­mi­té pré­co­nise, sont ha­bi­tuel­le­ment le ré­sul­tat de dé­bats me­nés plu­sieurs fois par an par le CNSR (Co­mi­té na­tio­nal de la Sé­cu­ri­té rou­tière), dont les pen­sion­naires sont mul­tiples. Mais, au mois de jan­vier, le CISR convo­qué par Edouard Phi­lippe s’est te­nu avant même la réunion du CNSR, pré­vue sen­si­ble­ment au même mo­ment. C’est anec­do­tique, car ces co­mi­tés n’ont en réa­li­té que peu de pou­voir ; des mon­tagnes qui n’ac­couchent sou­vent que de sou­ris. Et c’est bien là le pro­blème ! La Fé­dé des mo­tards en co­lère (FFMC) s’échine par exemple de­puis des an­nées à pro­po­ser nombre de me­sures pour amé­lio­rer la sé­cu­ri­té des 2-roues, comme l’abais­se­ment de la TVA sur les équi­pe­ments, la né­ces­si­té de rem­pla­cer les glis­sières qui bordent nos routes par des élé­ments double afin d’évi­ter le “coupe-mo­tard” (de grands pro­grès ont été tout de même faits sur ce der­nier plan). Rien n’y fait, les grands axes de la Sé­cu­ri­té rou­tière sont dé­ter­mi­nés en com­mis­sions, où des ex­perts, par­fois au­to-pro­cla­més, ri­va­lisent à coup de chiffres et de sta­tis­tiques pour nous gui­der sur la voie d’une route moins meur­trière. Le 80 km/h, comme tant d’autres me­sures, n’a pas échap­pé à la règle. L’af­faire était en réa­li­té pliée bien avant le CISR du 9 jan­vier, où Edouard Phi­lippe s’est conten­té d'an­non­cer la me­sure. Comme tou­jours, il a fal­lu mettre en scène, dra­ma­ti­ser, pour cho­quer les es­prits et ten­ter de convaincre. « La route est la pre­mière cause de mort vio­lente dans notre pays », a ain­si com­men­cé le Pre­mier mi­nistre. C’est vrai qu’en face, les 70 000 dé­cès an­nuels dus au ta­bac en France semblent “doux”… En ma­tière de sé­cu­ri­té rou­tière, Edouard Phi­lippe, comme tant d’autres avant lui, tente d’im­po­ser une vi­sion ma­ni­chéenne du com­bat. Il y a les bons, par­ti­sans du 80 km/h et d’une plus forte ré­pres­sion, em­me­nés par des per­sonnes comme Chan­tal Per­ri­chon et sa Ligue contre la vio­lence rou­tière. Et il y a les chauf­fards, les ob­sé­dés de la vi­tesse, – pour­quoi pas bien­tôt des as­sas­sins... ? Une vi­sion bien étroite quand, plus que ja­mais, les usa­gers de la route ne de­vraient pas être di­vi­sés.

« On tente une nou­velle fois de nous im­po­ser une vi­sion ma­ni­chéenne de la sé­cu­ri­té rou­tière »

5. QUES­TION DE GROS SOUS ET MISE EN PLACE DOU­TEUSE

La for­mule de la « Sé­cu­ri­té ren­tière » est fa­cile et pas for­cé­ment jus­ti­fiée. En 2016, le bud­get dé­dié à ce poste a at­teint les 3,4 mil­liards d’eu­ros, quand les ver­ba­li­sa­tions au titre de la cir­cu­la­tion et du sta­tion­ne­ment ont rap­por­té 1,81 mil­liard. Sans ren­trer dans les cal­culs dé­taillés, dire que l’etat gagne de l’ar­gent avec la Sé­cu­ri­té rou­tière est un peu rac­cour­ci sim­pliste. En re­vanche, on s’ac­cor­de­ra tous à dire que l’ar­gent in­ves­ti par les pou­voirs pu­blics pour mettre en place le 80 km/h est un for­mi­dable gâ­chis. D’au­tant qu’il doit être avan­cé par les ré­gions, que l’etat rem­bour­se­ra dans un se­cond temps. D’abord, nous ne connais­sons pas le coût exact du rem­pla­ce­ment des pan­neaux, qui a dé­jà com­men­cé dans cer­tains dé­par­te­ments comme le Fi­nis­tère, le Puy-dedôme, le Nord ou le Pas-deca­lais. La nou­velle si­gna­li­sa­tion est pour l’ins­tant re­cou­verte et se­ra dé­bâ­chée le lun­di 2 juillet au ma­tin. Le mi­nis­tère de l’in­té­rieur a d’abord évo­qué le chiffre de 20 000 uni­tés, avant de ré­cem­ment di­vi­ser ce chiffre par deux en jus­ti­fiant qu’il s’agis­sait d’une four­chette haute. Nous voi­là donc ren­dus à 11 000 pan­neaux. En ra­me­nant ce to­tal aux 466 000 km de routes concer­nées, on ar­rive à une éton­nante moyenne d’un pan­neau tous les 42 km. Peu crédible. Le coût es­ti­mé du pas­sage à 80 km/h est, lui aus­si, com­pris dans une four­chette : la me­sure coû­te­ra entre 6 et 12 mil­lions d’eu­ros, nous dit-on. Des gros sous que l’on au­rait évi­dem­ment ai­mé voir in­ves­tis dans l’en­tre­tien des routes, qui ne cesse de se dé­gra­der de­puis que les ré­gions en ont la charge. Autre somme fa­ra­mi­neuse : les re­cettes liées aux contrôles ra­dar em­bar­qués me­nés par des so­cié­tés pri­vées. Au pas­sage, cer­tains y ver­ront plus qu'une coïncidence, ar­guant qu'il est sur­pre­nant que les pre­mières voi­tures ra­dars conduites par des pri­vés com­mencent à sillon­ner les routes à peine quelques se­maines avant le pas­sage à 80 km/h. Se­lon les pre­mières es­ti­ma­tions, les re­cettes liées aux ver­ba­li­sa­tions pour ex­cès de vi­tesse pour­raient aug­men­ter de 500 mil­lions d’eu­ros. Quant aux ra­dars fixes, ils vont eux aus­si “par­ti­ci­per” ! Dès le 1er juillet, ce ne sont pas moins de 1 871 ca­bines qui se­ront re­ca­li­brées, soit 40 % du parc. Si l’on doute que les 466 000 km de na­tio­nales concer­nées se­ront tous bien pan­neau­tés d’ici dix jours, la mise à jour des ca­bines ra­dar ne de­vrait su­bir au­cun re­tard. Il faut donc s’at­tendre à de nom­breuses contes­ta­tions.

« Le coût du rem­pla­ce­ment des pan­neaux est es­ti­mé entre 6 et 12 mil­lions d'eu­ros par les pou­voirs pu­blics »

6. JUS­QU’OÙ IRONT-ILS ?

C’est une ques­tion que nous avons dé­jà po­sée (MJ 2223), mais à la­quelle nous n’avons pas eu de ré­ponse : jus­qu’où le gou­ver­ne­ment ira-t-il dans la ré­pres­sion de la vi­tesse ? Im­pos­sible à dire. Il y au­ra tou­jours trop de morts sur la route, c’est une évi­dence que per­sonne ne conteste. Mais à force de ne ju­rer que par l’abais­se­ment de la vi­tesse, la Sé­cu­ri­té rou­tière est dans une im­passe. Ou plu­tôt nous a mis dans une im­passe. A l’heure du pre­mier bi­lan, en 2020, le gou­ver­ne­ment ne se­ra, évi­dem­ment, pas sa­tis­fait, et ce même si la mor­ta­li­té rou­tière di­mi­nue. On en­tend d’ici le dis­cours for­ma­té d’un gou­ver­ne­ment nous rap­pe­lant « qu’il ne faut pas re­lâ­cher l’ef­fort. » Et l’on n’ose même pas l’ima­gi­ner si ja­mais les chiffres ne sont pas bons. En clair, si la mor­ta­li­té baisse, on conti­nue, et si elle re­monte, on conti­nue… Cette me­sure du 80 km/h est en réa­li­té un vrai dé­bat de so­cié­té. Il touche à la li­ber­té. « La vie est une ma­la­die mor­telle sexuel­le­ment trans­mis­sible », a dit Woo­dy Al­len. For­mule amu­sante, mais sur­tout très claire. Prendre sa voi­ture, sa mo­to, son vé­lo, sa trot­ti­nette, le bus, ses pieds, com­porte des risques. Comme faire la cuisine, fu­mer, faire du sport, boire, man­ger… Il est, à l’ave­nir, un seuil de tués sur les routes en des­sous du­quel nous ne des­cen­drons pas. Peut-être que le chiffre de 3 500 morts pour qua­rante mil­lions d’au­to­mo­bi­listes, quatre mil­lions de mo­tards, des mil­lions de vé­hi­cules eu­ro­péens en tran­sit, n’est pas si “mau­vais”. Ce­la ne veut pas dire qu’il ne faut pas nous battre pour faire mieux, mais sim­ple­ment que le risque zé­ro n’existe pas. Si l’on in­ter­di­sait l’au­to­mo­bile, il y au­rait des morts en ca­lèche ! La li­ber­té de se dé­pla­cer com­porte des risques, comme toutes les autres. Poin­ter du doigt la voi­ture et le 2-roues comme le font les pou­voirs pu­blics, c’est em­pié­ter sur cette li­ber­té.

7. CETTE DÉ­CI­SION PASSE POUR UN DIK­TAT DE PA­RIS SUR LA PRO­VINCE

C’est un ar­gu­ment qui ne vient lé­gi­ti­me­ment pas en tête des bu­reau­crates ins­tal­lés à Pa­ris pour prendre des dé­ci­sions. A ce titre, une en­quête ré­cem­ment me­née par nos confrères d’au­to Plus est in­té­res­sante. En par­te­na­riat avec le car­to­graphe et fa­bri­cant de GPS Tom­tom, l’heb­do­ma­daire s’est at­ta­ché à dé­ter­mi­ner pré­ci­sé­ment, pour chaque dé­par­te­ment, le ki­lo­mé­trage de na­tio­nales concer­né par la me­sure. A com­bien s’élève-t-il pour Pa­ris (75) ? Zé­ro. Et au­tant de ra­dars re­ca­li­brés. A l’autre bout de la cor­dée, c’est la Dor­dogne qui va su­bir le plus la nou­velle ré­gle­men­ta­tion, avec presque 11 000 km de voies concer­nées et 26 boîtes re­pro­gram­mées pour fla­sher à par­tir de 80. L’un des grands maux de la France est sans doute son his­to­rique cen­tra­li­sa­tion. Les usa­gers de la route en sont au­jourd’hui les pre­mières vic­times. Si le 80 km/h est uni­forme et ar­bi­traire, c’est parce « qu’à l’échelle d’un pays, plus la règle est simple, mieux c’est », dixit Em­ma­nuel Barbe. A croire que nos di­ri­geants nous prennent vrai­ment pour des be­nêts, in­ca­pables de com­prendre les bien­faits du cas par cas et l’im­por­tance de lais­ser l’ap­pli­ca­tion de la vi­tesse aux élus de ter­rain. Drôle de mé­pris.

Edouard Phi­lippe lors du fa­meux Co­mi­té in­ter­mi­nis­té­riel de la sé­cu­ri­té rou­tière de jan­vier der­nier. Ce jour-là, le pre­mier mi­nistre an­nonce la mise en place de la li­mi­ta­tion à 80 km/h le 1er juillet.

Ci-des­sus, le dé­cret pu­blié au Jour­nal Of­fi­ciel du 17 juin. Quelques jours avant, le Pre­mier mi­nistre re­ce­vait (en­fin !) le groupe de sé­na­teurs qui lui pro­po­saient de lais­ser le choix aux dé­par­te­ments d'ap­pli­quer, ou non, le 80 km/h. Edouard Phi­lippe a dé­cli­né la pro­po­si­tion...

Ré­par­ti­tion du ki­lo­mé­trage du ré­seau rou­tier fran­çais en fonc­tion du type de voie.

Em­ma­nuel Barbe, le dé­lé­gué in­ter­mi­nis­té­riel à la Sé­cu­ri­té rou­tière a été au­di­tion­né au Sé­nat peu de temps après l'an­nonce du 80 km/h.

Les mo­tards sont nom­breux à ma­ni­fes­ter de­puis le pre­mier jour. Ici lors d'une ma­ni­fes­ta­tion à Pa­ris en avril 2018.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.