TRAN DUC

Glüt­zen­baum 125 : la mo­to venue d'ailleurs, cons­truite dans un pou­lailler.

Moto Revue Classic - - Sommaire -

Ma car­rière de pi­lote de vi­tesse a tou­jours été orien­tée par des ren­contres for­tuites et des op­por­tu­ni­tés… J’ai été ame­né au tout dé­but des an­nées 70 à me faire construire une mo­to se­lon mes goûts, un vé­ri­table ca­price de riche ! Traî­nant mes guêtres dans les parcs cou­reurs, j’avais sym­pa­thi­sé avec deux gars hors du com­mun, Jean-claude Besse, un blon­di­net ca­rac­té­ri­sé par son rire com­mu­ni­ca­tif, et Da­niel Au­frère, so­lide bar­bu tout aus­si sym­pa­thique que son al­ter ego mais plus pla­cide. Ces deux an­ciens pi­lotes de 50 cm3 avaient créé au dé­but des seventies la Scrab, une mi­cro-en­tre­prise spé­cia­li­sée dans la fa­bri­ca­tion de cadres équi­pés de mo­teurs Kreid­ler, aux gui­dons des­quels une flo­pée de pi­lotes s’étaient illus­trés. Épais comme un sand­wich SNCF, j’au­rais pu pi­lo­ter une 50, mais il se trou­vait que je dis­po­sais à cette époque d’un truc as­sez unique : un mo­no­cy­lindre Ya­ma­ha 125 à dis­tri­bu­teur ro­ta­tif équi­pé d’un kit cross cen­sé sor­tir une ving­taine de che­vaux. À l’ori­gine, ce mo­teur équi­pait L’YA6, une mo­to de route as­sez molle des ge­noux… J’avais échan­gé ce mo­teur contre je ne sais plus trop quoi à Noël Au­ger, un ami qui bos­sait aux pièces dé­ta­chées chez So­nau­to et avait en­vi­sa­gé de le monter dans un cadre de 175 Ter­rot Ral­lye de 1959. Pour Noël, le cadre Ter­rot, avec son double ber­ceau plu­tôt ro­buste était le sum­mum, mais son plus gros dé­faut était de pe­ser le poids d’un âne mort et de sur­croît, d’être moche. D’où l’idée de faire ap­pel à Au­frère et Besse pour leur de­man­der de monter le mo­teur Yam’ dans un cadre en acier éti­ré de leur concep­tion. Cette belle par­tie-cycle treillis, lé­gère et ri­gide était ca­rac­té­ris­tique avec ses ber­ceaux style See­ley sous les­quels le mo­teur était sus­pen­du et ce mon­tage devait me per­mettre d’ob­te­nir une mo­to poid­splume mais éga­le­ment très fine. J’ai donc ame­né mon mo­teur et quelques élé­ments comme une jante avant Akront rayon­née sur un beau tam­bour de 180 mm pro­ve­nant d’une Yam’ de route, une fourche, une roue ar­rière et des amor­tos de Hon­da CB 125, et les deux com­pères ont com­men­cé à construire ma mo­to dans le pou­lailler qui leur ser­vait d’ate­lier. Quelques mois plus tard, je suis al­lé cher­cher ma 125 ha­billée du ca­ré­nage, de la selle et du ré­ser­voir com­muns aux Scrab, et équi­pée d’un pot de dé­tente « made in Sa­vi­gny-sur-orge » pas­sant en des­sous, à la place du pot cross chro­mé au-des­sus du mou­lin. J’ai fait faire une belle pein­ture vieil or et noir par Cailla­vet, un ar­tiste qui bos­sait à quelques di­zaines de mètres de chez Ri­chard Mo­to, un ma­ga­sin où je pas­sais le plus clair de mon temps. Puis j’ai réa­li­sé que ma mo­to n’avait pas de nom. J’ai d’abord pen­sé l’ap­pe­ler Scrab mais c’est mon frère Fred qui m’a souf­flé l’idée : « T’as qu’à l’ap­pe­ler Glüt­zen­baum… » Fé­ru de BD, Fred était im­pres­sion­né par la forte per­son­na­li­té de Tante Glüt­zen­baum, per­son­nage ima­gi­né par Ni­ki­ta Man­dry­ka, créa­teur du Concombre Mas­qué, sorte de Zor­ro lé­gu­mi­neux et phi­lo­sophe. Hil­de­garde, la nièce nym­pho­mane, avait, mal­gré cette in­té­res­sante par­ti­cu­la­ri­té, moins d’at­traits aux yeux du Fre­do et de toute fa­çon, Glüt­zen­baum son­nait net­te­ment mieux à ses oreilles d’es­thète de l’art. Avec ma mo­to, j’ai par­ti­ci­pé à quelques épreuves de cham­pion­nat 125 Na­tio­nal, mais après une grosse ga­melle à fond de quatre (la boîte de L’YA6 ne pos­sé­dait que quatre vi­tesses !) au frei­nage de la bre­telle de Couard à Montl­hé­ry (on uti­li­sait le cir­cuit rou­tier à cette époque), chute qui suc­cé­dait à celles su­bies à Tré­li­van et à Tours, j’ai com­men­cé à me po­ser des ques­tions… Il faut dire que j’uti­li­sais des Dun­lop KR un peu secs qu’on m’avait don­nés, n’ayant pas vou­lu in­ves­tir dans des Mi­che­lin PZ2 hors de prix. Et quand un spec­ta­teur m’a pro­po­sé une somme mi­sé­rable mais néan­moins consi­dé­rable en échange de la Glüt­zen­baum, j’ai dit oui sans trop ré­flé­chir… Avec les sous, j’ai ache­té une Du­ca­ti 350 Mk3 chez Car­niel, à Ar­gen­teuil. Après une sai­son peu re­lui­sante en 125, j’ai alors connu d’autres mi­sères mais ça, c’est une autre his­toire !

« LES DEUX COM­PÈRES ONT COM­MEN­CÉ À CONSTRUIRE MA MO­TO DANS LE POU­LAILLER QUI LEUR SER­VAIT D’ATE­LIER »

Pa­trick Tran Duc, jour­na­liste, pi­lote sur cir­cuit et dans les che­mins, mais aus­si frère du re­gret­té Fred, nous ouvre sa boîte à souvenirs.

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