1987, AURIOL / NE­VEU

Da­kar 87 (le 1er sans Thier­ry Sa­bine) : un final dé­ment dont on se sou­vient encore !

Moto Revue Classic - - Sommaire - Texte : Ch­ris­tian Bat­teux – Pho­tos : ar­chives MR

C’était il y a plus de 30 ans mais per­sonne n’a ou­blié ces images poi­gnantes, qua­si in­sou­te­nables, d’hu­bert Auriol ar­ri­vant en pleurs sur sa mo­to, ivre de dou­leur, et par­ve­nant à ar­ti­cu­ler à l’adresse de ceux qui l’en­tou­raient, in­cré­dules : « J’ai les deux che­villes cas­sées ! » Il avait fal­lu le sou­te­nir pour le des­cendre de sa mo­to, et à ses cô­tés, Re­né Metge, le di­rec­teur de l’épreuve, François Char­liat, pi­lote Hon­da et por­teur d’eau de Cy­ril Ne­veu, An­dré Bou­dou, Marc Mo­ra­lès, une poignée de mi­li­taires, quelques com­mis­saires de course et de nom­breux jour­na­listes en­tou­raient le pi­lote Ca­gi­va comme s’il ve­nait de des­cendre de la croix… Ces images pas­sèrent au jour­nal té­lé­vi­sé de 20 heures, et même ceux qui n’avaient pas sui­vi la course au quo­ti­dien les prirent de plein fouet, sai­sis par l’émo­tion. Même au­jourd’hui, trente ans plus tard, les vi­sion­ner est une épreuve, et ra­con­ter cette scène fait re­mon­ter les larmes aux yeux, dans un élan d’em­pa­thie spon­ta­né et ir­ré­sis­tible. Mais c’est ain­si que s’était con­clue cette 9e édi­tion du Pa­risAl­ger-da­kar me­née qua­si­ment de bout en bout par ses deux vain­queurs « his­to­riques », Cy­ril Ne­veu et Hu­bert Auriol, comme un sym­bole que ce pre­mier Da­kar sans Thier­ry Sa­bine devait être « ré­ser­vé » à l’un des deux monstres sa­crés de la « tran­sat afri­caine », comme l’avait dé­si­gnée Sa­bine lui-même dans une in­ter­view ac­cor­dée à l’en­voyé spé­cial de Mo­to Re­vue en 1983.

Une course à un rythme dé­men­tiel

C’est après l’ha­bi­tuelle des­cente en pente douce vers le dé­sert al­gé­rien que la course avait vrai­ment com­men­cé, lors de l’étape El Go­lea-in Salah. Ce jour-là, une pre­mière pe­tite alerte flanque ré­tros­pec­ti­ve­ment une belle frousse à Auriol, tom­bé sur une faute d’in­at­ten­tion et tou­ché à la main. Il n’a qu’un hé­ma­tome mais c’est dé­jà un sé­rieux aver­tis­se­ment. Et dès le len­de­main, d’in Salah jus­qu’à Ta­man­ras­set, Ne­veu réus­sit le break. Re­lé­gué à 1 h 02, Auriol a eu la confir­ma­tion que le point faible de sa Ca­gi­va est sa puis­sance et son poids : pneu ar­rière usé jus­qu’à la corde à 100 ki­lo­mètres de l’ar­ri­vée, il a dû at­tendre Fran­co Gual­di, l’un des deux por­teurs d’eau de l’équipe, pour prendre sa roue et re­par­tir. Trois quarts d’heure se sont éva­po­rés dans l’his­toire. Chez Hon­da, avec une ma­chine plus lé­gère et moins bru­tale, on n’a pas ce genre de pro­blème : les mousses in­cre­vables de Mi­che­lin tiennent par­fai­te­ment la dis­tance, à l’in­verse de la Ca­gi­va. Un dé­tail qui va se ré­vé­ler dé­ter­mi­nant pour la suite des évé­ne­ments. De Ta­man­ras­set à Ar­lit, im­pé­rial dans les pay­sages su­blimes du Hog­gar, Auriol par­vient à revenir à 25 mi­nutes de Ne­veu au clas­se­ment gé­né­ral. Cet écart ne bou­ge­ra qua­si­ment pas du­rant sept jours,

HÉ­RI­TIERS DE « L’ES­PRIT SA­BINE », NE­VEU ET AURIOL LIVRENT UN DUEL SANS MER­CI EN HOM­MAGE AU DIS­PA­RU

sept jours dont ce­lui de l’étape Texa­coDir­kou, par­tant d’une pla­te­forme pé­tro­lière et pas­sant, dès le pe­tit ma­tin, par l’arbre du Té­né­ré où les cendres de Thier­ry Sa­bine avaient été dis­per­sées quelques mois plus tôt. Par­tis en convoi, les concur­rents mo­to s’ar­rêtent à quelques di­zaines de mètres de l’arbre, puis convergent spon­ta­né­ment, sans mot dire, vers le pe­tit mon­ti­cule et la plaque po­sée là. Les larmes coulent, les gorges se serrent. Et puis Re­né Metge, d’un coup de pis­to­let, li­bère tout le monde pour un dé­part en ligne don­né dans l’im­men­si­té mi­né­rale du Té­né­ré. Sept jours plus tard donc, après une nou­velle étape in­croyable ral­liant Gao à Tom­bouc­tou – qui voit Ne­veu, Auriol et Ra­hier fi­nir au sprint fa­çon mo­to­cross, et pul­vé­ri­ser le re­cord de cette étape clas­sique du Da­kar –, le ral­lye va bas­cu­ler à 180 de­grés. Ma­lades tous les deux, pris de tu­ris­ta, Ne­veu et Auriol prennent le dé­part vers Ne­ma com­plè­te­ment dans les vapes. Le pi­lote Hon­da se perd, at­taque pour com­pen­ser les mi­nutes per­dues et fi­nit par se prendre un gros vo­lume, dont sa mo­to ne res­sort pas in­tacte : gui­don tor­du, road-book pri­vé de dé­rou­leur, il souffre et ne peut plus na­vi­guer seul.

Coup de tor­chon au Sé­né­gal

Auriol, tor­du par la tu­ris­ta, s’ar­rête ré­gu­liè­re­ment et roule pru­dem­ment, mais au bout d’un mo­ment, une pe­tite lu­mière le guide vers la bonne piste ; il com­prend que la course se joue et va mieux, il fi­nit en trombe et se re­trouve en tête de l’épreuve, avec 35 mi­nutes d’avance sur Ne­veu… et 1 h 24 sur Ra­hier, qui sort à moi­tié du jeu. Le len­de­main, pour l’étape Ne­ma-tid­jik­ja, le pi­lote Ca­gi­va en re­met une couche. Lar­gué par le pe­tit groupe de tête dans le­quel se trouve Ne­veu, mo­to char­gée en es­sence, il soigne sa na­vi­ga­tion, s’obs­tine dans une étude mil­li­mé­trée du ter­rain, puis se re­trouve seul. Trans­cen­dé par la puis­sance es­thé­tique des pay­sages qu’il tra­verse, il s’étour­dit de so­li­tude et d’ivresse en de­vi­nant l’ex­ploit qu’il est en train d’ac­com­plir. Et de fait, après plus de 7 h 30 d’ef­forts, il ar­rive seul, et colle 41 mi­nutes de plus à Ne­veu, qu’il de­vance désormais de 1 h 16 ! Edi Orio­li (qui ga­gne­ra l’an­née sui­vante) a rem­pla­cé Ra­hier à la troi­sième place mais se trouve à 2 h 30 du lea­der. Pour Ne­veu, Tid­jik­ja est sy­no­nyme de Bé­ré­zi­na. C’est dé­jà un pe­tit mi­racle qu’il soit là. Le ma­tin, avant que le jour ne pointe, il a failli se tuer en se pre­nant une ga­melle mo­nu­men­tale pour évi­ter un chien dans un vil­lage, alors qu’il al­lait du bi­vouac au dé­part de l’étape. Sa ma­chine ra­fis­to­lée tant bien que mal en ur­gence, bour­ré de mé­di­ca­ments an­ti­dou­leur, Ne­veu a rou­lé

1- Cy­ril Ne­veu, vain­queur l’an­née pré­cé­dente – qui fut celle de la dis­pa­ri­tion de Thier­ry Sa­bine –, était par­ti­cu­liè­re­ment mo­ti­vé pour ac­cro­cher un 5e suc­cès et rendre une sorte d’hom­mage post­hume au fon­da­teur de l’épreuve. 2- Le pro­blème est qu’hu­bert...

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1 1- La dou­leur et les larmes. Hu­bert Auriol s’est pul­vé­ri­sé un peu plus tôt, à 20 km de l’ar­ri­vée de la spé­ciale me­nant à Saint-louis du Sé­né­gal. Sous la ban­de­role, il a un peu plus de 2 mi­nutes d’avance. 2- Au Sa­lon de la compétition, un mois plus...

Auriol, plein gaz dans l’im­men­si­té du dé­sert. Sa der­nière course à mo­to. Cinq ans plus tard, il se­ra le pre­mier à fi­gu­rer au pal­ma­rès de l’épreuve à mo­to et en au­to, suite à sa vic­toire au Cap avec Mit­su­bi­shi en 1992.

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