Le Thé­ric de père en fils, l’en­du­ro et les ral­lyes au coeur…

Da­niel Thé­ric est un homme qui compte dans la mo­to : pi­lote, conces­sion­naire, pré­pa­ra­teur, col­lec­tion­neur… Il cou­rait dé­jà en en­du­ro en 1976. Son fils, Neels, roule en cham­pion­nat de France et d’eu­rope en Ju­nior. Quatre dé­cen­nies sé­parent les deux ri­ders

Moto Verte - - Sommaire - Par Claude de La Cha­pelle - Pho­tos Bru­no des Gayets et ar­chives Thé­ric

Bac F1 en poche, Da­niel Thé­ric, en­du­riste de bon ni­veau (6e au cham­pion­nat de France 125 Na­tio­nal 1978 et 1979) pour­suit en IUT avec la vague idée de tra­vailler comme tech­ni­co-com­mer­cial, un pro­fil por­teur dans les an­nées soixante-dix. En pa­ral­lèle, il bosse chez Car­di­nal Mo­to puis chez Mo­to Change avant de s’exi­ler 14 mois au bout du monde, à 12 000 km d’aix-enp­ro­vence, aux Îles Ker­gue­len, pour son ser­vice mi­li­taire. En ren­trant à Aix, sa ville na­tale, il file un coup de main chez Lead Mo­to avant que son ami, Ch­ris­tian Ro­ber­ty (le boss de Mad), ne lui ouvre les yeux : « Ar­rête de tra­vailler pour les autres, mets-toi à ton compte. » Un con­seil que Da­niel ap­plique à la lettre. Il mo­bi­lise la fa­mille et réunit des fonds. Son grand-père lui donne 50 000 €, sa grand-mère 15 000 € et sa tante lui prête 15 000 € à 10 %… Il ouvre en 1982 le pre­mier ma­ga­sin Hon­da 100 % off road sous le la­bel Cadre Rouge. Dans un lo­cal grand comme trois boxes de voi­tures, il rentre 64 go­dets de terre pour ex­po­ser les mo­tos et de­mande à son pote Ch­ris­tian Roux de lui peindre une fresque mu­rale de dé­sert. De­hors, un ter­rain de BMX et un La­vo­jet. C’est in­édit et ça marche ! En 1988, Da­niel ré­cu­père le sta­tut de conces­sion­naire Hon­da et s’ins­talle dans un an­cien su­per­mar­ché en centre-ville : 300 m2 d’ex­po­si­tion et 200 m2 d’ate­lier en sous-sol. Cro­co­dil Mo­tor em­ploie alors qua­torze per­sonnes, de­ve­nant le point de vente de ré­fé­rence de l’off-road en France avec plus de 70 Hon­da XR ven­dues par an. En 1999, Da­niel vend sa conces­sion avec le sen­ti­ment du tra­vail bien fait, ayant écou­lé 10 000 mo­tos neuves, et peut se consa­crer à d’autres ac­ti­vi­tés : mo­di­fier des ma­chines pour les co­pains, construire des pro­to­types en tout genre, bri­co­ler sa cen­taine de mo­tos de col­lec­tion, sa Ford Mus­tang ou sa Hon­da S 800, ré­pa­rer le trac­teur ou la Jeep de 1943… Voi­là qui fe­ra les af­faires de Neels. Après des

dé­buts en Su­zu­ki JR 50, Hon­da XR 70 et CRF 100, Neels s’adonne au vé­lo : cross-coun­try, trial et même DH, avant de faire son pre­mier en­du­ro en 2012 au gui­don d’une HM 50 de 2006 (car bé­né­fi­ciant d’un cadre en acier plus so­lide que l’alu­mi­nium, Neels étant un grand ga­ba­rit). Il a 15 ans et roule en Fa­mi­ly En­du­ro et sur deux épreuves de ligue de Pro­vence. En 2013, il passe en 125, dé­croche le titre en Pro­vence, 12e du cham­pion­nat de France, se rap­proche du top 10 en 2015, puis du top 5 en 2015/2016, se clas­sant 3e en 2017 (der­rière Léo Le Qué­ré et Mat­thews Va­noe­ve­len) et 3e du cham­pion­nat d’eu­rope (Ju­nior, moins de 20 ans). Neels pra­tique

l’en­du­ro à haut ni­veau en pa­ral­lèle de ses études, ce qui ne fa­ci­lite pas les choses face à des pi­lotes qui se consacrent ex­clu­si­ve­ment à la mo­to. Mais Da­niel veille au grain et s’in­ves­tit énor­mé­ment, no­tam­ment pour la pré­pa­ra­tion mé­ca­nique, les dé­pla­ce­ments (cinq épreuves en France et quatre en Eu­rope, à chaque fois se jouant sur deux jours) et l’as­sis­tance, pour per­mettre à son fils de rou­ler dans les meilleures condi­tions. Cette sai­son, in­té­gré au team Hon­da-orc aux cô­tés de Ma­thias Bel­li­no (E2) et Yo­han La­font (E1), Neels pi­lote une Hon­da CRF 400 RX avec un ob­jec­tif : le top 5 en France, tou­jours en Ju­nior, et en Eu­rope où le

chal­lenge est de taille et la concur­rence co­riace. Mais au-de­là du ré­sul­tat, par­ta­ger cette pas­sion de l’en­du­ro per­met aux Thé­ric de vivre des mo­ments ex­cep­tion­nels. Et pour un pa­pa, c’est dé­jà ga­gné !

Da­niel et Neels, comment êtes-vous ve­nus à l’en­du­ro?

Da­niel : « À trois mois près, je n’avais pas pu ob­te­nir le per­mis “gros cubes”. À l’époque, il se pas­sait à 16 ans et le casque n’était pas obli­ga­toire. Ça m’a sans doute sau­vé la vie (rires). Du coup, je me suis ra­bat­tu sur une Su­zu­ki 125 TS au grand dam de mon grand­père qui m’avait pro­mis de me cas­ser la jambe si je rou­lais à mo­to – il avait trop peur pour moi – et le tout-ter­rain est par­ti de là… J’ai en­suite re­ven­du cette Su­zu­ki pour

« Pour Da­niel Thé­ric, le dé­clic de l’off-road, c’est le film “On Any Sun­day” sor­ti en 1971. »

ache­ter ma pre­mière en­du­ro, une 125 Si­mo­ni­ni. »

Neels : « Je suis né au mi­lieu des mo­tos et mon père en fai­sait, im­pos­sible d’y échap­per ! » (rires)

Qu’est-ce que vous ai­mez dans l’en­du­ro ?

Da­niel : « L’im­men­si­té des pay­sages, avec un tiers de terre et deux tiers de ciel, lorsque tu par­cours les crêtes et que le re­gard se porte très loin, le dé­pay­se­ment est to­tal. »

Neels : « Chaque course est dif­fé­rente et les pi­lotes se res­pectent beau­coup. »

Qu’est-ce qu’on ap­prend de la com­pé­ti­tion ?

Da­niel : « La pré­ci­sion. » Neels : « L’hu­mi­li­té. La com­pé­ti­tion est une école de vie. »

Qu’en est-il de la pré­pa­ra­tion phy­sique ?

Da­niel : « Quand j’étais jeune, on ne fai­sait rien. À 20 ans, je pe­sais 58 kg, je ne bu­vais pas, je ne man­geais pas de gâ­teaux et l’on ne sa­vait pas ce qu’était un foo­ting. On rou­lait à l’en­vie. Ceux qui étaient bons étaient ceux qui avaient de la force dans les bras, comme les ma­çons qui trans­por­taient des par­paings toute la jour­née (rires). Pour s’en­traî­ner, on al­lait rou­ler au pied de la Sainte Vic­toire, dans les terres rouges. C’est au­jourd’hui in­ter­dit, mais on y fi­lait à la sor­tie du ly­cée. »

Neels : « Je suis le pro­gramme éta­bli par Pïerre-ma­rie Cas­tel­la et je m’en­traîne seul. Chaque se­maine, je fais deux foo­tings de 45 mi­nutes à une in­ten­si­té éle­vée et j’es­saye d’al­ler deux fois par se­maine à la salle (Keep Co­ol à Aix) pour des séances d’1 h 30. Je tra­vaille une fois les jambes, une fois le haut du corps, mais dans tous les cas, sys­té­ma­ti­que­ment avec des exer­cices de gai­nage. »

Et cô­té ali­men­ta­tion ?

Da­niel : « Il y a 40 ans, avant le dé­part d’une course, la ma­man de De­nys La­croix nous avait fait cuire un steak sur le bal­con de la chambre d’hô­tel pour “avoir du sang” avant d’af­fron­ter huit heures d’en­du­ro. Tu vois le genre de pré­pa­ra­tion dié­té­tique… »

Neels : « Je n’ai pas de ré­gime dié­té­tique strict, je me contente de man­ger sai­ne­ment et équi­li­bré en fai­sant at­ten­tion à ne pas faire d’abus. »

Quels sont vos points forts et faibles cô­té pi­lo­tage ?

Da­niel : « La gé­né­ro­si­té dans la vi­tesse, qui était peut-être de l’in­cons­cience (rires), et une bonne mo­tri­ci­té. Pour les points faibles : les sauts et les frei­nages à une époque où les freins étaient à tam­bour, net­te­ment moins per­for­mants que les disques. »

Neels : « J’ai un pi­lo­tage très cou­lé et il ar­rive que je manque d’agres­si­vi­té. Grâce à mon ex­pé­rience en vé­lo trial, j’ai un pe­tit avan­tage dans les spé­ciales ex­trêmes sur de gros troncs par exemple. Ma grande taille (1,92 m pour 85 kg) peut être un désa­van­tage, certes, mais dans des pas­sages dif­fi­ciles, mes grandes jambes me sont bien utiles ! »

Qui est le meilleur mé­ca­ni­cien des deux ?

Da­niel : « Mon an­cien chef d’ate­lier chez Cro­co­dil Mo­tor, Jacques ! (rires) Je suis au­to­nome, je peux tour­ner des pièces si be­soin avec des ma­chines-ou­tils, dé­mon­ter et re­mon­ter un mo­teur… À 12 ans, mon grand­père qui était agri­cul­teur et qui avait un ate­lier m’a ap­pris à sou­der et j’ai fait un Bac F1 de construc­teur mé­ca­nique, j’ai tou­jours eu le goût de mo­di­fier et bri­co­ler. »

Neels : « Mon père râle parce que je mets trois heures pour la­ver une mo­to et la sé­cher par­fai­te­ment. Je suis mé­ti­cu­leux. Je ne touche pas au mo­teur mais je me dé­brouille si je tombe en panne sur une course et je gère tout ce qui est sur la par­tie-cycle. Lorsque je cou­rais en 50, j’ai réus­si à chan­ger un em­brayage en mon­tagne, une bonne école ! »

Comment conci­lier com­pé­ti­tion et ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle ?

Da­niel : « Mes deux meilleures sai­sons en cham­pion­nat de France, en 1978 (sur une BPS avec cinq cadres cas­sés) et en 1979 (sur un Fan­tic après l’ou­ver­ture à Olé­ron sur une Ka­wa­sa­ki 125 KX en­du­ri­sée), j’ai ter­mi­né 6e en 125 Na­tio­nal parce que j’étais à la Fac et que je pou­vais m’or­ga­ni­ser. Pour au­tant, on ne re­con­nais­sait la spé­ciale qu’une seule fois. En­suite, avec le ma­ga­sin, j’ai eu moins de temps libre, je me suis ra­bat­tu sur les en­du­ros de ligue en Pro­vence, moins longs en dé­pla­ce­ment et per­met­tant de rou­ler avec les clients, ce qui est sym­pa et gé­né­ra­teur de ventes. »

Neels : « Tout est ques­tion d’or­ga­ni­sa­tion ! Quand je m’en­traîne, je ne roule pas pour rou­ler, je tra­vaille des points pré­cis de ma­nière à op­ti­mi­ser mon temps car il faut sans cesse jon­gler. Étant tou­jours à l’école (en li­cence pro­fes­sion­nelle en al­ter­nance avec une en­tre­prise de trans­port après avoir fait un DUT), je joue avec mon em­ploi du temps. Il y a des jours où je ter­mine plus tôt, alors j’en pro­fite pour al­ler rou­ler, ne se­raitce qu’une heure. Au­tre­ment, je vais au sport quand je fi­nis tard et je roule le week-end. »

À quand une en­du­rance père/fils sur la même mo­to ?

Da­niel : « L’an­née pro­chaine. J’ai­me­rais bien que l’on roule sur une 2T, pour­quoi pas avec ma KTM 390 de 1981 sur la­quelle je mon­te­rai deux amor­tis­seurs Öh­lins, une bonne fourche et un frein avant à disque pour plus de sé­cu­ri­té. »

Quel est votre pro­gramme 2018, 2019, 2020?

Da­niel : « Je suis sur un rythme de deux courses d’an­ciennes par an. » Neels : « Cette sai­son, le cham­pion­nat de France et d’eu­rope et quelques courses de pré­pa­ra­tion. Pour les an­nées à ve­nir, rien n’est fixé pour le mo­ment. Pro­ba­ble­ment le cham­pion­nat de France et j’ai­me­rais faire une sai­son de Mon­dial. »

Le Da­kar fait-il tou­jours rê­ver ?

Da­niel : « Seule­ment en rêve. Quand tu es pi­lote, c’est dan­ge­reux, comme tous les ral­lyes. En 1996, je suis tom­bé dans un puits avec ma Hon­da XR 600 et quelques heures plus tard, c’était au tour du Toyo­ta ve­nu me cher­cher de m’y re­joindre ! »

Neels : « Le Da­kar fait tou­jours rê­ver. Du moins, il me fait tou­jours rê­ver et je le garde dans un coin de ma tête. Pour l’ins­tant, je suis concen­tré sur l’en­du­ro, mais dans trois ans, j’étu­die­rai sé­rieu­se­ment la ques­tion. Et même si mon père trouve les ral­lyes dan­ge­reux, il ne s’y op­po­se­ra pas. » (rires)

Quel con­seil don­ne­riez-vous aux lec­teurs de Mo­to Verte?

Da­niel : « L’en­du­ro d’au­jourd’hui n’a rien à voir avec ce­lui de ma jeu­nesse. Le cur­sus pour dé­cro­cher un bon gui­don, c’est de pas­ser par le mo­to­cross. Et pour es­pé­rer ga­gner sa vie, mieux vaut se tour­ner vers le golf ou le ten­nis. » (rires)

Neels : « Il faut que la com­pé­ti­tion soit un jeu. Tou­jours ! »

La pas­sion de la mo­to clas­sique ou de col­lec­tion est-elle com­mu­ni­ca­tive?

Da­niel : « Oui, “le Grand” me sort des ma­chines du fond de la grange et c’est sym­pa de par­ta­ger cette pas­sion. »

Neels : « Oui, d’au­tant que la mode re­vient ! J’aime les mo­tos de ca­rac­tère qui vibrent sous les pieds et non une mo­to sur la­quelle tout est asep­ti­sé. Et je me dé­place au quo­ti­dien sur une clas­sique, une Hon­da 600 XLM de 1986. »

« La com­pé­ti­tion doit res­ter un jeu et m’a ap­pris l’hu­mi­li­té. C’est une école de vie. »

La soixan­taine pas­sée, Da­niel Thé­ric a tou­jours la flamme pour le tout-ter­rain et la com­pé­ti­tion, ici en Fa­mi­ly En­du­ro au gui­don de sa Hon­da 200 XR de 1982. Une mo­to ni­ckel et un style très ef­fi­cace.

Rallye d’al­gé­rie 82. À 25 ans, Da­niel Thé­ric (1er conces­sion­naire Cadre Rouge en France) se classe 2e au gui­don d’une XR 500 équi­pée d’un ra­dia­teur de 2 CV.

Cham­pion­nat de France d’en­du­ro 1979 (où Da­niel se classe 6e) sur une Fan­tic-mo­tor 125 RC de­vant Ch­ris­tian Roux (Rain­bow Co­lors).

En 2018, pour dis­pu­ter le cham­pion­nat de France et d’eu­rope, Neels « Big Jim » Thé­ric (CRF 400 RX) a in­té­gré le Team Hon­da-orc aux cô­tés de La­font et Bel­li­no.

Fort de son ex­pé­rience à vé­lo trial, Neels Thé­ric est à l’aise en fran­chis­se­ment, ici en cham­pion­nat d’eu­rope sur sa 125 HVA en 2017.

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